Bienvenue dans le monde merveilleux d’Atarot

Waroquiez Dominique, lundi 10 juillet 2006

Nous sommes, entre Qalandiya et A Ram , 3 kilo­mètres au sud de Ramallah, pas loin des tou­ristes et croyants qui déam­bulent pour les fêtes à Jérusalem.

Note : un excellent power­point a été réalisé par Miftah (http://​www​.miftah​.org/) sur ce check­point, pour le consulter cliquer sur : Dia­porama Kalandiya

Il y a un an , ce mer­veilleux endroit n’existait pas. Un va-​​et-​​vient per­pétuel de bull­dozers démo­lissait le paysage au pied des mor­ceaux de murs et des tours mili­taires ,et le trans­formait en un gigan­tesque chantier brouillant, pous­siéreux, un no man’s land pierreux où cependant quelques Pales­ti­niens ven­daient encore, des fruits ou du café , s’abritant du vent der­rière des blocs de béton .

Avril 2006 , l’endroit n’est plus du tout recon­nais­sable , à part les tours et le sinistre mur gris . Israël l’a radi­ca­lement trans­formé en y construisant un « ter­minal » (on est au bord Sud du ban­toustan de Ramallah). Dès l’entrée, un panneau indique une « zone de parking pour les bus et les trans­ports publics » .

La très grande aire de sta­tion­nement entourée de pro­jec­teurs est pra­ti­quement vide lorsque nous passons. Plus loin , un bâtiment qui res­semble à un hangar avec des portes métal­liques, des grillages … A côté d’une peinture repré­sentant un paysage idyl­lique mais sans être humain (une grande route avec des bandes de cir­cu­lation, des arbres) , se trouvent trois pan­neaux en anglais, en hébreu et en arabe .

Nous lisons …

Le titre (en gras) : Welcome to « Atarot » check point .

Premier tiret : vous entrez dans une zone mili­taire dont le but est de faci­liter votre transit . Pour éviter d’attendre inuti­lement, lisez d’abord ces ins­truc­tions et ensuite obéissez à celles-​​ci.

Deuxième tiret : n’entrez pas en portant des articles métal­liques ou des objets que les auto­rités ont interdits.

Troisième tiret : préparez vos papiers pour l’inspection.

Qua­trième : vos docu­ments doivent être pré­sentés à chaque point d’inspection.

Cinquième : retirez vos vestes.

Sixième : les per­sonnes qui refusent de suivre les ins­truc­tions ou les ins­pec­teurs ne seront pas auto­risées à achever leur transit .

Tiret sept : nous vous souhaitons un transit plaisant et en toute sécurité.

Mot de la fin : Puissiez vous aller en paix et revenir en paix ! (sic).

En suivant quelques Pales­ti­niens, essen­tiel­lement des hommes , nous péné­trons dans cet endroit lugubre .

A peine entrées, nous avons l’impression d’être piégées dans une trappe. Le couloir est divisé en plu­sieurs rangées avec des portes métal­liques, des cameras de sur­veillance un peu partout, le lieu est sombre malgré l’éclairage blafard, des hur­le­ments sau­vages reten­tissent : une voix de femme hys­té­rique, pousse des cris métal­liques qui semblent sortir des murs, rebondir et se mul­ti­plier en s’amplifiant.

Les Pales­ti­niens, immo­biles, silen­cieux, rangés en files, tentent d’obéir aux injonc­tions contra­dic­toires de la soldate invi­sible , ils sont traités comme du bétail , contrai­rement à ce qui est indiqué sur le panneau de bien­venue : «  Avancez ! Reculez ! Arrêtez ! … Oui !!! vous, NON , VOUS !!!!! … Obéissez !!! AVANCEZ !!!!! »

Pétri­fiées, nous assistons cho­quées à cette vio­lente scène d’humiliation : les Pales­ti­niens doivent avancer un à un, se diriger ,en suivant les ordres, vers un des détec­teurs de métaux, retirer leur veste, montrer leurs papiers . Quand ils arrivent devant une cabine vitrée où sont enfermés les chefs israé­liens armés , ils doivent pré­senter leurs papiers à travers la vitre.

Enfin, ils peuvent sortir en passant par un étran­glement fermé sur toute sa hauteur par des barres de tour­ni­quets (on imagine combien cela doit retarder le passage quand il y a plus de monde dans le hangar de tri !) . A la sortie , un panneau signale le souci écolo­gique de l’occupant : « Keep this ter­minal clean » puis c’est la lumière du jour et un rond-​​point ,au pied du mur , et encore un panneau, un ! : « Ralen­tissez pour l’inspection , obéissez aux ins­truc­tions des soldats ».

Les ordres pleuvent , il fait très gris et ici on n’entend pas le silence des pantoufles …

La scène à laquelle nous avons par­ticipé se répète depuis l’ouverture du check point moderne d’Atarot en début avril 2006. Or elle se déroule, faut-​​il le pré­ciser, dans les ter­ri­toires illé­ga­lement occupés depuis 1967 par Israël . Atarot est situé à l’Est de la Ligne Verte et ici Israël empêche les Pales­ti­niens de cir­culer entre chez eux et chez eux.

De plus, l’aire d’influence d’Atarot , comme disent les géo­graphes , est ter­ri­blement étendue. Lorsque, quelques jours plus tôt, nous avons voulu quitter le ban­toustan Sud (fermé à Abou Dis et Bethléem) pour nous rendre dans le ban­toustan Nord à Ramallah, le conducteur de taxi col­lectif qui avait un permis pales­tinien a fait tout un détour par la vallée du Jourdain en évitant le sinistre Atarot .

Nous avons aussi ren­contré à Abou Dis , dans la partie volée grâce au Mur (le « bon côté »), une Pales­ti­nienne qui ne pouvait plus retourner chez elle , à Ramallah , après son travail , et qui , par consé­quent restait dormir sur place entre ses journées . D’autres tra­vailleurs nous ont dit la même chose. « Une manière de tuer le peuple pales­tinien en lui volant son temps » .

Le comble, c’est qu’Atarot, ce magni­fique endroit construit par l’occupant pour trier les Pales­ti­niens (pardon pour « faci­liter leur transit » !) , se trouve près du futur tracé du tramway prévu, quant à lui, pour faci­liter le transit des colons du « Grand Jéru­salem » (Pisgaat Ze’ev, French Hill) vers Israël . Si ce n’est pas de l’apartheid !!!

D’une part les colons s’installent partout illé­ga­lement dans Jérusalem-​​ Est et ses alen­tours et on leur construit un tramway, d’autre part les Pales­ti­niens sont chassés de leurs terres et on leur construit le centre de tri d’Atarot …Des cartes d’isochrones seraient très révé­la­trices du fait qu’il ne s’agit pas ici d’équidistance : on verrait à toute évidence la dif­fé­rence entre les trajets par­courus en un même temps par les super colons en tramway et par les Pales­ti­niens « en transit » par le check­point nou­velle mode de Atarot…

Le but est clair : arriver par toute une série de régle­men­ta­tions basées sur les dis­cri­mi­na­tions et la construction du Mur à l’aboutissement du plan sio­niste (« le plus de terres pos­sible pour les juifs avec le moins de Pales­ti­niens possible ») .

Atarot se situe en ter­ri­toire volé . Israël a annexé les terres volées aux Pales­ti­niens de Jéru­salem Est et des régions avoi­si­nantes en étendant de manière uni­la­térale ses fron­tières. Il a inventé pour y par­venir un nouveau concept , celui de Muni­ci­palité du « Grand Jéru­salem » et il a fait garder la nou­velle fron­tière par une « police des fron­tières », ces jeeps ultra-​​mobiles et omni­pré­sentes autour de Jérusalem.

Pour corser le tout , Israël a attribué des cartes d’identité dif­fé­rentes aux Pales­ti­niens de Cis­jor­danie et aux Pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est annexée si bien que les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie ne peuvent plus aller à l’école ou à l’hôpital ou encore rendre visite à leur famille ou tra­vailler à Jéru­salem sans avoir reçu un permis de l’occupant.

Enfin, le Mur a ins­tauré deux caté­gories de paysage pales­tinien : d’un côté les ter­ri­toires pales­ti­niens enfermés, de l’autre, les ter­ri­toires pales­ti­niens volés …Et puis, cerise sur le gâteau, cet acte de géné­rosité : Israël construit des ter­minaux pour faci­liter le transit des Pales­ti­niens et contrôler les papiers comme dans tout poste fron­tière qui se respecte…

Il est évident ,une fois encore, que ce qui prime aux yeux des diri­geants de ce monde, ce n’est pas l’Avis de la Cour Inter­na­tionale de Justice et le droit inter­na­tional mais bien l’argent. La diplo­matie fran­çaise n’a d’ailleurs pas épargné son énergie pour défendre le projet du tramway illégal rem­porté par Connex-​​Alstom …

Quand au ter­minal de Atarot, dont le coût s’élève à plus de 6 mil­lions d’euros, il maté­rialise par­fai­tement l’avancement du projet défendu par la Banque Mon­diale dans son récent rapport « Stag­nation ou renais­sance » : amé­nager des parcs indus­triels , des sweat shops, des ter­minaux, à la sortie du Mur pour fournir du travail à des Pales­ti­niens sélec­tionnés , une solution « moderne » pour réduire les impacts de la pro­lé­ta­ri­sation des agri­cul­teurs privés de leur terres et de leur eau. Pas étonnant dès lors que l’UE et les autres membres du Quar­tette et de la Com­mu­nauté Inter­na­tionale laissent faire en observant (sic) .

Quant à nous, si nous n’acceptons pas que ce pro­cessus continu et si nous ne voulons pas que l’an pro­chain il y ait encore plus d’Erez et de parcs de la honte en Cis­jor­danie et dans Jérusalem-​​Est nous devons abso­lument exiger que nos gou­ver­ne­ments res­pectent l’Avis rendu par la Cour Inter­na­tionale de Justice et que ni la Banque Mon­diale ni les Etats membres ne financent des infra­struc­tures des­tinées à péren­niser l’existence du mur illégal …

C’est une des trois reven­di­ca­tions de la Cam­pagne euro­péenne pour des sanc­tions. A sou­tenir le plus pos­sible et faire connaître autour de vous…car déjà Ehud Olmert prépare de nou­velles offres géné­reuses que les Pales­ti­niens, bien sûr, ne pourront pas refuser …

Dominique Waroquiez, le 9 juin 2006