Benoît XVI, pèlerinage en terre minée

Patricia Briel, vendredi 8 mai 2009

Neuf ans après le voyage triomphal de Jean Paul II, le pape Benoît XVI se rend à son tour en Terre sainte, où il est attendu avec méfiance. Lui qui, jusqu’à présent, n’a pas brillé par son grand flair poli­tique, saura-​​t-​​il éviter les nom­breux pièges de ce pèle­rinage au cœur du Proche-​​Orient ?

Pour Benoît XVI, c’est le voyage de tous les dangers. En effet, le pèle­rinage du pape en Terre sainte, qui com­mence aujour­d’hui en Jor­danie, va se dérouler dans un contexte de fortes ten­sions. Poli­tiques, bien sûr. Mais aussi reli­gieuses. Sous le pon­ti­ficat de Benoît XVI, les rela­tions avec les juifs et les musulmans se sont en effet crispées. Après l’affaire Williamson, après la décision de main­tenir la prière pour la conversion des juifs dans la messe en latin du Vendredi-​​Saint, après le dis­cours de Ratis­bonne, le pape allemand ne peut pas se per­mettre le moindre faux pas. Il faut ajouter à cela des ten­sions nées de la par­ti­ci­pation du Vatican à Durban II, un sommet boy­cotté et décrié par Israël. Au cours de son voyage, qui prendra fin le 15 mai, Benoît XVI va pro­noncer 24 dis­cours, dont 16 en Israël et en Cis­jor­danie. Il pré­sidera en outre quatre messes.

Les pièges ne manquent pas. L’un des plus évidents est lié au fait qu’il va marcher sur les traces de son pré­dé­cesseur. A peu de chose près, Benoît XVI accom­plira en effet le même pèle­rinage que celui de Jean Paul II en 2000, premier pape à avoir effectué un voyage officiel en Israël. La com­pa­raison sera inévi­table. Tout comme le pape polonais, il se rendra sur le mont Nébo en Jor­danie où, selon la tra­dition, Moïse aurait vu la Terre promise avant de mourir. Il visitera le mémorial de la Shoah Yad Vashem à Jéru­salem. Il ira sur l’Esplanade des mos­quées où il ren­con­trera le Grand Mufti de Jéru­salem. Le pro­gramme de son pèle­rinage, déci­dément très chargé, prévoit en outre une visite au Mur occi­dental, à Bethléem, à Nazareth, et au Saint-​​Sépulcre, ainsi qu’un entretien avec les deux Grands Rabbins de Jéru­salem. Il sera tou­tefois le premier pape à visiter le Dôme du rocher, troi­sième lieu saint de l’islam.

« Il ne faut pas s’attendre que Benoît XVI répète les gestes de Jean Paul II », dit le père jésuite suisse Jean-​​Bernard Livio, de retour d’un voyage de quinze jours en Terre sainte et bon connaisseur de la région. En 2000, Jean Paul II avait conquis les juifs et les Israé­liens. Sa prière devant le Mur occi­dental de Jéru­salem les avait pro­fon­dément émus. « Benoît XVI est un intel­lectuel et il n’a pas le cha­risme de Jean Paul II, poursuit Jean-​​Bernard Livio. Ses inter­ven­tions risquent d’être celles d’un pro­fesseur, alors que les gens ont besoin de gestes et de paroles cha­leureux dans le contexte actuel. Mais Benoît XVI a une grande qualité : la modestie. Il pourrait davantage sou­ligner la souf­france des Pales­ti­niens que ne l’avait fait Jean Paul II, par exemple. »

Le pape est attendu avec une cer­taine méfiance en Israël. Rédacteur en chef du quo­tidien Jeru­salem Post, David Horovitz, après avoir fait un éloge appuyé de Jean Paul II, décrit ainsi Benoît XVI comme le pape de la dés­union. Dans une tribune parue fin mars, il sou­ligne le bref passage du futur pape, de natio­nalité alle­mande, dans les Jeu­nesses hit­lé­riennes en 1941. Il met également l’accent sur la levée de l’excommunication d’un évêque néga­tion­niste et l’« énergique soutien » de Benoît XVI à la béa­ti­fi­cation de Pie XII, un pape auquel il est reproché d’être resté silen­cieux sur le sort des juifs pendant la Seconde Guerre mon­diale. David Horovitz signale encore la ren­contre prévue avec le Grand Mufti de Jéru­salem, cri­tiqué pour avoir affirmé dans plu­sieurs inter­views qu’Israël exagère le poids de la Shoah. Selon le rédacteur en chef du Jeru­salem Post, le pape sera soumis « à un examen impla­cable durant sa visite. Chaque arrêt ou chan­gement dans son iti­né­raire, chaque petite phrase ou geste seront étudiés à la loupe. » Publicité

Bien que le Saint-​​Siège ait sou­ligné le caractère exclu­si­vement reli­gieux du voyage du pontife romain, le pro­gramme prévoit des « visites de cour­toisie » au chef de l’Etat d’Israël et au pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, ainsi qu’une « ren­contre » avec le premier ministre Benyamin Neta­nyahou. Comme l’a remarqué récemment Fouad Twal, le nouveau patriarche latin de Jéru­salem, le voyage du pape aura imman­qua­blement une dimension poli­tique, et il faut s’attendre à des ten­ta­tives de récu­pé­ration venant de toutes les parties.

Benoît XVI, qui n’a pas fait preuve d’un grand flair poli­tique jusqu’à main­tenant, saura-​​t-​​il éviter les obs­tacles qui ne man­queront pas de surgir ? « Le voyage du pape est perçu comme étant trop pro-​​juif par les Arabes, sou­ligne Jean-​​Bernard Livio. Le fait qu’il ren­contre le pré­sident israélien paraît normal. Mais pourquoi va-​​t-​​il ren­contrer Benyamin Neta­nyahou, qui plus est à Nazareth, la ville la plus arabe d’Israël ?

C’est très mal perçu, non seulement par les Israé­liens musulmans, mais aussi par les Israé­liens arabes chré­tiens. Par ailleurs, les musulmans n’ont pas oublié le dis­cours de Ratis­bonne. Les gestes d’apaisement du pape, notamment lorsqu’il s’est rendu en Turquie, n’ont pas calmé les esprits. » Aux yeux des musulmans, le pro­gramme de Benoît XVI pourrait paraître dés­équi­libré, du fait de la grande place accordée au dia­logue judéo-​​chrétien. En Israël, le dia­logue islamo-​​chrétien occupera en effet une portion plutôt congrue du voyage du pape. C’était déjà le cas en 2000 lors du pèle­rinage de Jean Paul II.

Cependant, la situation des Pales­ti­niens s’est net­tement dégradée depuis, et les espoirs de paix dans la région se sont envolés pour long­temps. La sen­si­bilité exa­cerbée des Pales­ti­niens pourrait ainsi mal s’accommoder d’un trop grand dés­équi­libre dans le dia­logue inter­re­li­gieux. Leur crainte ? Que le voyage du pape, d’ores et déjà inter­prété à l’étranger comme une ten­tative d’apaisement des rela­tions entre l’Eglise catho­lique et le judaïsme, profite à Israël sur le plan poli­tique. De fait, les Pales­ti­niens seront aussi très attentifs à ce que dira – ou ne dira pas – Benoît XVI à propos de la création d’un Etat pales­tinien. Ces der­nières années, le pape a déjà réclamé avec fermeté la création d’un tel Etat.

Cependant, le nouveau gou­ver­nement israélien a refusé jusqu’à ce jour de s’engager dans ce sens, prenant osten­si­blement ses dis­tances avec la pro­messe faite par l’ancien premier ministre israélien Ehoud Olmert en novembre 2007 à la confé­rence d’Annapolis. Si Benoît XVI devait « oublier » de réclamer à nouveau la création d’un Etat pales­tinien dans ce contexte, les Pales­ti­niens pour­raient voir dans cette omission du pape une manière d’entériner la poli­tique ultra-​​nationaliste du gou­ver­nement israélien.

Comme Jean Paul II en 2000, Benoît XVI devra peut-​​être aussi affronter les tirs croisés des Israé­liens et des Pales­ti­niens concernant Jéru­salem. Les uns et les autres reven­diquent en effet la Ville sainte comme capitale indi­vi­sible pour eux seuls, et pour­raient se servir de la visite du pape pour réitérer et jus­tifier leurs pré­ten­tions ter­ri­to­riales. Un piège dans lequel Jean Paul II n’était pas tombé, s’en tenant rigou­reu­sement à la poli­tique tra­di­tion­nelle du Saint-​​Siège. Celle-​​ci refuse de recon­naître l’annexion de Jérusalem-​​Est par Israël, et se montre favo­rable à un statut spécial inter­na­tio­na­lement garanti pour les lieux saints.

Enfin, Benoît XVI devra tâcher de ne pas décevoir les chré­tiens, qui ne se réjouissent pas tous – loin de là – de sa venue. Beaucoup sou­lignent que ce n’est pas le bon moment. En effet, nombre d’entre eux sont soumis à des vexa­tions admi­nis­tra­tives et fis­cales de la part des auto­rités israé­liennes, et estiment que Benoît XVI n’aurait dû venir que pour enté­riner un accord mettant fin à ces dis­cri­mi­na­tions. Ils ne com­prennent tout sim­plement pas ce que le pape vient faire en Israël, et craignent, eux aussi, que ce voyage ne profite fina­lement qu’aux juifs et aux Israéliens.

De plus, la petite minorité des chré­tiens de Gaza se sent oubliée. Les ser­vices de presse du Vatican ont mal­en­con­treu­sement annoncé que le pape « s’abstiendra » d’aller à Gaza, un terme qui les a blessés. Et il n’est pas certain qu’ils seront auto­risés à se rendre à Bethléem où le pape célé­brera une messe. Dès aujourd’hui, c’est dans un champ de mines que Benoît XVI s’aventure…  [1]

[1] voir aussi dans le Monde l’article de Sté­phanie Le Bars :

Un périple en Terre sainte semé d’embûches et de contentieux

La partie la plus sen­sible du voyage de Benoît XVI en Terre sainte risque de se jouer avec les Israé­liens. Outre que les rap­ports entre le Vatican et Israël reposent sur une his­toire com­pliquée par la tardive nor­ma­li­sation (1993) entre les deux parties et le poids de fon­de­ments théo­lo­giques diver­gents, des épisodes récents ont tendu leurs rela­tions diplo­ma­tiques et per­turbé le dia­logue judéo-​​​​chrétien.

L’offensive meur­trière de l’armée israé­lienne dans la bande de Gaza en décembre 2008 et janvier 2009 a com­pliqué les échanges entre le gou­ver­nement israélien et l’Eglise catho­lique, dont la pré­sence continue dans les ter­ri­toires occupés donne au Vatican une idée assez précise du sort réservé aux Palestiniens.

Début janvier, le car­dinal Renato Martino, le pré­sident du conseil pon­ti­fical pour la justice et la paix, avait suscité de vives réac­tions israé­liennes en com­parant la bande de Gaza à "un camp de concen­tration". Le pape avait pour sa part condamné "toutes les vio­lences". Sur ce dossier poli­tique, les Pales­ti­niens attendent que le pape rap­pelle, au minimum, la doc­trine vaticane, qui défend leur "droit naturel" à une patrie et le respect des réso­lu­tions de l’ONU, notamment le retrait d’Israël sur les fron­tières de 1967.

La question des rela­tions diplo­ma­tiques avec l’Etat juif, minée depuis des années par les négo­cia­tions autour du statut des biens ecclé­sias­tiques situés en Israël et dans la partie orientale de Jéru­salem annexée en 1967, ne pourra pas non plus être éludée. Datant de l’empire ottoman, un accord prévoit l’exonération de la taxe fon­cière pour les com­mu­nautés chré­tiennes. Un statut que tente de remettre en cause Israël alors que le Vatican demande la pleine recon­nais­sance des droits juri­diques et patri­mo­niaux des congrégations.

Béatification contestée

Les der­nières dis­cus­sions, fin avril, n’ont pas abouti ; cer­tains acteurs ne déses­pèrent pas de pouvoir annoncer un accord partiel sur quelques biens sym­bo­liques durant la visite du pape. L’obtention de visas longue durée pour les reli­gieux pré­sents en Israël et dans les ter­ri­toires occupés constitue un autre enjeu des discussions.

A ces conten­tieux s’ajoute la polé­mique sus­citée par la volonté du Vatican de pro­céder à la béa­ti­fi­cation de Pie XII, dont l’attitude envers les juifs durant la Shoah demeure controversée.

Le pape, comme tout visiteur étranger de passage en Israël, se rendra au mémorial de Yad Vashem - ainsi que l’avait fait son pré­dé­cesseur en 2000 - sans passer par le musée où figure une photo de Pie XII, dont la légende est contestée par le Vatican.

Ce voyage pourrait enfin être l’occasion de solder "l’affaire Williamson", du nom de l’évêque néga­tion­niste, dont le pape a levé l’excommunication en janvier. La com­mu­nauté juive mon­diale s’en était émue et les rela­tions judéo-​​​​chrétiennes en avaient été ternies. Le pape devrait réitérer les fermes condam­na­tions de l’Eglise sur ce sujet et lever les soupçons d’antisémitisme chrétien qui ont res­surgi à cette occasion.

"Le voyage en Israël n’est pas un pèle­rinage en Suisse !", confirme un acteur du dia­logue judéo-​​​​chrétien, tout en sou­li­gnant la force des rela­tions entre juifs et catho­liques "depuis Vatican II" et la décla­ration Nostra Ætate, qui mar­quait notamment la fin de la stig­ma­ti­sation des juifs comme peuple déicide et la recon­nais­sance du lien entre judaïsme et christianisme.

http://​www​.lemonde​.fr/​p​r​o​c​h​e​-​o​rient…