« Ce que Israël fait aux Palestiniens est une abomination »

Daïkha Dridi, samedi 19 avril 2008

Après avoir ren­contré des leaders du Hamas venus de Ghaza, Jimmy Carter a fait une inter­vention à l’Université amé­ri­caine du Caire, où il a été accueilli par un public très nom­breux et tout aussi chaleureux.

C’est dans une salle immense et archi­comble, en pré­sence de ministres, ambas­sa­deurs, hommes d’affaires, uni­ver­si­taires, étudiants et jour­na­listes, que s’est pré­senté, jeudi soir, l’ex-président amé­ricain Jimmy Carter. Et c’est comme un seul homme que le public s’est levé pour lon­guement l’applaudir. L’information de son inter­vention à l’Université amé­ri­caine du Caire avait circulé dans la matinée comme une traînée de poudre, et déjà, en début d’après-midi, une file d’attente impres­sion­nante s’était formée à l’entrée de l’université, alors que son inter­vention n’était pas prévue avant 20h. Et Jimmy Carter n’a pas déçu.

Il n’a pas fait dans la langue de bois, et n’a pas utilisé de cir­con­lo­cu­tions diplo­ma­tiques, qu’on atten­drait d’un ex-​​président, pour parler de la situation en Palestine occupée et évoquer les efforts qu’il accomplit en son nom propre et au nom du Centre Carter. Il essaye de créer des émules, de donner un exemple que d’autres sui­vraient, en dis­cutant aussi avec le Hamas et la Syrie, car il est impos­sible d’ aboutir à un accord dans la région sans impliquer le Hamas, qui a gagné les élec­tions, et la Syrie, dont le ter­ri­toire du plateau du Golan est occupé par Israël.

M. Carter, qui a suscité la désap­pro­bation de Condo­leezza Rice en annonçant son intention de ren­contrer les diri­geants du Hamas, a ironisé sur l’accueil glacial qui lui a été fait en Israël, où aucun repré­sentant du gou­ver­nement n’a accepté de le ren­contrer, « en dépit du fait que je sois le seul pré­sident amé­ricain à leur avoir ramené la paix », faisant allusion aux accords de Camp David qui ont abouti au traité de paix entre Israël et l’Egypte en 1979.

Mais au Caire de 2008, c’est surtout l’auteur de Palestine : La paix, pas l’apartheid, que les gens sont venus écouter et acclamer. Son livre, publié en 2006, avait suscité une telle contro­verse à sa sortie aux Etats-​​Unis que tous les mentors du parti démo­crate amé­ricain avaient tenu à se dis­tancier publi­quement de lui. « Le mot apar­theid a choqué, mais avant la parution de mon livre, il n’y avait jamais eu de débat public sur cela aux Etats-​​Unis ; apar­theid est pourtant l’exacte des­cription de ce qui se passe aujourd’hui en Palestine », a com­mencé par dire l’ex-président américain [1].

Il a ensuite évoqué son entrevue avec des leaders du Hamas qu’il devait ini­tia­lement ren­contrer à Ghaza, mais qui ont fini par tra­verser la fron­tière par Rafah pour le ren­contrer au Caire, après le refus israélien de le laisser pénétrer à Ghaza. De cette ren­contre, il a dit être sorti avec « le sen­timent que les leaders du Hamas montrent une attitude positive ». Ils seraient prêts, selon lui, à accepter un accord de paix avec Israël, négocié par Mahmoud Abbas, à condition que cet accord soit approuvé par réfé­rendum par les Pales­ti­niens ; la diver­gence entre les deux partis por­terait sur le vote des réfugiés pales­ti­niens hors des ter­ri­toires occupés, sou­haité par le Hamas et refusé par le Fatah. A un étudiant amé­ricain, qui reprenait les mêmes termes du reproche de Condo­leezza Rice, à savoir « ren­contrer des ter­ro­ristes qui tuent des civils inno­cents », Jimmy Carter a eu une réponse qui a suscité une pluie d’ovations : « En sept ans, il y a eu 13 per­sonnes tuées par les roquettes, et je considère que tuer des civils inno­cents est du ter­ro­risme, mais ces roquettes sont rudi­men­taires, et si tu vivais toi à Ghaza, tu verrais que pour un Israélien tombé sous les roquettes pales­ti­niennes, 30 à 40 Pales­ti­niens sont tués par les mili­taires israé­liens, ce qui, selon moi, relève aussi du terrorisme. »

L’ex-président amé­ricain a également affirmé que tous ses efforts sont consacrés à faire lever le siège sur Ghaza. Un siège qui, a-​​t-​​il précisé, est le résultat d’une « stra­tégie amé­ri­caine et israé­lienne qui vise à vouloir accentuer la dif­fé­rence entre la vie en Cis­jor­danie et à Ghaza, mais qui aboutit au résultat contraire du but escompté et ren­force la popu­larité du Hamas au détriment du Fatah ». Ce qui se passe à Ghaza à cause du blocus israélien, a-​​t-​​il ajouté, « est une atrocité per­pétrée en guise de punition contre la popu­lation, réduite à mourir de faim… c’est un crime… j’estime que c’est une abo­mi­nation que cela continue. »

Après Le Caire, Jimmy Carter se rendra à Damas, puis à Amman, ensuite il retournera une der­nière fois en Israël, « en espérant que quelqu’un veuille bien me ren­contrer enfin ». Jimmy Carter a fait une inter­vention qui n’a pas duré plus de 20 minutes ; il a ensuite tenu à répondre aux ques­tions, repartant sous les applau­dis­se­ments nourris d’un public impres­sionné par la fran­chise de son langage, la clarté de sa pensée et le courage de ses posi­tions. Avant de partir, un jeune étudiant égyptien a d’ailleurs tenu à clamer au micro : « Mon­sieur Jimmy Carter, je me lève pour vous dire que je suis un parmi les 70 mil­lions d’Egyptiens qui vous portons dans notre cœur »… Rarement un homme poli­tique amé­ricain s’est entendu dire un com­pliment égyptien aussi sincère.