Ces entreprises françaises qui profitent de la colonisation israélienne

Ivan du Roy, jeudi 12 février 2009

Profiteurs de guerre.
Trois mul­ti­na­tio­nales et une PME hexa­go­nales sont impli­quées écono­mi­quement de la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie par Israël.

La banque franco-​​belge Dexia finance plu­sieurs colonies. Alstom et Véolia comptent trans­porter leurs habi­tants à travers Jéru­salem. La PME Manitou par­ticipe à la construction du mur de sépa­ration. Toutes font du business en totale vio­lation du droit international.

L’affaire com­mence à faire un peu de bruit en Bel­gique. La banque franco-​​belge Dexia finance plu­sieurs colonies israé­liennes implantées en Cis­jor­danie. Comment l’ancien crédit local, spé­cialisé dans les prêts aux col­lec­ti­vités ter­ri­to­riales - régions, dépar­te­ments ou com­munes – en est-​​il arrivé à mener « une activité illégale au regard du droit inter­na­tional », comme le dénonce l’ONG belge de soli­darité inter­na­tionale Intal ?

Dix ans plus tôt, Dexia entre dans le capital d’une caisse de dépôt israé­lienne, Otzar Hashilton Hamekomi (OSM). Sa par­ti­ci­pation devient majo­ri­taire – à hauteur de 60% - suite à la pri­va­ti­sation de la caisse de dépôt qui prend le nom de Dexia Public Finance Israël. En 2003, le gou­ver­nement israélien lance un plan de finan­cement des com­munes qui ont du mal à boucler leurs budgets. 67 muni­ci­pa­lités israé­liennes, dont une dizaine de colonies, béné­fi­cient d’un emprunt auprès de Dexia Israël. Qu’importe que la ville soit implantée du côté israélien ou pales­tinien de la ligne verte, la ligne de démar­cation héritée de 1967 et reconnue par l’Onu pour définir la fron­tière entre les Etat hébreu et pales­tinien. Seul compte la sol­va­bilité de la muni­ci­palité, comme le reconnaît le PDG de Dexia Israël, David Kappah, devant la Com­mission finance de la Knesset – le par­lement israélien – le 19 juin 2007 : « Nous sommes une société com­mer­ciale et d’affaire. Pour nous la loca­li­sation géo­gra­phique n’est pas per­ti­nente. Ce qui l’est, par contre, c’est qu’une banque n’est pas obligée d’accorder un crédit au premier venu. Mais si l’on parle, concernant notre banque, de muni­ci­pa­lités situées au-​​delà de la ligne verte, nous avons octroyé une aide finan­cière ces deux der­nières années et demi à Alfei Menasheh, Elkana, Beit-​​El, Ariel, Beit Aryeh, le Conseil régional de la Vallée du Jourdain, Givat Zeev, le Conseil régional de Har Hevron, Kedumim, Beit Aryeh (…). Cela veut donc dire que, oui, c’est nous qui les sou­tenons finan­ciè­rement et c’est encore vers nous que l’on vient pour recevoir du crédit. »

Un idéal de développement durable

L’implantation de colonies israé­lienne en Cis­jor­danie viole la Convention de Genève, ratifiée par Israël, et plu­sieurs réso­lu­tions de l’Onu, notamment la réso­lution 446 du 22 mars 1979. Celle-​​ci considère que « la poli­tique et les pra­tiques israé­liennes consistant à établir des colonies de peu­plement dans les ter­ri­toires pales­ti­niens et autres ter­ri­toires arabes occupés depuis 1967 n’ont aucune validité en droit et font gra­vement obs­tacle à l’instauration d’une paix générale, juste et durable au Moyen-​​Orient. » En finançant cer­taines de ces colonies, Dexia et sa filiale israé­lienne font donc « gra­vement obs­tacle » à l’instauration de la paix.

La banque de crédit a beau jeu d’afficher son « idéal » de « déve­lop­pement durable ». Le Groupe a signé en 1998 la Décla­ration des ins­ti­tu­tions finan­cières sur l’environnement et le déve­lop­pement durable du Pro­gramme des Nations unies pour l’environnement. Dexia piétine allè­grement au moins deux des prin­cipes du texte : « Les entre­prises sont invitées à pro­mouvoir et res­pecter la pro­tection du droit inter­na­tional relatif aux droits de l’Homme dans leur sphère d’influence » et « à veiller à ce que leurs propres com­pa­gnies ne se rendent pas com­plices de vio­la­tions des droits de l’Homme. » « Il est vain de croire qu’une banque de crédit local israé­lienne, en l’occurrence Dexia Publique Finance Israël, puisse tra­vailler de façon éthique, sans par­ti­ciper à l’occupation », dénonce l’ONG Intal.

Les gou­ver­ne­ments belge, français et luxem­bour­geois ont injecté en octobre 2008 plus de six mil­liards d’euros dans Dexia, menacée de faillite par la crise. L’Etat français, par sa par­ti­ci­pation directe et via la Caisse des dépôts et de consi­gnation, possède 23,3% de la banque. Les auto­rités belges (Etat fédéral et régions) en détiennent 11,4%. N’est-il pas temps que ces gou­ver­ne­ments s’intéressent à ses pra­tiques, en par­ti­culier lorsqu’elles violent les droits des peuples et le droit inter­na­tional ? Intal compte bien les y forcer. Avec une tren­taine d’organisations belges, elle vient de lancer une cam­pagne « Dexia, out of Israel », contre le finan­cement des colonies israé­liennes par la banque franco-​​belge. Plu­sieurs com­munes belges ont déjà adopté des motions allant dans ce sens. Le PDG de Dexia, Pierre Mariani, un proche de Sarkozy, s’est pour l’instant contenté de répondre que ces prêts repré­sentent « moins d’1% » de l’ensemble des crédits accordés.

Un tramway nommé polémique

L’affaire du tramway de Jéru­salem est davantage connue. Un projet de ligne de tramway d’une quin­zaine de kilo­mètres doit relier Jéru­salem Ouest, en ter­ri­toire israélien, aux colonies israé­liennes de Jéru­salem Est, en Cis­jor­danie pales­ti­nienne. Un premier tronçon doit entrer en service en 2010. Ce projet est perçu comme une manière d’entériner l’annexion et l’occupation d’une partie du ter­ri­toire pales­tinien conquis par l’armée israé­lienne en 1967, et d’enclaver encore plus Jéru­salem Est, que les Pales­ti­niens reven­diquent comme capitale. Deux mul­ti­na­tio­nales fran­çaises sont impli­quées dans le consortium « Citypass » aux côtés d’entreprises et de banques israé­liennes : Véolia transport et Alstom, via sa filiale Cita­di­sIsrael Ltd. Alstom doit fournir 46 rames de tramway et a obtenu une concession de 30 ans pour l’exploitation de la ligne. Les trans­ports publics israé­liens repré­sentent un marché de 189 mil­lions d’euros pour la mul­ti­na­tionale, détenue à 30% par Bouygues.

Au sein de l’entreprise, la CGT a mani­festé à plu­sieurs reprises son oppo­sition à ce contrat. « Israël est en guerre directe et ouverte contre la popu­lation pales­ti­nienne dans les ter­ri­toires entourant cet État, et ceci pour son propre compte et non pas en exé­cution d’un quel­conque mandat donné par telle ou telle ins­ti­tution sus­cep­tible de lui conférer la moindre appa­rence de légi­timité inter­na­tionale. Les événe­ments à Gaza montrent à quel point la stra­tégie appliquée par Israël est dépourvue de scru­pules quant au non-​​respect de la popu­lation pales­ti­nienne comme êtres humains (…). Nous consi­dérons que notre travail à nous, salariés d’Alstom, ne doit en aucune manière contribuer à l’exécution d’activités au bénéfice de l’État d’Israël, et il est de la res­pon­sa­bilité de notre employeur d’adopter l’attitude qui s’impose : renoncer à la par­ti­ci­pation au contrat. », indique le syn­dicat dans un com­mu­niqué du 14 janvier. Mais les syn­di­ca­listes français n’en sont pas encore arrivés au point de bloquer les ate­liers de fabri­cation, à l’image des dockers sud-​​africains qui ont, le 6 février, refusé de décharger un cargo en pro­ve­nance d’Israël dans le port de Durban.

Les poubelles des colons chez les Palestiniens

Véolia a de son côté direc­tement pâti de sa par­ti­ci­pation au consortium. Suite à une cam­pagne d’ONG sué­doises, le conseil muni­cipal de Stockholm annonce le 20 janvier que Véolia, en charge du métro de la capitale scan­dinave depuis dix ans, était évincé au profit d’un autre opé­rateur. Un contrat de 3,5 mil­liards d’euros est parti en fumée, offi­ciel­lement pour des raisons com­mer­ciales mais sur fond d’intense cam­pagne média­tique. « Ceci est un autre signe clair de l’importance pour les acteurs com­mer­ciaux de ne pas associer leur marque à des com­por­te­ments anti-​​éthique. En ce qui concerne les colonies illé­gales en ter­ri­toire pales­tinien occupé, on peut déjà voir un mou­vement des com­pa­gnies inter­na­tio­nales qui cessent toute activité dans les colonies », s’est réjoui Joakim Wohlfeil, membre de Dia­konia, une ONG chré­tienne de soli­da­rités internationales.

La branche « envi­ron­nement » de Véolia et sa filiale Onyx sont également cri­ti­quées pour leur gestion d’une décharge située en ter­ri­toire pales­tinien : le site de Tovlan, à proximité du Jourdain. La décharge reçoit plus de 600.000 tonnes de déchets par an, prin­ci­pa­lement en pro­ve­nance de 21 colonies israé­liennes. Les muni­ci­pa­lités pales­ti­niennes voi­sines ne peuvent pro­fiter de cette infra­structure à cause de la poli­tique tari­faire pra­tiquée par Véolia. « En 2006, la col­lecte d’une tonne de déchets dans le site coûtait environ 40 shekels (7,6€), un prix que les muni­ci­pa­lités pales­ti­niennes ne peuvent pas payer. En plus des frais de dépôt des déchets, il faut ajouter un montant sub­stantiel pour le transport des déchets par camions régu­liè­rement entravés par les nom­breux check-​​points situés partout en Cis­jor­danie », explique Adri Nieuwhof, mili­tante de défense des droits humains basée aux Pays-​​Bas. Dans son bilan d’activité 2005-​​2006, Véolia indique que la décharge de Tovlan se situe en Israël…

La der­nière entre­prise direc­tement impliquée auprès des colonies israé­liennes n’est pas une mul­ti­na­tionale mais une société de taille moyenne. Manitou, basé à Ancenis en Loire-​​Atlantique, compte 2.600 employés. Ce « leader mondial de la manu­tention tout terrain », au chiffre d’affaires de 1,2 mil­liards d’euros, fournit machines et bull­dozers pour la construction et l’entretien du mur de sépa­ration, érigé par le gou­ver­nement israélien, dont le tracé empiète lar­gement sur le ter­ri­toire pales­tinien. Finan­cement des colonies, transport public pour les colons, gestion de leurs déchets, et enfin pro­tection de ces mêmes colonies implantées en ter­ri­toire occupé… L’hexagone peut être fier du dyna­misme de ses entre­prises auprès des fau­teurs de guerre !