Bethléem, ville fermée

Bernard Ravenel, Pour la Palestine n°49, jeudi 15 juin 2006

Reportage /

Pro­gres­si­vement, le mur que les forces israé­liennes construisent autour de Bethléem ver­rouille la ville et réduit ses acti­vités écono­miques et tou­ris­tiques à une peau de chagrin. Reportage.

Bethléem. En cette fin d’année 2005, malgré les quelques illu­mi­na­tions et guir­landes, le sapin de Noël métallisé au centre de la place de la Man­geoire face à l’église de la Nativité ou la crèche de la maison du Tou­risme, l’atmosphère n’est guère à la fête. Les pèlerins - surtout des Euro­péens et quelques Amé­ri­cains - ne se comptent que par dizaines. Un car venu d’Israël trans­porte des jeunes femmes venant des Phi­lip­pines et qui, chré­tiennes, ont obtenu l’autorisation excep­tion­nelle d’abandonner quelques ins­tants leur travail de domes­tique pour un pèle­rinage furtif et sous contrôle. En octobre dernier, Victor Batarseh, le nouveau maire chrétien de la ville, rendait visite à Benoît XVI. En ce mois de décembre, il inaugure par un dis­cours de grande qualité poli­tique et morale une confé­rence inter­na­tionale sur la résis­tance non vio­lente en Palestine. L’heure est à la fois à la réflexion et à la mobilisation.

Car Bethléem est d’abord une ville pri­son­nière, fermée, mise en boîte, avec le mur qui l’encercle pro­gres­si­vement et avec l’installation d’un check­point démesuré à l’arrivée de Jéru­salem. Il suffit de se rendre de Jéru­salem à Bethléem pour voir les blocs de ciment armé hauts d’environ huit à neuf mètres qui entourent et oppriment la ville et les deux agglo­mé­ra­tions voi­sines de Beit Sahour et de Beit Jala, qui bordent la zone est de Jéru­salem. Le check­point a effec­ti­vement beaucoup changé depuis l’année der­nière. Il res­semble désormais à celui que l’on vient aussi de construire à Kalandia, entre Jéru­salem et Ramallah : c’est un vrai ter­minal fron­talier où les mili­taires effec­tuent des contrôles très sécu­risés des tou­ristes et des rési­dents pales­ti­niens. Construction en dur, parking, hangars… entourent la seule voie d’accès à Bethléem - et de sortie - large de 5 à 6 mètres, devenue une sorte de brèche dans le mur, construit sur cette route prin­cipale, également dans le but de sous­traire à la ville le contrôle du site reli­gieux de la Tombe de Rachel. Pour ce véri­table détour­nement, 300 hec­tares de terre pales­ti­nienne ont été aussi confisqués. Le mur qui entoure les 80 km2 du dis­trict de Bethléem devrait atteindre 70 km. Lorsqu’il sera achevé, on pourra refuser à des dizaines de familles pay­sannes l’accès aux terres qui le jouxtent. Le gou­ver­nement israélien a dépensé des mil­lions de dollars pour cette « fron­tière  » ; et il est évident que, dans ses projets uni­la­téraux, le poste de contrôle ter­minal est destiné à devenir la « fron­tière inter­na­tionale » séparant, isolant, Jéru­salem de la Cis­jor­danie du Sud. Déjà très atteint en 2004, le quartier proche de la Tombe de Rachel, aujourd’hui, s’éteint len­tement. Nombre de Pales­ti­niens l’ont quitté, pour ne pas vivre à proximité du mur ni surtout des mitrailleuses en position de l’armée israé­lienne. Des magasins sont fermés, aban­donnés, les rues sont désertes.

Près de l’Eglise de la Nativité, des amis pales­ti­niens, dont cer­tains tiennent - à bout de bras - un magasin de moins en moins fré­quenté, racontent. « Ces der­niers mois, avec la fin de la deuxième Intifada, on a vu une légère reprise du flux tou­ris­tique » et, ajoute l’un d’entre eux en ran­geant ses petites crèches et ses dro­ma­daires en bois d’olivier sur ses étagères, « ce n’était pas ce que nous aurions pu sou­haiter mais fina­lement on recom­mençait à res­pirer et puis les Israé­liens ont inauguré le nouveau check­point et du coup les pèlerins sont beaucoup moins nom­breux. Il faut dire aussi que les opé­ra­teurs tou­ris­tiques israé­liens leur expliquent qu’à Bethléem, ils risquent de ren­contrer des ‘ter­ro­ristes’ et qu’il vaut mieux choisir un hôtel ou un res­taurant à Jéru­salem… » Sans autre res­source que le tou­risme, Bethléem paie très cher cette condition : 50% de chômage, hôtels avec 2 500 lits vides, res­tau­rants et bou­tiques déses­pé­rément vides. La muni­ci­palité cherche à aider les citoyens les plus néces­siteux mais il n’y a plus un sou en caisse. Avec le chômage, la majorité de la popu­lation n’est plus en état de payer les impôts muni­cipaux. Et l’Autorité pales­ti­nienne, qui avait promis des fonds, n’a elle non plus rien envoyé…

L’avenir des chrétiens

Des amis, en l’occurrence majo­ri­tai­rement chré­tiens, inter­rogés sur les pres­sions ou sur cer­taines vio­lences qu’aurait subies la popu­lation chré­tienne, ici désormais mino­ri­taire, de la part de cer­tains musulmans, répondent clai­rement : il est vrai qu’il y a eu des moments de tension au détriment de citoyens chré­tiens, mais il s’est agi d’actes isolés dans une réalité où les deux reli­gions vivent et coexistent en paix depuis des siècles. C’est ce que confirme Edmond She­hadeh, directeur de l’hôpital du BASR qui soigne et emploie indis­tinc­tement chré­tiens et musulmans, sans le moindre problème.

Bethléem, à l’exemple de la Palestine, est seule, empri­sonnée, étouffée, aban­donnée par la com­mu­nauté inter­na­tionale, même chré­tienne. Ce moment de Noël n’a guère soulevé l’émotion des gou­ver­ne­ments occi­dentaux ni les Eglises chré­tiennes. A Victor Batarseh, qui lui rendait visite et lui remettait un document sur les consé­quences de la construction du mur autour de Bethléem, le Pape a répondu « Je prierai pour vous. » Mais les chré­tiens de Bethléem qui ont organisé la confé­rence avec de mul­tiples ate­liers dans la grande « Ecole de la Terre Sainte »sur la résis­tance non-​​violente ne se contentent pas de prier : ils résistent avec leurs conci­toyens musulmans et avec ceux qui ne croient pas au ciel…

Bernard Ravenel