Camps palestiniens du Liban ; du camp à la ville

Kamel Doraï, dimanche 28 septembre 2008

Un travail de recherche : Migra­tions, mobi­lités et pra­tiques spa­tiales dans les camps de réfugiés pales­ti­niens au Liban. Un article écrit pour la Revue Asylon(s), N° 5, publié par Terra [1].

Résumé : Ces der­rières années, un nombre croissant de recherches se sont inté­ressées à la question des réfugiés en milieu urbain, en mettant l’accent prin­ci­pa­lement sur les pro­blèmes de pro­tection et d’accès aux ser­vices dans les prin­ci­pales métro­poles du tiers monde. Si la dif­fé­rence entre réfugiés en milieu urbain et ceux résidant dans les camps a été étudiée, la trans­for­mation des camps en espaces urbains a été peu abordée. Les caté­gories de réfugié urbain et d’habitant des camps sont le plus souvent – si ce n’est exclu­si­vement - pro­duites à partir du lieu d’habitation des réfugiés et non en relation avec leurs pra­tiques de l’espace et de la ville. La pro­duction de ces caté­gories relève d’une dis­tinction opé­ra­tion­nelle pro­duite pour l’essentiel par les orga­ni­sa­tions chargées d’apporter pro­tection et assis­tance aux réfugiés. L’analyse des par­cours et des pra­tiques spa­tiales déve­loppées par les réfugiés est néces­saire pour rendre compte des dyna­miques socio-​​spatiales déve­loppées par les réfugiés et pour com­prendre les arti­cu­la­tions camp/​ville. Cet article propose une relecture de ces caté­gories à partir de l’exemple des réfugiés pales­ti­niens au Liban à Bey­routh et à Tyr.

"Tous ceux qui ont observé des camps de réfugiés y voient des sortes de villes, par la taille bien sûr, et par les formes de vie qui semblent vouloir y renaître." (Michel Agier Aux bords du monde, les réfugiés)

1. Introduction

La plupart des études sur les réfugiés établissent une dif­fé­rence entre les réfugiés dans les camps et les réfugiés urbains habitant en ville. Le cas des Pales­ti­niens, en raison de sa durée excep­tion­nelle et du contexte d’urbanisation rapide de leurs dif­fé­rents pays d’accueil, permet une relecture cri­tique de cette dicho­tomie. La plupart des camps de réfugiés pales­ti­niens au Liban – comme d’ailleurs dans la majeure partie des villes de la région – font main­tenant partie des prin­ci­pales agglo­mé­ra­tions qui les accueillent. D’un côté ils appa­raissent comme des espaces sin­gu­liers, mar­gi­na­lisés et sont l’objet d’une ségré­gation par­ti­cu­lière liée à leur statut juri­dique et aux dif­fé­rents modes de contrôle – en constante évolution - déve­loppés par l’Etat libanais. De l’autre, les camps de réfugiés sont for­tement connectés à leur envi­ron­nement urbain, cette connexion étant per­cep­tible à travers les dif­fé­rentes formes de mobi­lités que déve­loppent les réfugiés pales­ti­niens, la pré­sence crois­sante d’autres groupes de réfugiés ou de migrants, ainsi que les dif­fé­rentes formes d’activités com­mer­ciales qui tendent à redé­finir les fron­tières des camps, les rendant plus poreuses.

L’instabilité et la mobilité sont deux aspects prin­cipaux qui carac­té­risent la vie des Pales­ti­niens au Liban, qui contribue à rela­ti­viser la dis­tinction entre camp et ville. Si l’on considère les iti­né­raires des Pales­ti­niens sur le long terme (i.e. indi­viduel, familial et inter­gé­né­ra­tionnel), la plupart des réfugiés ont expé­ri­menté la vie dans et hors les camps. Les dif­fé­rentes formes de mobilité quo­ti­dienne trans­gressent conti­nuel­lement les fron­tières du camp. La plupart des réfugiés se déplacent quo­ti­dien­nement hors du camp pour aller tra­vailler ou étudier, ou s’ils habitent à l’extérieur du camp, effec­tuent le par­cours inverse. De plus, d’autres formes de pra­tiques de l’espace, liées aux acti­vités com­mer­ciales, à l’accès aux ser­vices ou à l’assistance ou la visite de famille ou d’amis amènent à fré­quenter dif­fé­rents quar­tiers de la ville.

Les réfugiés du Liban se trouvent aujourd’hui mar­gi­na­lisés dans leur société d’accueil. Leurs spé­ci­fi­cités, et l’urgence de trouver une solution durable à leur situation, sont régu­liè­rement sou­li­gnées par l’UNRWA [1]. Cette com­mu­nauté, parce qu’elle cris­tallise des enjeux géo­po­li­tiques tant à l’échelle régionale qu’à celle de leur pays d’accueil, est un champ d’investigation pri­vi­légié qui permet de sou­lever de nom­breuses inter­ro­ga­tions ayant trait aux rap­ports entre réfugiés, acteurs poli­tiques et dyna­miques spa­tiales. Les migra­tions engen­drées par les mul­tiples recom­po­si­tions de l’échiquier poli­tique libanais et moyen-​​oriental sin­gu­larise ces réfugiés au sein de la dia­spora (Doraï, 2003). Depuis le départ de l’OLP du Liban dans les années quatre-​​vingt, l’attention portée aux Pales­ti­niens du Liban est en net recul. La guerre civile, ainsi que les deux inva­sions israé­liennes, ont pro­fon­dément marqué cette popu­lation. Elle est actuel­lement l’une des plus défa­vo­risées de la dia­spora. Aujourd’hui au Liban, plus de 50% des réfugiés résident dans les camps de l’UNRWA. Ce taux élevé est l’un des signes de la pré­carité de l’installation des Pales­ti­niens au Liban. A cela il convient d’ajouter les contraintes juri­diques aux­quels ils sont soumis qui les privent de nom­breux droits essen­tiels comme l’accès au marché du travail. Para­doxa­lement, pendant plus de dix ans, de 1969 à 1982, les Pales­ti­niens ont connu dans ce pays une liberté d’action que nul autre Etat d’accueil ne leur a donné, ce qui leur a permis d’inscrire de façon pro­noncée leur pré­sence dans cer­tains espaces comme celui des camps et de par­ti­ciper à la trans­for­mation pro­fonde de cer­tains quar­tiers des villes libanaises.

En raison de l’urbanisation rapide que connaissent les pays du Moyen-​​Orient, la plupart des camps de réfugiés fait désormais partie des prin­ci­pales agglo­mé­ra­tions de leurs pays ou région d’accueil res­pectifs, comme le sou­ligne Ishaq Al-​​Qutub :

o "In the case of the Pales­tinian Arab refugee camps – such as those existing in the occupied West Bank and Gaza Strip, Lebanon, Jordan and Syria – they are pre­vailing fea­tures of the urban struc­tures of these states. […] The camp cities, both small and large, can be consi­dered as urban conglo­me­ra­tions in the demo­graphic and eco­lo­gical sense. […] These cities represent a unique urban pattern, which has special fea­tures, pro­blems, struc­tures, and conse­quently requires a special clas­si­fi­cation in the study of urban societies in the Middle East." (Al-​​Qutub, 1989 : 91107)

Après une pré­sen­tation des caté­gories de réfugiés urbains et de réfugiés habitant des camps, l’urbanisation des camps de réfugiés pales­ti­niens au Liban est abordée à travers deux exemples, celui de Mar Elias à Bey­routh et celui d’Al Buss à Tyr.

2. Réfugiés urbains vs. habitants des camps ?

Ces der­rières années, un nombre croissant de recherches se sont inté­ressées à la question des réfugiés en milieu urbain, en mettant l’accent prin­ci­pa­lement sur les pro­blèmes de pro­tection et d’accès aux ser­vices dans les prin­ci­pales métro­poles du tiers monde [2]. Si la dif­fé­rence entre réfugiés en milieu urbain et ceux résidant dans les camps a été étudiée (e.g. Agier, 2001 & 2002 ; Fresia, 2006 ; Hyndman, 2000 ; Malkki, 1995), la trans­for­mation des camps en espaces urbains a été peu abordée. Les caté­gories de réfugié urbain et d’habitant des camps sont le plus souvent – si ce n’est exclu­si­vement - pro­duites à partir du lieu d’habitation des réfugiés et non en relation avec leurs pra­tiques de l’espace et de la ville. La pro­duction de ces caté­gories relève d’une dis­tinction opé­ra­tion­nelle pro­duite pour l’essentiel par les orga­ni­sa­tions chargées d’apporter pro­tection et assis­tance aux réfugiés. L’analyse des par­cours et des pra­tiques spa­tiales déve­loppées par les réfugiés est néces­saire pour rendre compte des dyna­miques socio-​​spatiales déve­loppées par les réfugiés et pour com­prendre les arti­cu­la­tions camp/​ville.

2.1. Des catégories produites dans le champ institutionnel.

Le HCR établi une dis­tinction claire entre les réfugiés dans les camps et les réfugiés urbain. Cette caté­go­ri­sation est liée à la mise en place des poli­tiques de pro­tection et d’assistance.

o "UNHCR pro­tection and assis­tance pro­grammes are gene­rally imple­mented at the field level. A key question in every project is the set­tlement pattern of the assisted popu­lation : are refugees living in camps, in urban areas or in rural areas among the local popu­lation ? The exact numbers of refugee camps and people living in them are dif­ficult to esta­blish, for many reasons, including the lack of defi­nition and the dynamic of camps. Should a camp have a minimum size or popu­lation density ? Should camps have a clearly marked per­imeter ? Should detention centres, transit centres, col­lective centres and set­tle­ments be consi­dered as camps ? Moreover, reliable camp sta­tistics may not always be avai­lable due to lack of UNHCR access or pre­sence." [3]

Les camps de réfugiés, qui retiennent l’attention de nom­breux obser­va­teurs ne sont pas, selon les sta­tis­tiques publiées par le HCR, le prin­cipal lieu de rési­dence des réfugiés dans le monde. Les camps regroupent environ un quart du total des réfugiés.

o "In 2005, the type of location was reported for some 14.2 million persons in 129, mainly non-​​industrialized coun­tries. This repre­sents 77 per cent of the total popu­lation of concern. Of these, 3.6 million were residing in camps or centres (26%), 2.5 million (18%) in urban areas, whereas 8.1 million persons (56%) were either living in rural areas among the local popu­lation or their type of set­tlement was unknown." [4]

En raison de la pro­portion élevée de réfugiés vivant en milieu urbain, le HCR a décidé de déve­lopper des approches spé­ci­fiques pour ce type de popu­lation, dont la pro­tection et l’assistance sont plus dif­fi­ciles à mettre en place en raison de leur dis­persion géo­gra­phique. La poli­tique mise en place par le HCR a donc été modifiée ces der­nières années pour prendre en compte les spé­ci­fi­cités propres des réfugiés urbains. [5]

2.2. Le cas palestinien.

Dans le cas pales­tinien la situation est sem­blable aux autres popu­la­tions réfu­giées, même si la pro­portion des réfugiés imma­tri­culés dans les camps est plus élevée. Près du tiers des réfugiés pales­ti­niens sont imma­tri­culés dans les camps. Cette pro­portion est cependant très variable d’un pays et/​ou région à l’autre comme le montre le tableau suivant.

Les réfugiés palestiniens enregistrés auprès de l’UNRWA - 31 Décembre 2006 :

Région Camps Offi­ciels Réfugiés enre­gistrés Réfugiés enre­gistrés dans les camps  % de réfugiés dans les camps
Jor­danie 10 1 858 362 328 076 17,6
Liban 12 408 438 215 890 52,8
Syrie 9 442 363 119 055 26,9
Cis­jor­danie 19 722 302 186 479 25,8
Bande de Gaza 8 1 016 964 478 272 47
Total 58 4 448 429 1 321 772  29,7

UNRWA, http://www.un.org/unrwa/, 2007

En réalité le nombre de réfugiés pales­ti­niens vivant dans les camps est plus élevé s’il on y ajoute les camps non offi­ciels (reconnus comme tels par les Etats d’accueil et non l’UNRWA) ou les grou­pe­ments informels qui ne béné­fi­cient pas des mêmes ser­vices que les camps de l’UNRWA. Les fron­tières entre camps et grou­pe­ments informels sont parfois minces et de nom­breux réfugiés vivent dans des contextes s’apparentant à des camps sans pour autant être comp­ta­bi­lisés en tant que tels.

La dis­tinction opérée entre réfugiés des camps et réfugiés urbains est donc fondée sur une base opé­ra­tion­nelle par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales. Cette caté­go­ri­sation est à dif­fé­rentier de l’évolution des camps de réfugiés ainsi que des pra­tiques par les réfugiés eux-​​mêmes, comme le relève Michel Agier.

o "De par leur hété­ro­gé­néité même, les camps peuvent être la genèse de villes imprévues, de nou­veaux contextes de socia­li­sation, de rela­tions et d’identification" (Agier, 2002)

Les camps de réfugiés peuvent devenir partie inté­grante des espaces urbains qui les accueillent, comme c’est le cas de nom­breux camps de réfugiés au Moyen-​​Orient, ou devenir eux-​​mêmes des centres urbains en raison de leur poids démo­gra­phique, de la diversité des acti­vités qui s’y déve­loppent – socio-​​économiques et poli­tiques - ainsi que du rôle central joué par ces espaces dans la société pales­ti­nienne en exil. Dans cer­tains cas spé­ci­fiques, la caté­go­ri­sation dépend de l’institution en charge des camps. Par exemple à Damas, le camp de Yarmouk est considéré par les auto­rités syriennes comme un camp alors que l’UNRWA ne le reconnaît pas comme tel. En Cis­jor­danie les camps ne béné­fi­cient pas des ser­vices muni­cipaux même s’ils sont "intégrés" aux espaces urbains qui les accueillent. Au niveau opé­ra­tionnel (res­pon­sa­bi­lités inter­na­tio­nales, accès aux ser­vices, contexte légal, etc.) une dis­tinction claire existe entre les habi­tants des camps et les réfugiés urbains. Mais en ana­lysant le déve­lop­pement géo­gra­phique des camps de réfugiés dans leur contexte local, les dif­fé­rentes échelles de mobilité (mobilité quo­ti­dienne, sortie et ins­tal­lation de popu­lation dans les camps, arrivée de nou­veaux groupes de migrants), les pra­tiques déve­loppées par les réfugiés vivant dans les camps (écono­mique, poli­tique, acti­vités cultu­relle et sociales) invite à consi­dérer les camps comme des espaces urbains à part entière. La dimension tem­po­relle de l’exil pales­tinien est aussi un élément important à prendre en consi­dé­ration. Près de soixante d’exil a engendré un rapport par­ti­culier avec leurs sociétés d’accueil res­pec­tives, qui combine une forte inté­gration locale en relation avec l’urbanisation rapide de leur pays d’accueil paral­lè­lement à des formes de ségré­gation liées au contexte socio-​​politique et légal.

2.3. L’expérience urbaine des réfugiés palestiniens au Liban.

Les dépla­ce­ments forcés de popu­lation pales­ti­nienne durant les épisodes de guerres ont été étudiés (Hus­seini, 1992 ; Sayigh, 1979 & 1994), alors que d’autres formes de dépla­ce­ments internes et de mobilité ont été peu traités dans la lit­té­rature. Comme le sou­ligne Rosemary Sayigh vivre dans un camp ne protége pas les réfugiés pales­ti­niens des dépla­ce­ments forcés pour échapper à la vio­lence, l’occupation, etc. Le camp ne peut être sim­plement considéré comme un espace de mémoire, de conti­nuité et de sta­bilité dans l’exil, c’est aussi un espace de vulnérabilité.

o "During the conflicts of the last thirty-​​five years, several camps have been com­pletely razed, others severely damaged. Ori­gi­nally 15, the refugee camps today number 12. Some camps, for example Sha­teela, have been des­troyed more than once. A survey carried out in 1988 found a total of 4,468 Pales­tinian families (around 25,334 indi­vi­duals) scat­tered over eighty-​​seven loca­tions. Of the sur­veyed families, 75.2% had been dis­placed more than once, 19.7% more than three times. A later study found that between 1972 and 1988, 90% of Pales­tinian refugees had been forced from their home at least once, two thirds had been forced twice, and 20% three or more times" (Sayigh, 2004 : 5)

Les caté­gories de réfugiés urbains et de réfugiés des camps est appré­hendée à partir du lieu de rési­dence et non au regard des pra­tiques de l’espace déve­loppées à court ou long terme. La mobilité est un élément fon­da­mental à prendre en consi­dé­ration parce que cela donne à lire les rela­tions et/​ou les com­plé­men­ta­rités des dif­fé­rents espaces d’une même ville. L’existence de rela­tions entre le camp et la ville ne signifie par pour autant la fin de toute forme de spé­ci­fi­cités du camp. Des rela­tions asy­mé­triques se déve­loppent qui main­tiennent les camps dans les marges urbaines.

A ces contraintes s’appliquant aux camps de réfugiés il faut ajouter celles concernant les réfugiés eux-​​mêmes. La légis­lation liba­naise régissant les droits des Pales­ti­niens, très contrai­gnante, a été mise en place dès l’arrivée des pre­miers réfugiés, puis elle a été modifiée au gré des accords, et des désac­cords, entre l’OLP et les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments libanais. Elle limite l’accès des réfugiés au monde du travail, à l’éducation, à la mobilité inter­na­tionale, aux ser­vices sociaux, ainsi qu’à la pro­priété. Le statut juri­dique des Pales­ti­niens a d’importantes impli­ca­tions sur l’organisation socio-​​spatiale de cette com­mu­nauté au Liban. Les réfugiés tendent à être confinés dans le secteur informel ou dans les acti­vités les moins rému­né­ra­trices qui ne néces­sitent pas l’obtention préa­lable d’une auto­ri­sation de travail (Al-​​Natour, 1996 ; Said, 2001). De plus, le départ de l’OLP en 1982 a privé nombre de réfugiés des emplois induits par la forte pré­sence des ins­ti­tu­tions poli­tiques pales­ti­niennes au Liban. Dans un contexte écono­mique en proie à de nom­breuses dif­fi­cultés depuis la fin de la Guerre civile, les Pales­ti­niens se trouvent mar­gi­na­lisés sur le marché du travail libanais, for­tement concur­rentiel avec l’arrivée d’une impor­tante main d’œuvre étrangère (Jureidini, 2003 ; Chal­craft, 2005).

2.4. La présence migrante dans les camps, interactions et marginalisation.

Les camps de réfugiés pales­ti­niens – ou les quar­tiers à forte concen­tration pales­ti­nienne - accueillent aujourd’hui un nombre croissant de migrants arrivés depuis une dizaines d’années, et qui sont pour partie deman­deurs d’asile comme c’est le cas d’Irakiens ren­contrés dans le camp de Shatila à Bey­routh, ou de tra­vailleurs migrants pour la plupart sans papiers, comme des Sou­danais ou des Sri Lankais dans le camp de Mar Elias tou­jours à Bey­routh. La pré­sence de cette popu­lation non pales­ti­nienne dans des camps de réfugiés qui ne leur sont pas des­tinés nous invite à revi­siter la per­ception que nous avons des camps de réfugiés et de les com­prendre comme des espaces de relé­gation urbaine. Comme le relève Isaac Joseph, l’arrivée de dif­fé­rentes strates de popu­la­tions migrantes dans un ter­ri­toire donné, par­ticipe à la redé­fi­nition de ce lieu.

o "La ville n’est jamais sim­plement l’organisation spa­tiale de la mosaïque de ter­ri­toires : les ter­ri­toires de deuxième implan­tation viennent tôt ou tard bous­culer cette orga­ni­sation pour fabriquer un moral bien plus confus, com­posés d’hybrides culturels pro­duits par la suc­cession des popu­la­tions migrantes, appar­tenant à la même com­mu­nauté ou à des com­mu­nautés dif­fé­rentes" (Joseph, 1998 : 93).

La question du logement des popu­la­tions migrantes en situation pré­caire relève de plu­sieurs impé­ratifs : un coût rela­ti­vement faible étant donné les niveau de res­sources des migrants, des espaces sûrs qui leur per­mette d’éviter d’être exposé aux contrôles poli­ciers, une impor­tante frange des migrants étant en situation illégale et une loca­li­sation assez cen­trale qui leur per­mette de limiter les dépla­ce­ments trop longs en ville pour les motifs évoqués pré­cé­demment. Les camps de réfugiés pales­ti­niens, comme les zones de forte concen­tration de popu­lation pales­ti­nienne pré­sentent à ces égards de nom­breux avantages.

Il existe aujourd’hui deux types d’habitation dans des espaces pales­ti­niens qui sont loués à des tra­vailleurs migrants. En premier lieu l’habitation est libérée par une famille pales­ti­nienne partie en émigration, le plus souvent en Europe. Le logement vide est souvent confié à un membre de la famille qui a la charge de le louer. Le faible coût des loyers demandés (entre 75 et 150$ par mois en fonction de la taille et du quartier concerné) et la situation dans des quar­tiers popu­laires attirent assez souvent des migrants qui louent à plu­sieurs le logement et divisent ainsi entre eux les frais. Cela permet d’un côté aux Pales­ti­niens de se pro­curer un com­plément de revenu et aux migrants de louer pour une somme rela­ti­vement faible un logement. On ren­contre ainsi de nom­breux étrangers (Sou­danais et Sri lankais pour la plupart) qui résident dans le quartier de Fakhani non loin du camp de Shatila à Beyrouth.

En deuxième lieu, cer­tains pales­ti­niens habitant dans les camps de réfugiés, construisent un étage sup­plé­men­taires à leur habi­tation – le plus souvent de façon illégale -, et y amé­nagent un ou des logement(s) qu’ils louent à des migrants. Cette activité procure ainsi un sup­plément de revenu pour les pro­prié­taires pales­ti­niens qui n’ont pas le droit de tra­vailler au Liban, et permet aux migrants de trouver un logement peu cher. Le fait d’habiter dans un camp de réfugié procure aussi un avantage non négli­geable pour les migrants illégaux : les auto­rités liba­naises ne pénètrent pas dans les camps et de ce fait c’est un espace sécu­risant pour les migrants. On retrouve dif­fé­rents types de popu­lation dans les camps, des tra­vailleurs étrangers pré­caires et des deman­deurs d’asile déboutés ira­kiens ou sou­danais. Cer­tains y résident sur le long terme et sont ins­tallés en famille, comme des Sou­danais ren­contrés à Mar Elias, d’autres y trouvent leur premier point de chute à leur arrivée à Bey­routh et ne font que passer avant de trouver un travail et d’activer des réseaux de soli­da­rités com­mu­nau­taires qui leur per­met­tront de sta­bi­liser leur situation ou de pour­suivre leur par­cours migra­toire vers les pays occidentaux.

On assiste donc à des formes de com­plé­men­ta­rités entre popu­la­tions migrantes issues de vagues dif­fé­rentes qui s’expriment dans ces quar­tiers de la relé­gation urbaine où se déve­loppe un marché du logement parallèle qui satisfait tant les popu­la­tions ins­tallées de longue date que les nou­veaux arri­vants. Les petits com­merces de proximité que l’on retrouve dans les camps ou les grou­pe­ments pales­ti­niens béné­fi­cient aussi de l’apport de ces clients qui cherchent le plus souvent à s’approvisionner au plus prêt et au moindre coût selon les témoi­gnages recueillis auprès de petits com­mer­çants pales­ti­niens ins­tallés dans ces quartiers.

3. Mar Elias, un camp de réfugié urbain à Beyrouth.

3.1. Localisation géographique

Le camp de Mar Elias a été créé en 1952 par l’UNRWA sur une super­ficie de 5 400 m² au sud ouest de la muni­ci­palité de Bey­routh. En 1958, selon l’UNRWA, 449 réfugiés y étaient ins­crits et 612 en 2005 [6]. Le nombre réel d’habitants se situe plus cer­tai­nement autour de 1 500 à 2 000 per­sonnes. Le camp a été bâti à côté du couvent grec orthodoxe de Mar Elias.

o "A la suite du mas­sacre de Deir Yassin en Palestine, le 9 avril 1948, et de la création d’Israël le 15 mai 1948, un bateau accoste, dans le port de Bey­routh, au mois de mai de la même année, trans­portant des réfugiés fuyant la Palestine. Les équipes de secours du gou­ver­nement prennent en charge ces nou­veaux arri­vants et constatent lors de leur débar­quement, que la plupart de ces pas­sagers viennent de Haïfa et Jaffa et qu’ils sont tous chré­tiens. Ils sont trans­portés au couvent Saint Elie des Grecs Ortho­doxes, où ils sont logés dans les dépen­dances du couvent et dans le jardin, et ce, jusqu’à l’année 1952, date à laquelle le patriarcat orthodoxe décide d’ouvrir un noviciat au couvent. Les réfugiés évacuent les lieux, mais sont relogés dans un camp érigé dans le horch (bois), à proximité." (Sfeir-​​Khayat, 2001 : 36).

Aujourd’hui le camp est situé au car­refour entre la ban­lieue sud de Bey­routh de Bir Hassan et Ouzaï d’un côté, Ras Bey­routh et le pont de Cola de l’autre. Cette loca­li­sation cen­trale facilite la cir­cu­lation tant des habi­tants du camp qui se rendent dans d’autres quar­tiers de la ville, que la venue de per­sonnes – pales­ti­niennes ou non – habitant Bey­routh ou des agglo­mé­ra­tions de la côte plus au sud.

3.2. Un espace fortement concerné par les migrations.

Cette loca­li­sation cen­trale a joué un rôle important dans le déve­lop­pement du camp. Tout d’abord, cela a facilité l’installation de nou­veaux groupes de migrants dans le camp. Cela a également permis l’essor d’activités com­mer­ciales reposant essen­tiel­lement sur de la clientèle rési­dente hors du camp, qu’elle soit pales­ti­nienne ou non. Et cela a facilité la mobilité des Pales­ti­niens eux-​​mêmes, qui peuvent par exemple vivre dans le camp et tra­vailler dehors ou inversement.

En raison de la très forte émigration interne et inter­na­tionale, seules quelques familles pré­sentes dans le camp en 1952 sont tou­jours là. Elles ont été petit à petit rem­placées par des familles pales­ti­niennes venues d’autres camps comme celui de Tell Zaatar après sa des­truction en 1976, ou de Rashi­diyyeh au sud de Tyr. D’autres réfugiés s’y sont ins­tallés en 1991 après avoir été déplacé durant la guerre civile. L’importance de l’émigration des habi­tants ori­ginels s’explique par trois fac­teurs. En premier lieu, de nom­breux réfugiés pales­ti­niens qui ont trouvé refuge dans le couvent de Mar Elias avaient de la famille liba­naise par mariage. Leur inté­gration locale a donc été faci­litée par l’existence de liens avec la société d’accueil pré­cédent leur exil. En deuxième lieu, contrai­rement à la majeure partie des réfugiés pales­ti­niens habitant dans les camps, ceux de Mar Elias étaient pour la plupart d’origine urbaine [7]. Cela a accéléré leur insertion dans la ville. En troi­sième lieu, et ce dernier point est for­tement lié au pré­cédent, une part impor­tante des réfugiés arrivés à la création du camp étaient diplômés ce qui a favorisé leur émigration vers l’étranger. C’est donc une com­bi­naison de fac­teurs – origine urbaine, appar­te­nance reli­gieuse, réseaux fami­liaux, niveau d’éducation – qui a entraîné les départs du camp vers d’autres quar­tiers de Bey­routh ou à l’étranger.

Paral­lè­lement à ce mou­vement d’émigration, le camp a vu l’arrivée de réfugiés pales­ti­niens venus d’autres camps de Bey­routh ou d’autres régions du Liban ainsi que l’arrivée - certes encore assez mar­ginale –de res­sor­tis­sants libanais ainsi que d’immigrants syriens, asia­tiques et afri­cains depuis la fin de la guerre civile. Le camp joue donc un rôle d’accueil de popu­la­tions migrantes, le plus souvent pauvres et récemment arrivées. Le camp a donc accueilli dif­fé­rentes vagues de réfugiés et de migrants, comme d’autres quar­tiers pauvres des ban­lieues sud et est de Bey­routh [8]. Cette attraction des migrants vers cer­tains espaces urbains spé­ci­fiques est d’ailleurs relevée par Karen Jacobsen :

o "Like all urban migrants, asylum seekers are attracted to urban centres because eco­nomic resources and oppor­tu­nities, including edu­cation for their children, are concen­trated there, and in cities migrants can access the social net­works and ethnic enclaves that sup­ports new­comers, and which ini­tiate the process of inte­gration" (Jacobsen, 2006 : 276).

Le camp joue le rôle d’espace d’accueil pour les migrants et ce pour 4 raisons prin­ci­pales. 1. les Pales­ti­niens n’ayant pas le droit de tra­vailler, cer­tains décident de construire un nouvel étage à leur habi­tation pour le louer entre 100 et 150 USD par mois dans le camp. Il s’agit donc d’une façon d’accroître – voire de se pro­curer – un revenu stable. 2. la forte émigration des Pales­ti­niens de Mar Elias – que ce soit pour louer un appar­tement dans un autre quartier quand ils en ont les moyens ou parce que la famille a émigré à l’étranger – libère des habi­ta­tions qui sont mises sur le marché locatif. 3. les prix des loge­ments dans le camps sont infé­rieurs à ceux des autres quar­tiers de l’agglomération bey­rou­thine, ce qui attire les migrants pauvres (Sou­danais, Sri Lankais, etc.). 4. les forces de sécurité liba­naises ne pénètrent pas dans les camps, ce qui procure une cer­taine sécurité pour les migrants illégaux ou sans papier.

Un autre signe de l’intégration du camp dans la ville est le déve­lop­pement d’activités com­mer­ciales depuis la fin de la guerre civile. La plupart des com­merçant ne vivent pas dans le camp aujourd’hui et ne sont également pas ori­gi­naires du camp. Ils ont ins­tallé leur activité dans le camp après avoir été déplacés durant la guerre. Ces réfugiés décon­nectent donc leur loca­li­sation rési­den­tielle de la loca­li­sation de leur activité écono­mique. Par exemple, l’un d’eux vit près de Saïda, dans un village parce que les prix des appar­te­ments est beaucoup moins élevé qu’à Bey­routh. Il exerce à Bey­routh parce que sa clientèle se situe en ville. Les com­mer­çants inter­rogés ont décidé de déve­lopper leur activité dans le camp parce que le prix de la location du local y est moins élevé et aussi parce qu’en tant que Pales­tinien il leur est interdit de tra­vailler hors des limites du camp. La clientèle vient elle en majeure partie des quar­tiers alen­tours, le pouvoir d’achat des habi­tants est géné­ra­lement très faible et seuls les épiceries et les ven­deurs de fruits et légumes vivent grâce à la clientèle pales­ti­nienne du camp.

4. Le développement urbain du camp d’Al Buss (Tyr).

Le camp d’Al Buss et le grou­pement de Nahr al Samir sont aujourd’hui intégrés à l’entité urbaine de Tyr. Ils ne sont plus séparés de la ville, mais le rond point d’Al Buss sur lequel ils se trouvent constitue aujourd’hui l’entrée nord de la ville par laquelle arrive la route qui vient de Saïda. L’habitat a donc ten­dance à s’améliorer voire à se déve­lopper, par la construction de nou­veaux étages par exemple. Deux fac­teurs per­mettent d’expliquer ce dyna­misme relatif : (1) le camp et le grou­pement, même s’ils consti­tuent des espaces fermés et déli­mités spa­tia­lement, s’intègrent dans une cer­taine mesure au tissu urbain de Tyr. Il est par exemple de plus en plus dif­ficile de repérer la limite sud ouest du camp. On assiste à un mitage de l’espace compris entre ce dernier et la ville de Tyr, par des habi­ta­tions indi­vi­duelles, souvent construites par des Chiites libanais exilés de la zone sud pendant l’occupation israé­lienne. Les nom­breux com­merces qui se sont implantés le long des axes rou­tiers au nord du camp comme à l’est, pos­sédés tant par des Pales­ti­niens que par des Libanais, intègrent la frange exté­rieure du camp dans le paysage urbain. (2) Le dyna­misme écono­mique, surtout com­mercial, de ces espaces, par les revenus qu’il procure, permet aux Pales­ti­niens d’améliorer leur habitat, qui tend de plus en plus à res­sembler à celui des quar­tiers pauvres ou des classes moyennes liba­naises peu favo­risées. Les quar­tiers d’habitat informel ont ten­dance à évoluer en s’intégrant à l’activité écono­mique et au paysage urbain de la ville de Tyr. C’est la situation du camp d’Al Buss comme du grou­pement de Nahr de Samir, à l’entrée de la ville, à un car­refour de com­mu­ni­cation qui favorise cette évolution.

4.1. Un espace sous contrôle.

Le contrôle à l’entrée des camps joue un rôle non négli­geable dans la dégra­dation de l’état des loge­ments pales­ti­niens. Ces mesures sont le plus souvent appli­quées de façon très stricte. Le camp ne dispose que d’une seule entrée contrôlée par l’armée liba­naise. Les voi­tures peuvent être fouillées à chaque entrée. Tout matériel de construction est interdit d’entrée. Cela concerne les par­paings, le bois pour les char­pentes, la tôle pour les toits, les vitres, le fer pour les portes et les cadres de fenêtres, ainsi que la peinture, les équi­pe­ments élec­triques et les réser­voirs d’eau. Ces res­tric­tions empêchent tout entretien ou réno­vation des habi­ta­tions. Une autre consé­quence est l’impossibilité pour les jeunes couples de s’installer dans le camp, puisqu’ils ne peuvent bâtir une nou­velle habi­tation. Pour intro­duire du matériel de construction il faut obtenir une auto­ri­sation préa­lable des Auto­rités liba­naises. Les réfugiés vivant dans les camps doivent se rendre au tri­bunal de Tyr pour obtenir ce droit. Ces auto­ri­sa­tions ne sont données que rarement. Le contrôle des camps se maté­rialise dans l’espace par la pré­sence phy­sique de l’armée à l’entrée des camps, et la fer­meture de l’ensemble des axes de com­mu­ni­ca­tions qui relient le camp à son envi­ron­nement spatial immédiat, ne laissant qu’une seule entrée carrossable.

Ces res­tric­tions sont parfois levées et de nou­velles construc­tions appa­raissent dans le camp. Depuis le prin­temps 2005, Al Buss connaît une impor­tante den­si­fi­cation de son bâti, de nom­breuses familles pro­fitant de la levée des res­tric­tions pour élever leur habi­tation d’un étage, d’autres pour construire une nou­velle pièce. Ces res­tric­tions peuvent être à nouveau imposées sur décision des auto­rités libanaises.

4.2. Le camp aujourd’hui.

La zone d’habitation du camp d’Al Buss peut être sub­di­visée en deux espaces dis­tincts. En premier lieu la partie qui s’est déve­loppée autour de l’ancien camp arménien. Il s’agit d’un espace assez den­sément construit. Plus on s’éloigne de la bordure du camp, moins l’espace bâti est dense. Le maximum de densité se trouve au nord-​​est du camp. Les habi­ta­tions sont le plus souvent contiguës et à deux étages. Plus à l’intérieur, les habi­ta­tions sont plus espacées, et ne dis­posent que plus rarement d’un étage sup­plé­men­taire. On peut noter la pré­sence de jardins autour des habi­ta­tions. Dans cette partie du camp, les rues sont assez larges et se coupent à angle droit. Elles des­sinent donc des îlots rec­tan­gu­laires plus ou moins vastes.

En deuxième lieu, la partie ouest du camp s’est déve­loppée de façon infor­melle. Plus on se dirige vers le sud-​​ouest du camp, moins l’habitat est dense. Les ruelles qui séparent les habi­ta­tions sont étroites et tor­tueuses. Cette extension est surtout habitée par des Pales­ti­niens ori­gi­naires du village de Damoun, qui se sont pour partie spé­cia­lisés dans la culture des vergers. Un certain nombre d’entre eux ont dégagé d’importants profits de cette activité et dis­posent donc de maisons à un ou deux étages avec une cour inté­rieure. On ren­contre aussi de l’habitat plus modeste, de type indi­viduel de plain-​​pied entouré d’un jardin potager. Entre ces deux parties du camp se situent les écoles de l’UNRWA, qui occupent une super­ficie très impor­tante, étant donné l’investissement fait par l’UNRWA et le nombre d’enfants réfugiés à scolariser.

4.3. Le camp et la ville : les modalités de l’insertion locale.

Le camp d’Al Buss pré­sente une par­ti­cu­larité par rapport aux deux autres camps de Tyr, ainsi qu’aux autres camps au Liban, il com­porte en son sein deux espaces non pales­ti­niens : un hôpital public libanais ainsi qu’une église maronite. Ces deux espaces sont en fait des héri­tages armé­niens et chré­tiens libanais, le premier hôpital de Tyr aurait été construit par les Armé­niens d’Al Buss, et l’église ayant été construite sur une terre qui appar­tient à la com­mu­nauté reli­gieuse maronite. Pendant la Guerre des camps [9], alors qu’Al Buss était soumis à un blocage presque total par les mili­ciens chiites libanais d’Amal, c’était les fedayin pales­ti­niens qui assu­raient la sécurité des chré­tiens pour chaque office reli­gieux. Ce camp incarne spa­tia­lement l’imbrication des com­mu­nautés, pales­ti­niennes et liba­naises d’un côté, musul­manes et chré­tiennes de l’autre.

Les limites nord et est du camp d’Al Buss sont plus den­sément bâties que les autres quar­tiers. De fait les construc­tions sont mitoyennes les unes des autres. La route qui longe le camp au nord mène vers le centre ville de Tyr, celle qui le borde à l’est se dirige vers le sud Liban ou bien l’intérieur des terres. C’est une zone de trafic intense vers laquelle convergent les flux de voya­geurs. Le rond point d’Al Buss (Duwwar Al Buss) qui se situe à l’intersection de ces deux axes, fait office de gare rou­tière, où sta­tionnent les bus et les taxis col­lectifs qui se rendent à Saïda, Bey­routh ou au sud Liban. Cette zone d’habitat est devenue zone com­mer­ciale, où l’on trouve tous types d’épiceries et d’artisans. Depuis la guerre des camps, la zone com­mer­ciale est occupée par des Pales­ti­niens et des Libanais.

La plupart des clients qui fré­quentent cette zone com­mer­ciale n’habitent pas dans le camp. Ils sont ori­gi­naires pour l’essentiel des vil­lages alen­tours, et viennent à Tyr pour le travail, pour des raisons admi­nis­tra­tives ou pour se faire soigner. Ils s’arrêtent faire des achats au rond point d’Al Buss. Ils choi­sissent cet espace com­mercial en raison des bas prix pra­tiqués et de la cen­tralité du lieu. Des échoppes vendant des pièces déta­chées et autres acces­soires pour la voiture se sont également déve­loppés, par que ce rond point se situe à un car­refour des prin­ci­pales voies de com­mu­ni­ca­tions dans la région. Des petits cafés et de la res­tau­ration rapide se sont implantés en raison de la proximité de la gare rou­tière connectant le nord et le sud du pays par la côte. Cela signifie que le camp – ou plus exac­tement ses fron­tières nord et ouest – n’est pas un simple espace bâti inséré dans le tissu urbain mais qu’il joue un rôle écono­mique non négligeable.

Conclusion

Tant les com­mer­çants par le déve­lop­pement de bou­tiques à la fron­tière du camp et que les pra­tiques des habi­tants pales­ti­niens, qui du fait de leur mobilité quo­ti­dienne tra­versent à de nom­breuses reprises les limites du camp, par­ti­cipent à une relecture de la place du camp dans la ville. Les camps, comme d’autres quar­tiers défa­vo­risés de Bey­routh, jouent un rôle d’accueil de popu­lation non pales­ti­nienne et plus par­ti­cu­liè­rement de migrants. La taille même des camps, qui concentrent plu­sieurs mil­liers de per­sonnes sur des espaces assez res­treints, permet de carac­té­riser ces entités comme des espaces urbains. Leurs connexions avec leur envi­ron­nement contri­buent à ren­forcer leur inté­gration à la ville, même si aujourd’hui ils demeurent tou­jours des espaces de ségré­gation et de mar­gi­na­li­sation d’une popu­lation réfugiée soumise à un régime par­ti­culier au Liban. Pour reprendre Miche Agier qui note que "[l]a ville est dans le camp, mais elle n’y est jamais que sous la forme d’ébauches per­pé­tuel­lement avortées" (Agier, 2002 : 124), les camp de réfugiés pales­ti­niens, comme les pra­tiques de leurs habi­tants, tendent à désen­claver ces espaces. Mais ces der­niers demeurent tou­jours, du fait du non règlement de la question pales­ti­nienne, des espaces sin­gu­liers, en suspend, tri­bu­taires d’un contexte régional tour­menté et réversible.

 [2]

 [3]

[1] voir les cartes et photos dans l’article source :http://​terra​.rezo​.net/​r​u​b​r​i​q​u​e​146​.html

[2] Réfé­rences

Agier, Michel (2002) Aux bords du monde, les réfugiés, Paris : Flam­marion, 187 p.

Agier, Michel (2001) "De nou­velles villes, les camps de réfugiés  –  éléments d’ethnologie urbaine", Annales de la recherche urbaine, n°91 : 129-​​136.

Al-​​​​Qutub, Ishaq Y. (1989) "Refugee Camp Cities in the Middle East : A Chal­lenge for Urban Deve­lopment Policies", Inter­na­tional Sociology, vol. 4, n°1 : 91-​​108.

Al-​​​​Natour, Souheil (1997) "The legal status of Pales­ti­nians in Lebanon", Journal of Refugee Studies, vol. 10, n°3 : 360-​​377.

Ber­tho­mière, William ; Hily, Marie-​​​​Antoinette (2006) "Décrire les migra­tions inter­na­tio­nales. Les expé­riences de la co-​​​​présence" in Revue Euro­péenne des Migra­tions Inter­na­tio­nales, Volume 22, Numéro 2, pp. 67-​​82.

Chal­craft, John (2006) "Syrian Migrant Workers in Lebanon : The Limits of Trans­na­tional Inte­gration, Com­mu­ni­tarian Soli­darity, and Popular Agency", EUI Working Papers, RSCAS n° 2006/​​26, [http://​www​.iue​.it/​R​S​C​A​S​/​P​u​b​l​i​c​a​t​ions/]

Deboulet, Agnès (2006) "Ethio­piennes, Phi­lip­pines et Sou­danais : voi­si­nages migrants et confron­tation aux sociétés d’accueil à Bey­routh" Com­mu­ni­cation à l’Association Fran­çaise de Socio­logie, RT2, Migra­tions et pro­duction de l’altérité, 5 sep­tembre 2006 [non published].

Doraï, Mohamed Kamel (2003) "Pales­tinian Emi­gration from Lebanon to Nor­thern Europe : Refugees, Net­works, and Trans­na­tional Prac­tices" in Refuge (York Uni­versity, Toronto), 21-​​2 : 23-​​31.

Fresia, Marion (2006) "Des « réfugiés-​​​​migrants » : Les par­cours d’exil des réfugiés mau­ri­ta­niens au Sénégal", TERRA-​​​​Ed., Coll. "Esquisses", juin, [http://​terra​.rezo​.net/​a​r​t​i​c​l​e​540​.html].

Hus­seini, Salma (1992) Redis­tri­bution de la popu­lation du Liban pendant la guerre civile (19751988), Thèse de doc­torat sous la direction d’Hervé Lebras, Paris : EHESS, 413 p.

Hyndman, Jen­nifer (2000) Managing Dis­pla­cement : Refugees and the Politics of Huma­ni­ta­rianism, Min­nea­polis : Uni­versity of Min­nesota Press (Coll. Bor­der­lines, 16), 253 p.

Jacobsen, Karen (2006) "Edi­torial Intro­duction. Refugees and Asylum Seekers in Urban Areas : A live­li­hoods Pers­pective", Journal of Refugee Studies, vol. 19, n°3 : 273-​​286.

Joseph, Isaac (1998) La ville sans qua­lités, Paris : Edi­tions de l’Aube, 209 p.

Jureidini, Ray (2003) "Migrant Workers and Xeno­phobia in the Middle East", Iden­tities, Conflict and Cohesion Pro­gramme, Paper Number 2, United Nations Research Ins­titute for Social Deve­lopment, 28 p.

Khalidi, Walid, ed. (1992) All that remains. The Pales­tinian vil­lages occupied and depo­pu­lated by Israel in 1948, Washington D.C. : Ins­titute for Palestine Studies, 636 p.

Malkki, Liisa (1995) Purity and Exile : Vio­lence, Memory, and National Cos­mology Among Hutu Refugees in Tan­zania. Chicago, IL : Uni­versity of Chicago Press.

Said, Wadie (2001) "The obli­ga­tions of host coun­tries to refugees under inter­na­tional law : The case of Lebanon" in ARURI N. (ed.) Pales­tinian refugees. The right of return, London : Pluto Press : 123-​​151.

Sayigh, Rosemary (2004) "A House is Not a Home : Inse­curity of Habitat for Pales­tinian Refugees in Lebanon", Forced Migration Review, [http://​www​.fmreview​.org/​p​d​f​/​s​a​y​y​i​g​h.pdf], 20 p.

Sayigh, Rosemary (1979) Pales­ti­nians : from pea­sants to revo­lu­tio­naries, London : Zed Books (coll. Middle East /​​ Politics), (sixième édition) : 1991, 206 p.

Sayigh, Rosemary (1994) Too Many Enemies. The Pales­tinian Expe­rience in Lebanon, London and New Jersey : Zed Books Ltd, 369 p.

Sfeir-​​​​Khayat, Jihane (2001) "Du Pro­vi­soire Au Per­manent : Les Débuts De L’installation Des Réfugiés Au Liban, 1948-​​1951", The MIT Elec­tronic Journal of Middle East Studies, Vol. 1, May 2001 : 30-​​42 [http://​web​.mit​.edu/​c​i​s​/​w​w​w​/​m​i​t​e​jmes/]

[3] NOTES :

[1] UNRWA : Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-​​​​Orient, créé en 1949 par l’ONU pour venir en aide aux réfugiés pales­ti­niens ins­tallés en Jor­danie, Syrie, Liban, Cis­jor­danie et à Gaza.

[2] Un numéro spécial du Journal of Refugee Studies (vol. 19, n°3) a été consacré à ce sujet en Sep­tembre 2006.

[3] UNHCR Sta­tis­tical Yearbook, 2005 : 55.

[4] UNHCR Sta­tis­tical Yearbook, 2005 : 55.

[5] Obi, Naoko ; Crisp, Jeff (2001) Eva­luation of the imple­men­tation of UNHCR’s policy on refugees in urban aeras, UNHCR  –  Eva­luation and Policy Ana­lysis Unit, EPAU/​​2001/​​10, 15 p.

[6] Pour 2001 et 2003 l’UNRWA donne res­pec­ti­vement les chiffres de 1 403 et 1 413 réfugiés ins­crits. En 1995, l’UNRWA indique 635 réfugiés.

[7] On estime que deux tiers des réfugiés pales­ti­niens au Liban sont d’origine rurale (Khalidi, 1992)

[8] Cf. par exemple Ber­tho­mière & Hily, 2006 et Deboulet, 2006

[9] La Guerre des camps (19851987) oppose les Pales­ti­niens à la milice chiite liba­naise Amal et se solde par le blocus et la des­truction par­tielle de cer­tains camps à Bey­routh et Tyr.