Ces Israéliens qui rêvent de « transfert »

Amira Hass, mardi 5 avril 2005

Cet article de Amira Hass est extraitdu Monde diplo­ma­tique de février 2003. Amira Hass est cor­res­pon­dante en Palestine du quo­tidien israélien Haaretz et auteure de Boire la mer à Gaza, La Fabrique éditions, Paris, 2001.

Une nou­velle expulsion de Pales­ti­niens paraît impen­sable, mora­lement et poli­ti­quement. Pourtant, l’idée du « transfert » a pro­gressé dans l’opinion israé­lienne. Un tir de scuds chi­miques ira­kiens, un méga-​​attentat pales­tinien, voire une mani­fes­tation qui dégénère, pour­raient en donner le signal. En Palestine même, l’armée et les colons pro­voquent déjà de « mini-​​transferts ».

À la fin décembre 2002, un diplomate européen a découvert un nouveau panneau routier sur une route de la vallée du Jourdain : elle s’appelait désormais « Gandhi » - surnom para­doxal du général Rehavam Zeevi, fon­dateur du parti Moledet, qui avait expli­ci­tement appelé au « transfert » des Pales­ti­niens vers les pays arabes. Plai­san­terie de mauvais goût ou cynisme délibéré ? Le panneau se trouvait juste avant la bifur­cation de la route vers l’est, vers le pont Allenby (passage vers la fron­tière jor­da­nienne) - la direction du « transfert » sou­haité par celui qu’un com­mando du Front popu­laire de libé­ration de la Palestine (FPLP) assassina en octobre 2001.

Au len­demain d’un nouvel attentat-​​suicide, peu avant sa mort, Rehavam Zeevi avait osé déclarer tout haut à nouveau que la seule « solution » était le « transfert » (« accepté ») des Arabes, se sentant assez soutenu pour trans­mettre clai­rement à la radio un message que, pendant des années, il avait été obligé de brouiller. C’est que les Israé­liens ne consi­dèrent les attentats kami­kazes ni comme une forme de lutte contre l’occupation ni comme une ven­geance face aux agres­sions de l’armée - qui ont fait, selon le Croissant-​​ Rouge pales­tinien, plus de deux mille morts pales­ti­niens, dont au moins mille cinq cents civils : ils y voient la preuve que les Pales­ti­niens entendent effacer l’État d’Israël de la carte et « tuer les juifs parce qu’ils sont juifs ».

Dans ce contexte, l’« ini­tiative du transfert » se pré­sente comme une solution défensive, une « réponse humaine » à une situation sans autre issue. Et les auto­rités légales ne font rien pour empêcher la pro­pa­gation de cette idée. Ce qui reste volon­tai­rement flou, c’est la popu­lation visée. Les Pales­ti­niens résidant dans la bande de Gaza et en Cis­jor­danie ? Les réfugiés ? Ou tous les Arabes vivant entre la Médi­ter­ranée et le Jourdain, y compris ceux qui sont des citoyens israéliens ?

En donnant pour consigne aux écoles de célébrer l’anniversaire de la mort de Rehavam Zeevi, la ministre de l’éducation a légitimé ce débat. De fait, des ban­de­roles appa­raissent, affirmant : « Pas d’Arabes, pas d’attentats », « Transfert = paix » ou « La Palestine, c’est la Jor­danie ». Un sondage indique que 20 % des juifs « envi­sa­ge­raient » de voter pour le parti d’extrême droite Kach (C’est ainsi) fondé par le rabbin Meïr Kahane et interdit depuis 1988, s’il était autorisé à se pré­senter. Et 73 % des habi­tants des villes de déve­lop­pement [Ces cités cham­pi­gnons s’apparentent à ce que l’on appelait naguère, en France, « villes nou­velles », N.d.T. ] estiment qu’Israël doit encou­rager l’émigration des Arabes israé­liens - 87 % des reli­gieux et 76 % des immigrés de l’ex-URSS par­tagent cette opinion. Dans les années 1980, le Kach n’avait obtenu qu’un seul siège, avec environ 1,5 % des voix…

Des scénarios-​​catastrophes

À l’aide de sociétés de res­sources humaines situées à l’étranger et publiant des offres d’emploi dans les journaux arabes, des mili­tants du parti Moledet (Patrie) pro­posent aux Pales­ti­niens du travail à l’étranger. Ils cherchent ainsi à montrer qu’il est pos­sible, légal et même « humain » d’« encou­rager l’émigration ». Mais chacun convient qu’un « transfert volon­taire » de cen­taines de mil­liers de per­sonnes est impen­sable : il serait néces­sai­rement « forcé ». Numéro deux de la liste Moledet, le pro­fesseur Arieh Eldad, ancien com­mandant du service de santé de l’armée, dis­tingue pourtant transfert « volon­taire » et « accepté » : le premier suppose que tous les Pales­ti­niens acceptent d’émigrer (mais il est peu pro­bable, admet M. Eldad, qu’un fellah quitte sa terre de plein gré) ; le second, poursuit-​​il, se pro­duira avec l’aval de la com­mu­nauté inter­na­tionale, que Moledet cherche à obtenir.

À droite, cer­tains vont plus loin : ils lient « transfert » et conflit. Numéro un du Parti national reli­gieux (Mafdal), M. Effi Eitam voit la sou­ve­raineté israé­lienne s’étendre sur l’ensemble des terres com­prises entre le Jourdain et la Médi­ter­ranée et un État pales­tinien naître en Jor­danie et dans le Sinaï ; les Pales­ti­niens auront alors le choix entre « rési­dence éclairée » dans le Grand Israël et « citoyenneté obscure » dans l’État pales­tinien. « Je ne par­lerais pas de transfert, précise-​​t-​​il [Haaretz, 22 février 2002.]. Je ne le considère ni comme une option poli­tique ni comme quelque chose qui puisse passer sur le plan moral », mais une guerre est « un jeu avec d’autres règles ». L’ancien général affirme ne pas rechercher la guerre, mais pense que, lorsque celle-​​ci éclatera, « de nom­breux citoyens arabes ne res­teront pas ici ». Lui-​​même établit un lien avec la guerre de 1948 et l’expulsion, alors, de quelque huit cent mille Palestiniens…

Plus direct, le maire de la colonie de Kyriat Arba, M. Zvi Kat­zover, un des fon­da­teurs du mou­vement colo­ni­sateur du Goush Emounim (Bloc de la foi), répondit à un jour­na­liste, fin novembre 2002, après la bataille de Hébron qui fit douze morts parmi les soldats israé­liens et trois parmi les Pales­ti­niens : « Lorsque com­mencera la grande guerre et que les Arabes fuiront, il sera pos­sible de retourner aux maisons [Interview à la pre­mière chaîne de télé­vision, 27 novembre 2002.]. » (Les maisons en question sont celles qu’habitaient des juifs jusqu’au mas­sacre de 1929.)

Les par­tisans du « transfert » restent néan­moins perçus comme une minorité, et leurs « idées » comme irréa­listes et immo­rales. Dans les journaux, des édito­riaux et des lettres de lec­teurs les condamnent, même si d’autres, plus fré­quentes qu’autrefois, approuvent. Le Likoud et la plupart des autres partis de droite ne mènent pas cam­pagne sur ce thème. En revanche, on peut se demander si, der­rière les efforts pour pré­parer l’opinion, cer­tains diri­geants poli­tiques et mili­taires ne conservent pas dans leurs tiroirs de véri­tables scénarios-​​catastrophes. Les forces démo­cra­tiques auront-​​elles le pouvoir de les arrêter à temps ? Qu’ils soient israé­liens ou qu’ils habitent en Cis­jor­danie et à Gaza, les Pales­ti­niens gardent tous en mémoire l’expulsion de 1948. Sans relâche, ils le jurent : « Cette fois, nous ne les lais­serons pas nous chasser. » Cette conscience du danger, le savoir-​​faire acquis en matière de recours aux ins­tances légales et les liens, de part et d’autre de la Ligne verte, avec la com­mu­nauté inter­na­tionale consti­tuent autant de digues.

La com­mission élec­torale du Par­lement, majo­ri­tai­rement de droite, n’a pas moins tenté d’interdire la par­ti­ci­pation aux élec­tions du 28 janvier 2003 d’une liste arabe (celle de l’Alliance nationale démo­cra­tique) et de deux can­didats : MM. Ahmad Tibi et Azmi Bishara - le conseiller juri­dique du gou­ver­nement, M. Elyakim Rubin­stein, repro­chait en par­ti­culier à ce dernier de prôner la des­truction de l’État d’Israël et de sou­tenir le ter­ro­risme. Mais il excluait aussi la can­di­dature de l’ancien numéro deux de Kach, M. Baruch Marzel, can­didat d’un autre parti d’extrême droite, le Herout (Liberté), qui édulcore un peu le message du « transfert » - tout en refusant de juger ceux qui tentent de mettre en oeuvre le « transfert accepté » en pro­posant aux Pales­ti­niens des emplois à l’étranger.

La gauche a appelé à la mobi­li­sation contre cette ten­tative de « transfert par­le­men­taire » : 20 % des citoyens arabes auraient été privés de leurs droits civiques. Mais les mani­fes­ta­tions n’ont pas ras­semblé de grandes foules. Le sursaut est venu de la Cour suprême, qui, le 9 janvier 2003, a fina­lement autorisé l’Alliance nationale démo­cra­tique à se pré­senter, offrant ainsi à la démo­cratie israé­lienne une bouée de sau­vetage contre la pers­pective d’un boy­cottage massif du scrutin par les Palestiniens…

Le même Elyakim Rubin­stein avait pris position contre le « transfert », mais refusé de pour­suivre ceux qui le prônent. Réponse d’un par­le­men­taire tra­vailliste, qui exi­geait une enquête sur les par­tisans de l’« émigration volon­taire » : la loi fon­da­mentale contre le racisme interdit de dis­tinguer entre « transfert » volon­taire et « transfert » forcé. Dans le même esprit, des jeunes du Parti tra­vailliste ont par­ticipé à une ini­tiative des mili­tants du « Courage de refuser » - qui regroupe des offi­ciers refusant de servir dans les ter­ri­toires occupés [Lire Joseph Algazy, « Ces soldats israé­liens qui disent non », Le Monde diplo­ma­tique, mars 2002. ] - consistant à effacer les slogans racistes. Cer­tains de leurs aînés s’en sont indignés, consi­dérant les refuzniks comme des « traîtres antisionistes ».

D’autres s’opposent au refus de servir d’un point de vue de gauche : il ne faut pas, disent-​​ils, laisser l’armée aux mains de la droite et des colons, qui risquent, le moment venu, de concré­tiser le « transfert ». Or plu­sieurs enquêtes montrent que la pro­portion d’originaires de l’ex-URSS dans les unités com­bat­tantes a beaucoup aug­menté, de même que celle des par­tisans de la droite reli­gieuse parmi les offi­ciers supé­rieurs - deux milieux parmi les­quels cette idée du « transfert » jouit d’un appui solide.

Dans les ter­ri­toires occupés, la pré­sence de mili­taires paci­fistes n’empêche pas des « mini-​​transferts » de se pro­duire. La vieille ville de Hébron, où vivent cinq cents colons juifs agressifs, s’est vidée de nombre de ses habi­tants pales­ti­niens, qui ne sup­portent plus le har­cè­lement incessant de leurs « voisins » juifs. Pas plus qu’ils ne sup­portent le cou­vrefeu presque per­manent que leur impose l’armée, au nom de la sécurité de ces « voisins ». Dans le nord de la Cis­jor­danie, quelque cent quatre-​​vingts habi­tants du village de Yanoun ont dû quitter leurs maisons pour s’installer plus loin, sous la pression crois­sante des agres­sions des habi­tants d’Itamar, la colonie voisine. Sans parler des expul­sions entraînées par la construction du « mur » [Lire Matthew Bru­backer, « Le mur de la honte », Le Monde diplo­ma­tique, novembre 2002. ].

Ces « mini-​​transferts » n’ont pas échappé à l’opinion israé­lienne, et ils ont fait l’objet de mani­fes­ta­tions. Mais celles-​​ci n’ont pas empêché les Pales­ti­niens de se voir dépos­sédés à un rythme accéléré, depuis deux ans, de leurs terres et de leur espace.

Le « bou­clage inté­rieur » enferme deux mil­lions et demi d’entre eux en Cis­jor­danie et plus d’un million à Gaza dans leurs villes et leurs vil­lages : l’armée, face au conflit meur­trier qui a éclaté en sep­tembre 2000, leur inter-​​ dit (à l’exception du tout petit nombre muni de permis spé­ciaux) de se déplacer sur les routes prin­ci­pales, de sortir de leurs com­munes et de se rendre dans les villes. Autour de ces der­nières s’est construit un système de bar­rages, de clô­tures, de portes en fer, de buttes, de chars et de patrouilles mili­taires qui gêne tout mou­vement sans vraiment décou­rager ceux qui par-​​ tent com­mettre des attentats en Israël. Qui­conque voyage sur les routes réservées aux Israé­liens peut avoir l’impression que l’expulsion a déjà eu lieu : routes vides, vil­lages pales­ti­niens déserts, terres et vergers sans âme qui vive. Nombre d’habitants sont allés s’installer dans les grandes villes où ils tra­vaillent, afin de s’épargner les check-​​points quotidiens.

Tour­mentés par la peur des attentats, les Israé­liens restent inac­ces­sibles à l’argument selon lequel le bou­clage est une punition col­lective qui ren­force le soutien aux attentats. Des offi­ciers supé­rieurs le pré­sentent comme une mesure « réver­sible », qui sera annulée dès que les Pales­ti­niens renon­ceront au ter­ro­risme. En attendant, c’est une poli­tique qui convient à mer­veille aux projets d’« accord défi­nitif » nourris par plu­sieurs partis de droite, ceux-​​là mêmes qui prennent garde à ne pas parler de « transfert ». Ainsi les Russes d’Israël-Beitenou (Israël-​​Notre maison), alliés à Moledet, pro­posent la création de plu­sieurs enclaves-​​prisons isolées, sans conti­nuité ter­ri­to­riale. Seule dif­fé­rence avec l’« État pales­tinien » d’Ariel Sharon : la dimension des enclaves…

Cer­tains redoutent que l’opération des Etats-​​Unis contre l’Irak ne crée les condi­tions d’une expulsion massive - surtout si Bagdad lançait sur Israël des mis­siles à charge chi­mique ou si les Pales­ti­niens mani­fes­taient leur soutien à M. Saddam Hussein, les choses pouvant alors échapper à tout contrôle… Mais Washington a besoin de sta­bilité au Proche-​​Orient pour mettre en oeuvre ses plans, et une expulsion massive aurait l’effet contraire.

Un attentat-​​prétexte ?

D’autres craignent qu’une orga­ni­sation pales­ti­nienne ne par­vienne à per­pétrer un méga-​​attentat par­ti­cu­liè­rement meur­trier. Un officier supé­rieur nous a dit - et il en était sin­cè­rement inquiet - que, dans ce cas, il doutait que l’armée veuille et puisse faire obs­tacle à une « ini­tiative » locale visant à expulser, par exemple, les habi­tants du village dont les ter­ro­ristes seraient ori­gi­naires. Et d’évoquer l’absence de réaction des auto­rités et de l’armée lorsque, à l’automne 2002, des colons empê­chèrent par la force des vil­la­geois pales­ti­niens de récolter leurs olives.

Ceux qui conti­nuent d’envoyer des jeunes com­mettre des attentats en Israël (et pro­jet­te­raient ce méga-​​attentat) ne semblent pas mesurer que leurs actes risquent de sus­citer une réaction - l’expulsion - qui, dans des cir­cons­tances extrêmes, pourrait être com­prise d’une grande partie de l’opinion en Israël, et même dans les pays occi­dentaux. Ces mou­ve­ments fon­da­men­ta­listes pales­ti­niens expriment leur foi - symé­trique à celle des fon­da­men­ta­listes juifs - dans la chance qu’offrirait une « grande guerre » de ren­verser la vapeur…

Depuis deux ans, la Jor­danie a pro­gres­si­vement durci les règles en vigueur pour l’entrée des habi­tants de Cis­jor­danie et de Gaza sur son ter­ri­toire. Amman craint, certes, une vague de Pales­ti­niens fuyant les souf­frances de l’occupation, mais redoute aussi les scénarios-​​catastrophes. Et pour cause : on a pu lire dans Haaretz, le 28 novembre 2002, que le premier ministre Ariel Sharon refusait de prendre publi­quement l’engagement que les Pales­ti­niens ne seraient pas expulsés vers la Jor­danie, au motif que ce simple soupçon était blessant. Le premier ministre jor­danien a donc rappelé que le traité israélo-​​jordanien excluait toute expulsion. Mais les tenants du transfert s’intéressent peu aux accords de paix…

Pour l’instant, la mise en oeuvre pro­gressive du « mini-​​transfert » comme du « transfert » inté­rieur dans les ter­ri­toires occupés opère comme un sopo­ri­fique sur l’opinion israé­lienne et mon­diale. S’il convient donc, en priorité, de réagir à ces pra­tiques aussi illé­gales que dan­ge­reuses, on ne saurait pour autant consi­dérer comme ima­gi­naire la menace d’une expulsion massive. La percée des concep­tions fon­da­men­ta­listes et catas­tro­phistes, la dis­pa­rition des repères moraux dans la poli­tique israé­lienne, la diver­si­fi­cation des méthodes d’oppression de l’armée, l’absence d’une direction pales­ti­nienne capable d’orienter la résis­tance à l’occupation et la pas­sivité de la com­mu­nauté inter­na­tionale consti­tuent autant d’indices inquiétants.