Bienvenue en zone libre, vous pouvez détacher votre ceinture…

Julien Salingue, dimanche 20 avril 2008

La chaleur est étouf­fante. Pas un nuage dans le ciel. À la radio, on entend le dernier tube de la chan­teuse de variété liba­naise à la mode. La route est assez mau­vaise, le chauffeur est souvent obligé de contourner les bosses et autres nids-​​de-​​poule.

Le taxi pales­tinien nous emmène d’Hébron à Béthléem. À la sortie d’Halhul, « village » d’un peu plus de 20 000 habi­tants situé au Nord d’Hébron, nous appro­chons de la jonction avec la Route 60, qui relie Beer Sheva, au Sud d’Israël, à Nazareth, au Nord, en tra­versant la Cis­jor­danie sur toute sa lon­gueur, et que nous allons emprunter pendant une ving­taine de kilo­mètres avant de bifurquer vers Béthléem. C’est alors que, sans que le chauffeur ou qui que ce soit ait besoin d’ouvrir la bouche, tout le monde attache sa ceinture de sécurité.

La Route 60

Pour les Pales­ti­niens, la Route 60 a plu­sieurs noms. Ainsi, au Sud de Jéru­salem, on l’appelle parfois « Route des tunnels », en réfé­rence au trajet qu’elle emprunte, à l’intérieur des col­lines, lorsqu’elle longe les bour­gades pales­ti­niennes de Beit Jala et d’El-Khader. Mais le plus souvent, au Nord comme au Sud, on l’appelle « Route des colons ». C’est en effet la prin­cipale route empruntée par les colons israé­liens de Cis­jor­danie, que ce soient ceux de Kiryat Arba, d’Efrat ou de Gush Ezyon, au Sud, ou ceux de Bet El, Shilo ou Elon More, au Nord (voir dans la rubrique "quelques cartes"). La Route 60 tra­verse la Cis­jor­danie du Nord au Sud mais elle est entiè­rement sous contrôle israélien, contrôle maté­rialisé par la ligne jaune tracée le long de la voie. Si les colons et les Pales­ti­niens s’y côtoient, seuls les Pales­ti­niens (dont les véhi­cules sont munis de plaques blanches et vertes, contrai­rement à ceux des Israé­liens, munis de plaques jaunes) ont le douteux pri­vilège d’être régu­liè­rement contrôlés par l’armée israélienne.

Lorsqu’ils sont arrêtés à l’un des nom­breux check­points fixes qui jalonnent la Route 60 ou par l’une des mul­tiples patrouilles volantes qui opèrent sur tout l’axe, les pas­sagers doivent jus­tifier de leur identité et des raisons de leur trajet d’une ville pales­ti­nienne à une autre. Les seuls motifs valables pour quitter sa ville de rési­dence ou pour entrer dans une autre ville sont des raisons d’ordres pro­fes­sionnel, familial ou médical. Mais chacun sait ici qu’à tout moment un soldat israélien peut refuser le passage à un Pales­tinien en invo­quant des « raisons de sécurité » ou que toute ville peut être déclarée « zone mili­taire fermée », de laquelle on ne peut pas sortir et/​ou dans laquelle on ne peut pas entrer. La Route 60 elle-​​même est parfois interdite d’accès aux véhi­cules pales­ti­niens, qui sont obligés de faire d’inimaginables détours par des routes secon­daires ou même des chemins de terre : c’est ainsi, par exemple, qu’en 2001 et 2002 il nous est arrivé de mettre plus de 3 heures pour aller de Béthléem à Hébron, villes pourtant dis­tantes de moins de 30 kilomètres.

En ce moment la Route 60 est « ouverte » aux véhi­cules pales­ti­niens. En fonction du nombre de contrôles et du temps d’attente aux check­points, il faut en moyenne entre 20 minutes et une heure pour aller d’Hébron à Béthléem. Mais les bar­rages et les patrouilles volantes n’ont pas disparu, loin de là, et les ins­pec­tions et arres­ta­tions sont nom­breuses. Des patrouilles mili­taires, bien sûr, mais aussi des patrouilles de police. C’est la pré­sence de ces der­nières qui explique pourquoi les pas­sagers des taxis attachent tous leur ceinture avant de s’engager sur la Route 60. Une amende de 100 shekels (un peu moins de 20 euros) attend tous ceux et toutes celles qui seront surpris sans leur ceinture de sécurité. En outre le non-​​port de la ceinture peut être un pré­texte pour une véri­fi­cation d’identité et des contrôles appro­fondis, les­quels pour­raient s’avérer périlleux pour les autres pas­sagers du taxi, voire même pour le chauffeur et son véhicule.

« Mes­dames et mes­sieurs nous venons d’entrer dans une zone de tur­bu­lences, veuillez attacher votre ceinture s’il vous plaît ». Lorsque tout le monde boucle sa ceinture à la sortie d’Halhul, je ne peux m’empêcher de penser à cette annonce, que j’ai entendue à plu­sieurs reprises lors du trajet aérien entre Paris et Tel Aviv,. « Mes­dames et mes­sieurs nous quittons une zone autonome pour entrer en zone sous contrôle israélien, veuillez attacher votre ceinture s’il vous plaît »…

Vous avez dit « Cisjordanie » ?

Telle est en effet la réalité de la Cis­jor­danie aujourd’hui. Des « zones auto­nomes » pales­ti­niennes micro­sco­piques, isolées les unes des autres, encer­clées par l’armée (qui ne se prive pas d’y entrer quand elle le sou­haite, de jour comme de nuit), au milieu d’un ter­ri­toire entiè­rement sous contrôle israélien. Des îlots pré­ten­dument « libres » entourés par un océan sous occu­pation. Une situation direc­tement issue des Accords d’Oslo, initiés en 1993, qui avaient abouti à la division de la Cis­jor­danie en Zones A, Zones B et Zones C, soit des zones « auto­nomes » des zones « sous contrôle mixte » et des zones « sous contrôle exclusif de l’armée israé­lienne ». Les Zones A devaient pro­gres­si­vement s’étendre et l’armée israé­lienne devait pro­gres­si­vement et par­tiel­lement se « redé­ployer ». En 2000, 18% de la Cis­jor­danie était en Zone A, 22% en Zone B et 60% en Zone C. Soit, en réalité, 82% sous contrôle israélien et 18%, mor­celés, sous contrôle pales­tinien (voir dans la rubrique "quelques cartes"). Et cer­tains se demandent encore pourquoi les Pales­ti­niens se sont sou­levés en sep­tembre 2000

Les pas­sagers pales­ti­niens d’un taxi pales­tinien se rendant d’une ville pales­ti­nienne à une autre ville pales­ti­nienne en empruntant une route sur un ter­ri­toire qui n’a jamais été reconnu comme étant sous sou­ve­raineté israé­lienne sont donc en situation de devoir payer une amende qui ira remplir les caisses de l’Etat d’Israël. Kafka n’aurait pas osé… Vous êtes en Cis­jor­danie mais vous ne savez pas si vous vous trouvez dans une zone autonome ? Regardez si la ceinture du pas­sager d’à côté est attachée… En bleu, la Route 60

Le caractère ubuesque de la situation pourrait prêter à sourire si l’on ne parlait pas d’une popu­lation soumise depuis 60 ans à l’expulsion, l’occupation, la colo­ni­sation et la répression. Il pourrait prêter à sourire si ne demeurait pas encore, aujourd’hui, l’illusion qu’il existe un ter­ri­toire pales­tinien baptisé « Cis­jor­danie », séparé d’Israël par une « ligne verte », alors que la Cis­jor­danie n’existe plus que sur les cartes. Avec les murs construits autour des « zones auto­nomes », les colonies et toutes leurs infra­struc­tures, notamment les routes, la majeure partie de la Cis­jor­danie est désormais intégrée à l’Etat d’Israël. Je ne m’engagerai pas ici dans une dis­cussion sur la per­ti­nence et la fai­sa­bilité de la reven­di­cation de « L’Etat pales­tinien indé­pendant en Cis­jor­danie et dans la Bande de Gaza ». Il s’agit juste de constater que dans les faits, la Cis­jor­danie a été tel­lement digérée par l’Etat d’Israël qu’elle n’a plus aucune réalité tan­gible, contrai­rement à la « ban­tous­ta­ni­sation » des villes pales­ti­niennes (selon les termes de Leila Farsakh, Ensei­gnante en Science poli­tique à l’Université du Massachusetts).

Le caractère appa­remment anec­do­tique du (non-)port de la ceinture de sécurité n’en atténue pas pour autant la portée sym­bo­lique. Car vous l’aurez compris, les pas­sagers retirent immé­dia­tement leur ceinture lorsqu’ils quittent la Route 60 pour entrer dans une « zone autonome ». Ce faisant, ils recon­quièrent une forme de liberté qu’ils ont dû tem­po­rai­rement aban­donner même s’il s’agit, et l’on n’est pas à un paradoxe près dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, de la liberté de mourir plus faci­lement en cas d’accident de voiture… Une liberté très relative, certes, mais de toute évidence une bouffée d’oxygène tant l’oppression liée à l’occupation israé­lienne est asphyxiante.

Je n’aurais pas employé le terme de « liberté » s’il ne m’avait été suggéré par un des pas­sagers du taxi : alors que nous quittons la Route 60 pour entrer dans la « zone autonome » de Béthléem, mon voisin détache sa ceinture et me dit en sou­riant : « Freedom ». Je me demande alors quelle est la tra­duction exacte, en anglais, du « Tout est relatif » d’Einstein. Mais je me contente de lui répondre « Yes, freedom… », en retirant moi aussi ma ceinture. Je ne dois pas avoir l’air convaincu puisqu’il me dit alors, tou­jours en sou­riant : « OK… Little freedom… But freedom anyway ».