Ce que nous voulions dire à Normale Sup

BENOIST HUREL Secré­taire national du Syn­dicat de la magis­trature, PATRICK HEN­RIOTS ecré­taire national du Syn­dicat de la magistrature, samedi 22 janvier 2011

Le boycott ne vise rien d’autre qu’à donner forme, dans une action paci­fique indi­vi­duelle, à une oppo­sition poli­tique élaborée col­lec­ti­vement. t. Sa péna­li­sation s’inscrit dans un contexte d’intimidations envers toutes les formes d’action mili­tante indi­vi­duelles et collectives.

L’annulation, à la demande du Crif, d’une conférence-​​débat qui devait se tenir à l’Ecole normale supé­rieure sur la question du boycott crée une indi­gnation légitime. Les motifs de « sécurité », timi­dement avancés par la direction de l’école pour tenter de la jus­tifier, dis­si­mulent mal la logique du musel­lement de l’expression publique qui est clai­rement à l’œuvre sur un sujet - les modes de résis­tance à la poli­tique d’un Etat - dont il ne pourrait pas être débattu, d’après le Crif, parce que cet Etat s’appelle Israël.

Comment ne pas voir que cette logique de bâillon­nement est exac­tement la même que celle qui sous-​​tend, pré­ci­sément, l’exercice de pour­suites pénales contre ceux qui, s’inscrivant dans une longue tra­dition de résis­tance citoyenne, ont choisi de faire du boycott un ins­trument de contes­tation des Etats par les sociétés civiles. Ce que cette annu­lation révèle, fina­lement, c’est que, dans une sorte de continuum de la censure, la péna­li­sation du boycott se dou­blerait d’une inter­diction de la contester.

Comme d’autres, nous avions accepté de par­ti­ciper à la confé­rence, dont la vocation n’était autre que de sou­tenir Sté­phane Hessel et l’ensemble des per­sonnes aux prises avec la justice pour des faits de boycott. Qu’allions-nous dire à l’Ecole normale supé­rieure ? Il ne pouvait s’agir de prendre position sur l’« opportunité » de boy­cotter les pro­duits israé­liens, sujet sur lequel nous n’avions bien entendu ni com­pé­tences ni qualité pour inter­venir. Il était en revanche évident, pour nous comme pour les orga­ni­sa­teurs, que notre propos devait se donner pour objet de contester la « péna­li­sation » du boycott.

Un mot sur la genèse de cette péna­li­sation. Un texte de loi, réprimant la« provocation publique à la dis­cri­mi­nation envers une nation », a été voté en 1977, sur le fon­dement duquel peut être réprimé tout appel au boycott d’un Etat. Le nombre de pour­suites pour ce type de faits était tou­tefois extrê­mement faible jusqu’à ce que le ministère de la Justice n’invite, dans une cir­cu­laire du 12 février 2010, les pro­cu­reurs à assurer une répression« ferme et cohé­rente » de ces agis­se­ments. Résultat : plus de quatre-​​vingts per­sonnes sont actuel­lement so us le coup d’une pro­cédure judi­ciaire pour avoir, à des degrés divers, par­ticipé à des actions de boycott.

Il fallait donc rap­peler une fois de plus que la nécessité de mobi­liser la loi pénale ne s’évalue pas à l’aune des intérêts com­mu­nau­taires ou par­tisans des uns et des autres et que les libertés publiques, au nombre des­quelles figure la libre contes­tation de l’action des Etats comme de celle des hommes, ne sont pas solubles dans ces intérêts. L’enjeu, qui n’est rien moins que la liberté d’expression, dépasse de très loin le pro­blème israélo-​​palestinien : des actions de boycott contre des Etats ont déjà été conduites dans le passé à l’égard de l’Afrique du Sud, de la Chine ou de l’Inde. Pri­son­niers de leur logique, ceux qui, aujourd’hui, traînent les mili­tants pro­pa­les­ti­niens devant les tri­bunaux sont-​​ils bien cer­tains de vouloir contribuer à l’interdiction, en tous temps et en tous lieux, d’actions qui, un jour, pour­raient éclore au service de l’émancipation des peuples et des idéaux démo­cra­tiques qu’ils défendent ?

Le boycott ne vise rien d’autre qu’à donner forme, dans une action paci­fique indi­vi­duelle, à une oppo­sition poli­tique élaborée col­lec­ti­vement. Sa péna­li­sation s’inscrit dans un contexte d’intimidations envers toutes les formes d’action mili­tante indi­vi­duelles et col­lec­tives : les pour­suites contre l’auteur du fameux « Sarkozy je te vois », l’explosion des pro­cé­dures pour outrage et pour refus de pré­lè­vement ADN, les arres­ta­tions aléa­toires de mani­fes­tants, l’invention de la « mou­vance anarcho-​​autonome » présumée« terroriste », les pro­cé­dures contre des ouvriers vic­times de plans sociaux, contre des béné­voles qui viennent en aide aux sans-​​papiers, contre les sans-​​logis.

Tel pouvait donc être le sens d’une inter­vention d’un repré­sentant du Syn­dicat de la magis­trature à un débat dont le principe même serait pourtant insup­por­table à cer­tains. En dénonçant la mobi­li­sation d’un arsenal répressif anti­boycott, il s’agissait de reven­diquer une libre voix pour une contes­tation poli­tique qu’il n’y a, en l’occurrence, aucune raison de péna­liser, quoi que l’on pense par ailleurs de ce boycott en par­ti­culier. Bref, pas de quoi se faire traiter d’« ennemi d’Israël ».