Cisjordanie : des colons français au nom de Dieu

Encouragés par Israël et poussés par leur intransigeance religieuse, de plus en plus de juifs venus de France décident de s’installer dans les Territoires palestiniens

Nissim Behar - Libération, samedi 27 août 2016

Musique, flonflons et discours de circonstance. Depuis le début de l’été, les autorités israéliennes célèbrent avec enthousiasme l’arrivée d’avions remplis de juifs français effectuant leur alyah (« montée » vers la Terre promise). La ministre de l’Alyah et de l’Intégration, Sofa Landver, se déplace sur le tarmac de l’aéroport pour les accueillir, et les médias locaux en suivent quelques-uns jusqu’à la porte de leur nouvel appartement d’Ashkelon, de Netanya, d’Ashdod ou de Tel-Aviv. En revanche, personne ne s’intéresse aux olim (nouveaux immigrants) qui choisissent la Cisjordanie occupée par Israël depuis 1967 et qui participent à sa colonisation. Pourtant, il y en a de plus en plus, même s’ils restent minoritaires par rapport aux 60 000 juifs de l’Hexagone qui ont pris racine en Israël depuis 1989.

Ces dernières années, c’est surtout en « Samarie », selon la terminologie israélienne, la partie nord de la Cisjordanie, que ces colons « made in France » s’installent. On les retrouve dans les petites colonies dites « idéologiques » qui s’inscrivent dans le courant nationaliste-religieux représenté à la Knesset par le parti d’extrême droite Foyer juif. « Vous ne pouvez pas comprendre ce qui se passe ici en ce moment si vous n’êtes pas croyant. Encore moins si vous n’êtes pas juif », assène P., un Parisien arrivé en 2014 avec femme et enfants. « Pour nous, le retour sur cette terre que Dieu nous a donnée est une étape vers la gueoula [« rédemption », ndlr]. Rien n’est plus beau que de perpétuer l’histoire de son peuple par des actes, pas par des paroles. » Combien sont-ils ? Quelques centaines de familles. Les dernières viennent d’ailleurs de s’installer à Broukhin, une colonie créée en 1998 à quelques kilomètres de Naplouse. Avant eux, d’autres se sont posés à Yakir en 2014, puis à Peduel où le président de l’Etat hébreu, Reuven Rivlin, leur a rendu hommage en septembre. Dans la même zone, la colonie d’Eli est aussi fort prisée puisqu’elle compte plus de 300 Français.

Subsides

Ce n’est pas un hasard si ces olim des colonies s’intègrent beaucoup plus facilement que ceux qui choisissent l’intérieur de l’Etat hébreu. D’abord, ils ont la foi chevillée au corps. Ensuite, ils sont pris en charge par une filière d’émigration spécifique baptisée Alyah de groupe (ADG). Contrairement à l’Agence juive, la structure semi-publique qui aide n’importe quel juif qui le souhaite à faire son alyah, ADG ne s’occupe pas des isolés, mais seulement des familles religieuses. Et elle focalise le plus gros de ses efforts sur la Cisjordanie avec le soutien du président du conseil régional de Samarie, Yossi Dagan, qui ne lésine pas sur les subsides. Plus qu’un simple notable, Dagan est une figure connue de la colonisation. Un militant qui se rend une à deux fois par an en France pour y faire connaissance avec les groupes fédérés par ADG et faire l’article en vantant les mérites de la « Samarie ». Contacté par téléphone, Dagan n’a pas donné suite à nos appels. Pas plus que d’autres personnes impliquées dans la filière de l’alyah française vers les Territoires occupés.

Les petites colonies, que les autorités israéliennes appellent pudiquement yishouvim (« localités »), se ressemblent toutes. Elles sont établies au sommet d’une colline, encerclées d’une barrière de protection et leur entrée est contrôlée par un poste de garde. A l’intérieur, des villas coquettes bénéficiant d’une vue à couper le souffle sur les paysages rocailleux et des rues aussi bien entretenues que dans les banlieues de la middle class américaine.

A leur arrivée, les olim français se voient d’abord attribuer une caravilla, une sorte de caravane de luxe censée fournir une solution provisoire en attendant que le ministère israélien de la Défense délivre de nouveaux permis de construire. Ensuite, ils sont pris en charge par des tuteurs qui les aident à franchir les obstacles bureaucratiques et à surmonter les difficultés sociales, économiques et psychologiques inhérentes à l’alyah. Une prise en charge beaucoup plus efficace que celle mise en place par l’Agence juive et le ministère de l’Intégration à l’intérieur de l’Etat hébreu.

« C’est un peu dur au début, mais l’on se sent rapidement chez soi, lâche N., une jeune mère croisée à Peduel. Ici, tout le monde s’entraide, et ce n’est pas à Paris que l’on trouverait ça. Chaque jour qui passe, la disponibilité de mes frères et de mes sœurs juifs à l’égard des olim me renforce dans l’idée que j’ai bien fait de quitter la France. D’ailleurs, depuis les attentats de Toulouse [perpétrés par Mohammed Merah en 2012] et de l’Hyper Cacher, nous savons tous que les juifs n’y feront pas long feu puisque leur place est ici, là où s’est écrite une partie de la Bible. » Pourtant, le sang coule aussi en « Samarie » où l’« Intifada des couteaux » se poursuit comme dans les autres parties des Territoires occupés. Mais les olim français n’en ont cure. « C’est le prix à payer pour vivre sur sa terre », lâche Simon, un Français étudiant dans une yeshiva (école talmudique) que nous avons pris en stop afin de discuter tranquillement. « Vous voyez les villages palestiniens des alentours ? interroge-t-il. La plupart de leurs habitants travaillent pour nous. On les fait vivre, mais ils n’ont pas la reconnaissance du ventre. A la première occasion, ils veulent nous égorger. »

« Industries »

Pour un laïc, l’ambiance peut sembler léthargique dans les petites colonies de « Samarie » où l’on ne trouve rien à part des synagogues, des écoles et des espaces de jeu pour enfants. Heureusement, la colonie d’Eli dispose d’un tout petit centre commercial où il est facile de croiser des olim français. A la caisse du supermarché, Sarah (nom d’emprunt) se déclare « enchantée de s’être installée en Judée-Samarie parce que la qualité de vie y est meilleure qu’en France » et que ses enfants « connaîtront une vie juive pleine et entière ». Venue à la religion après des problèmes familiaux « compliqués », elle se déclare favorable à la poursuite de l’occupation. « Si la paix arrive un jour avec l’aide de Dieu, les Palestiniens pourront rester, dit-elle. Mais seulement ceux qui se tiennent tranquilles et savent où est leur place. »

La jeune femme est gouailleuse et sympathique, mais elle dit ne pas comprendre la distinction entre l’Etat hébreu proprement dit et les Territoires occupés. « Mais monsieur, nous sommes ici au cœur d’Israël, répète-t-elle. Tel-Aviv est à 40 km, Jérusalem à 60. Nous traçons des routes et les industries se développent. A Ariel [l’une des plus grosses colonies de Cisjordanie située à une dizaine de kilomètres], vous trouverez même une université. Qu’est-ce que vous voulez de plus ? Oui, cette terre est bien la nôtre et tous les juifs y ont leur place que cela vous plaise ou non. »