Cisjordanie : campagne pour le boycottage des produits des colonies

Benjamin Barthe, samedi 1er mai 2010

Depuis quelques semaines, un index inqui­siteur poursuit les habi­tants des grandes villes de Cis­jor­danie. "Ne laisse pas rentrer les colonies dans ta maison", clame le slogan de l’affichette pla­cardée sur les murs. L’injonction renvoie à la cam­pagne de boy­cottage des pro­duits des implan­ta­tions juives que mène depuis quelques mois l’Autorité palestinienne.

Paral­lè­lement à son plan visant à établir les fon­da­tions d’un Etat de fait sus­cep­tible d’être pro­clamé à l’été, le premier ministre Salam Fayyad a décidé de mettre en oeuvre une loi votée en 2005, restée lettre morte, qui prohibe la vente dans les ter­ri­toires occupés de mar­chan­dises fabri­quées dans les zones indus­trielles adossées aux colonies de Cis­jor­danie. "Nous nous enga­geons à débar­rasser le marché pales­tinien de tous ces pro­duits d’ici à la fin de l’année", martèle le chef du gou­ver­nement, pas fâché de prendre à contre-​​pied ses adver­saires, qui ne voient en lui qu’un tech­no­crate aux ordres de Washington.

Du coup, les douanes pales­ti­niennes ont accru leur sur­veillance à l’entrée des grandes villes. Des bar­rages volants sur­gissent sur les iti­né­raires détournés qu’empruntent cer­tains camions de livraison. La tâche est immense. La liste noire dressée par le ministère de l’économie pales­tinien ne compte pas moins de 2 000 articles différents.

"RESSOURCES DÉTOURNÉES"

Des fruits et légumes cultivés dans les kib­boutz de la vallée du Jourdain aux masques anti­rides de la société Ahava à base de boues de la mer Morte, en passant par les Jacuzzi de l’entreprise Lipski, ins­tallée dans la zone indus­trielle de Barkan. "Le chiffre d’affaires dégagé par la com­mer­cia­li­sation de ces pro­duits en Palestine avoisine les 200 mil­lions de dollars par an", assure Omar Kaba, chef de l’unité de pro­tection des consom­ma­teurs au ministère de l’économie.

Chaque jour, les agents placés sous ses ordres ins­pectent les rayon­nages et les étals des mar­chands de Cis­jor­danie. L’emballage est souvent trompeur. Pour déjouer la vigi­lance des Pales­ti­niens et échapper du même coup aux taxes des Euro­péens (qui excluent les pro­duits des colonies de l’accord de libre-​​échange négocié avec Israël), les patrons colons n’hésitent pas à domi­cilier à Tel-​​Aviv leurs entre­prises de Cisjordanie.

A malin, malin et demi. "Une fois, je suis entré dans une zone indus­trielle israé­lienne en me faisant passer pour un homme d’affaires et j’en ai profité pour récu­pérer tous les cata­logues des usines qui y sont implantées", sourit Omar Kaba. Si un produit illicite est découvert, il est saisi puis détruit et son vendeur s’en sort avec une simple remon­trance. En cas de récidive, il s’expose à une amende qui peut atteindre 16 000 euros et une peine de 2 à 5 ans d’emprisonnement, selon un décret de la pré­si­dence pales­ti­nienne publié le 27 avril.

"Les colons non seulement s’approprient une part de notre marché indûment, mais ils détournent aussi nos res­sources comme l’eau et la terre, à leur profit, affirme Hitham Kayali, le directeur de la cam­pagne de sen­si­bi­li­sation au boycott, cofi­nancée par l’Autorité pales­ti­nienne et le secteur privé. Quand on achète le produit d’une colonie, on rémunère le produit d’un vol."

Israël s’est aus­sitôt ému de cette ini­tiative, le premier ministre Benyamin Néta­nyahou parlant d’"incitation à la haine". Silvan Shalom pour sa part, ministre en charge du déve­lop­pement régional, a mis en garde contre les retombées de cette cam­pagne, sus­cep­tible de mener à la fer­meture d’usines où nombre de Pales­ti­niens sont employés.

Dans les ter­ri­toires occupés pourtant, l’idée du boy­cottage gagne du terrain. Des cen­taines de membres de la Shebiba, l’association de jeu­nesse du Fatah, le parti du pré­sident Mahmoud Abbas, ont été recrutés pour dif­fuser et expli­citer la consigne. "C’est une ini­tiative tardive, très tardive, mais salu­taire", dit Sam Bahour, un homme d’affaires volon­tiers cri­tique envers M. Fayyad. L’hypothèse d’un "net­toyage" du marché d’ici à la fin de l’année paraît opti­miste, dans la mesure où beaucoup de Pales­ti­niens, sous l’effet d’un com­plexe, pré­fèrent acheter israélien plutôt que local. "Depuis le début de l’occupation, en 1967, nous avons subi quarante-​​trois ans de condi­tion­nement, dit Sam Bahour. Il nous faudra beaucoup de temps pour réajuster nos habi­tudes de consommation."

Benjamin Barthe