Battu à mort

Gideon Lévy, jeudi 16 août 2007

A coups de gourdin, de crosse de fusil, de coups de pieds portés à la tête, des soldats ont tué Jihad Al-​​Shaer, un jeune homme de 19 ans qui se rendait à l’université pour s’y ins­crire. L’armée affirme que Jihad Al-​​Shaer a tenté d’attaquer les soldats avec un couteau. Un témoin dit qu’ils ont continué à le frapper alors qu’il était étendu par terre, menotté et inconscient.

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Khalil Al-​​Shaer. Il a filé à l’hôpital mais le corps de son fils n’est arrivé là-​​bas que quatre heures après l’incident. Photo : Miki Kratsman

Le taxi qui dessert Bethléem tardait et Jihad Al-​​Shaer attendait, debout, dans la pous­sière de la station de taxis, près de son village, Teqoa. A quoi pensait-​​il au juste sous l’auvent au métal brûlant ? Il se rendait à l’université ouverte de Bethléem, afin de s’inscrire pour la pro­chaine année aca­dé­mique. Son père dit qu’il n’avait pas encore décidé quelles études il sou­haitait entre­prendre. C’est peut-​​être à cela qu’il pensait, debout à la station de taxis, cher­chant à s’abriter du soleil torride du désert.

Qu’est-il passé par l’esprit des soldats qui l’ont battu, à coups de gourdin, de crosse de fusil, de coups de pieds portés à la tête, aux dires des témoins, et cela jusqu’à ce qu’il meure ? Se peut-​​il qu’il ait tenté de les attaquer avec un couteau, ce couteau que n’ont pas vu les deux témoins ? Et si c’est le cas, pourquoi les soldats ont-​​ils continué à le frapper furieu­sement, alors même qu’il était étendu par terre, incons­cient et peut-​​être menotté comme nous l’a rap­porté un témoin ocu­laire ? Et pourquoi, par-​​dessus le marché, l’armée israé­lienne s’est-elle empressée, « après une pre­mière enquête » au cours de laquelle aucun des témoins visuels n’a été interrogé, de classer cet incident grave avec ces mots : « les soldats ont agi de manière adé­quate » ? Quel genre d’adéquation y a-​​t-​​il à ce que des soldats battent un ado­lescent à mort et que l’armée israé­lienne les blan­chisse dili­gemment sans aucune enquête sérieuse ? Et quelle est cette mons­truosité qui consiste à menotter le père en face du corps de son fils battu et ago­nisant, et de le laisser ainsi une heure durant comme un animal attaché ?

Trois trous s’ouvrent dans le crâne de Jihad, 19 ans, qui voulait être étudiant, et de nom­breux points d’interrogation enve­loppent ce qui s’est passé il y a deux semaines, le jeudi, der­rière la jeep blindée Hummer, au car­refour entre Teqoa et Bethléem. L’armée israé­lienne, on peut en être sûr, n’essaiera pas de dis­siper le brouillard acca­blant : elle sait déjà depuis long­temps que les soldats se sont conduits « de manière adéquate ».

Sur l’écran de l’ordinateur appa­raissent des photos du mort. Le jour de l’incident, on a pré­tendu que Jihad était mort d’un unique coup de gourdin. Il suffit de regarder les pho­to­gra­phies pro­venant de l’hôpital pour com­prendre que ce n’est pas vrai : le visage pai­sible de l’adolescent est marqué de coups et trois trous peu pro­fonds s’ouvrent au niveau du crâne, à l’avant et à l’arrière. Une autre photo montre le père - qui tra­vaille dans une entre­prise de Bethléem fabri­quant des sou­venirs en bois d’olivier - accablé par la mort de son fils, mains liées der­rière le dos, age­nouillé par terre, le visage exprimant la douleur contenue et l’humiliation, un soldat se tenant debout près de lui, arme brandie. Photo prise par quelqu’un qui passait par là. Tout est enre­gistré sur l’ordinateur. La maison se situe au seuil du désert, dans le village de Teqoa fait de maisons de pierre à flanc de mon­tagne, face au Hérodion et à la colonie de Teqoa.

Barbe nais­sante en raison du deuil, Khalil, qui fabrique des croix en bois, est un homme pai­sible et doux. On dit que son fils était comme ça aussi. Le len­demain de l’incident, on a publié dans la presse israé­lienne que son fils était un instable, peut-​​être même men­ta­lement han­dicapé. Pures fables. L’année passée, Jihad a tra­vaillé assi­dûment pour obtenir les meilleures notes au bac et main­tenant il était censé s’inscrire dans une extension à Bethléem de l’université ouverte Al-​​Quds.

Ce jeudi-​​là, 26 juillet, tout s’était déroulé comme d’habitude dans la maison fami­liale. Hussein, un des fils, était parti régler diverses affaires dans les ser­vices du Ministère de l’Intérieur à Bethléem. La mère de la famille était sortie pour une visite de famille et Jihad s’apprêtait à faire le trajet devant le conduire à l’université pour y remplir les for­mules d’inscription. Rien n’annonçait ce qui allait se pro­duire une heure plus tard à peine. Jihad ni aucun autre membre de la famille n’a jamais été arrêté. Cette région est géné­ra­lement tran­quille, en dehors du har­cè­lement des patrouilles de l’armée israélienne.

Il était neuf heures et demie du matin lorsque Jihad a quitté la maison et s’est rendu à pied à la station de taxis située sur le côté de la route menant à Bethléem, à quelques cen­taines de mètres de chez lui. Son père, qui était à la maison, dit que Jihad n’avait rien emmené. La jeep blindée Hummer se trouvait déjà au bord de la route, à quelques dizaines de mètres de la station de taxis. Elle est presque tou­jours là, sorte de barrage impromptu destiné aux habi­tants de ce village plutôt pai­sible - contrôle des iden­tités, bri­mades et humi­lia­tions : on veille au bon ordre de l’occupation.

Jihad était seul à l’arrêt de taxis. Appa­remment, les soldats l’ont appelé, lui ont demandé d’approcher. Un policier pales­tinien, Moussa Suleiman, lui aussi du village, était à ce moment-​​là dans le taxi faisant le service de Bethléem et qui appro­chait de la station. Suleiman a vu Jihad mar­chant « nor­ma­lement, d’une manière nul­lement sus­pecte » en direction des soldats. D’après lui, Jihad n’avait rien dans les mains, aucun objet.

Un soldat se tenait près de la por­tière du conducteur de la jeep et il y avait encore trois autres soldats assis à l’intérieur, raconte Suleiman. Lorsque Jihad est arrivé à la jeep, Suleiman a vu le soldat le saisir par la chemise et l’entraîner de force der­rière le véhicule. Suleiman qui était alors à une ving­taine de mètres du Hummer, dit qu’apparemment une dispute avait éclaté entre Jihad et le soldat qui le tenait fer­mement par sa chemise, une dispute qui a tourné à la rixe. Quelques secondes plus tard, il les a vus tous les deux, Jihad et le soldat, rouler par terre.

A ce moment-​​là, les trois soldats de la jeep en sont sortis pour venir en aide à leur camarade. Suleiman a entendu deux coups de feu. Les quatre soldats, selon le témoi­gnage de Suleiman, ont com­mencé à frapper Jihad étendu par terre. Il a vu les soldats frappant Jihad à l’aide de gourdins en bois, avec la crosse de leurs fusils, et Jihad essayant de se pro­téger la tête avec ses mains. A partir de ce moment-​​là, Suleiman n’a plus rien vu, parce que le taxi qui roulait len­tement est passé à hauteur de la jeep lui cachant ce qui se déroulait der­rière elle.

Après s’être éloigné de quelques dizaines de mètres de la scène du lyn­chage, le taxi a fait marche arrière afin de voir ce qui se passait der­rière le Hummer. Suleiman dit que les soldats conti­nuaient à frapper Jihad d’une manière incroyable. Il a vu le gourdin s’abattre au moins deux fois sur la tête de Jihad. « J’ai senti que ces coups-​​là étaient fatals », dit le policier. Il a vu Jihad étendu par terre. Selon lui, il ne bou­geait déjà plus. Suleiman a couru jusqu’à la maison de Jihad, pour alerter son père : « Viens vite, les soldats sont occupés à tabasser ton fils ». Tout agité, le père a demandé à la grand-​​mère de Jihad de venir elle aussi jusqu’à la station de taxi, « peut-​​être les soldats allaient-​​ils avoir pitié d’elle et allaient-​​ils l’écouter », dit-​​il à présent. Mais Khalil n’a pas attendu la grand-​​mère et a couru vers la station de taxi, accom­pagné de Suleiman.

Quand ils se sont approchés de la scène, les soldats ont pointé leurs fusils vers eux en leur ordonnant de s’en aller. Un autre habitant du village, parlant l’hébreu, est arrivé sur place. Il a tenté d’expliquer aux soldats que Khalil était le père du jeune homme et qu’il voulait sim­plement savoir ce qui était arrivé à son fils. Le soldat a alors dit : « Dis-​​lui que son fils est déjà mort ».

Les soldats se sont saisis du père qui venait de perdre son fils et lui ont attaché les mains der­rière le dos, le plantant sur la route, le Hummer le séparant du corps de son fils. Quant aux deux autres hommes, ils les ont chassés de là. Entre-​​temps d’autres forces étaient arrivées ainsi qu’une ambu­lance mili­taire. L’équipe médicale a semble-​​t-​​il tenté de ranimer Jihad - on voyait encore, cette semaine, de fins tuyaux à usage médical traînant par terre sur le bord de la route.

Après une qua­ran­taine de minutes pendant les­quelles il est resté assis, menotté, en plein soleil, raconte Khalil, un officier de l’Administration civile est arrivé. Il s’appelle Taysir. Il a donné ordre aux soldats de détacher le père et lui a dit que son fils avait été emmené à l’hôpital de Beit Jala, tout proche. Pendant tout le temps où il s’était trouvé sur la route, mains liées, Khalil n’était pas parvenu à voir son fils, la jeep les séparant l’un de l’autre. Il a seulement entrevu sa chemise au moment où les soldats sou­le­vaient Jihad et l’introduisaient dans l’ambulance mili­taire. Ima­ginez ce père menotté et son fils ago­nisant de l’autre côté de la jeep.

L’officier de l’Administration civile a dit à Khalil : « Pourquoi votre fils a-​​t-​​il fait ça ? » Le père : « Mon fils était sur le chemin de l’université ». L’officier : « Votre fils a fait des pro­blèmes aux soldats et a brandi un couteau de cuisine ». Khalil : « Mon fils n’est pas sorti de la maison avec un couteau. Montrez-​​moi ce couteau, je connais les cou­teaux de notre cuisine ». « Vous voulez voir le couteau ? », a demandé l’officier pour revenir tout de suite sur sa pro­po­sition : « La police mili­taire a déjà emporté le couteau ». Khalil n’a pas vu le couteau.

Taysir a dit à Khalil que Jihad était gra­vement blessé. « Que lui avez-​​vous fait ? Vous lui avez tiré une balle dans la tête ? », a demandé le père et l’officier a proposé de ramener le père chez lui. Khalil a alerté son frère et ensemble, ils se sont empressés de prendre la route de l’hôpital de Beit Jala. Ils ont encore été retenus, à l’endroit même où le fils avait été tué. Ils n’ont été libérés et n’ont pu reprendre la route que dix minutes plus tard, quand est intervenu un soldat qui avait vu Khalil à cet endroit, un peu plus tôt.

C’est vers 11h15 que Jihad a été évacué. Peu après, le père arrivait à l’hôpital mais le corps de son fils n’a été amené à Beit Jala qu’aux alen­tours de 15h (le porte-​​parole de l’armée israé­lienne : « Afin d’examiner immé­dia­tement les cir­cons­tances de la mort, le corps a été retenu par les ins­tances habi­litées »). L’officier de l’Administration civile avait dit au père que son fils était « griè­vement blessé », mais avant cela déjà, le soldat lui avait dit que Jihad était mort, et il ne restait dès lors dans le cœur de Khalil aucun espoir de revoir son fils vivant. Il raconte tout cela sur un ton fata­liste et avec une retenue qui surprennent.

Lorsque le corps est arrivé à l’hôpital, les médecins l’ont examiné. Ils ont établi que Jihad n’avait pas été tué par balles mais battu à mort. Ils ont découvert les trois trous super­fi­ciels à la tête ainsi que plu­sieurs bles­sures sur les autres parties du corps, surtout à la taille. Le corps a été envoyé à Abou Dis pour autopsie puis trans­porté pour être inhumé dans le village, accom­pagné d’une assis­tance très nom­breuse. Plu­sieurs habi­tants du village racontent que lorsqu’on a com­mencé à creuser la tombe, une jeep des garde-​​frontière est arrivée dans le village et que ses occu­pants ont crié en arabe, dans le haut-​​parleur : « Jihad est mort, Allah aura pitié de lui et du c** de votre mère à tous ».

Le porte-​​parole de l’armée israé­lienne, cette semaine : « A la date du 26 juillet, au cours d’une opé­ration de patrouille de l’armée israé­lienne à proximité du village de Hirbet a-​​Dir, à l’est de Bethléem, un Pales­tinien armé d’un couteau s’est approché de la patrouille et a tenté d’attaquer un des soldats. En réaction, le soldat agressé a ouvert le feu en direction du ter­ro­riste, le blessant dans la partie infé­rieure du corps. Comme le Pales­tinien conti­nuait à essayer de poi­gnarder le soldat, un autre soldat présent sur les lieux a été contraint d’utiliser un gourdin afin de neu­tra­liser le ter­ro­riste. Griè­vement blessé, le ter­ro­riste pales­tinien a reçu sur place des soins qui lui ont été pro­digués par une équipe de l’armée israé­lienne. Fina­lement, il a été déclaré mort. »

Quelques cyprès sont plantés dans la pente, au pied de l’endroit où Jihad a été tué. On peut encore voir sur le sol des traces de sang ternies. La station de taxis est déserte. Une jeep Hummer nous observe depuis la colline qui domine la route. Nous montons la pente de la colline, passons devant la jeep blindée dont les occu­pants, quatre soldats portant des lunettes de soleil foncées pouffent de rire. Sont-​​ce les soldats qui ont tué Jihad ? Ou sont-​​ils de la même unité ?

Dans la jolie maison de pierre, avec sa ruche dans la cour et qui domine la station de taxis ainsi que la scène du meurtre, habite un autre témoin visuel, une femme, Nour Harmas, la tren­taine. Le jour de l’incident, c’est le gron­dement du moteur de la jeep qui l’avait réveillée. Nour Harmas raconte qu’elle est allée dans la cuisine afin de pré­parer le petit-​​déjeuner de ses filles. Depuis la fenêtre de la cuisine, elle a aperçu le jeune homme attendant à la station de taxis. Puis elle s’est lancée dans les travaux du ménage. Un quart d’heure plus tard, elle a entendu un bruit sourd. Jetant alors un coup d’œil par la fenêtre de la cuisine, elle a vu que la station était déserte. Jihad ne s’y trouvait plus. Un cyprès cachait l’endroit où sta­tionnait la jeep.

Nour Harmas s’est pré­ci­pitée dans sa chambre à coucher, a ouvert la porte donnant sur la ter­rasse d’où elle pouvait voir l’endroit où se trouvait la jeep. « Je l’ai vu, couché par terre, les mains liées der­rière le dos. Trois soldats se tenaient autour de lui. L’un d’entre eux lui donnait des coups de pied à la tête. Quand j’ai vu ça, j’ai couru chez les voisins pour appeler à l’aide ». Elle a demandé au cousin de son mari qu’il des­cende rapi­dement voir ce qu’ils fai­saient à Jihad. Un enquêteur de « B’Tselem », Karim Joubran, nous sort de sa ser­viette une paire de menottes en plas­tique blanc, déchirées, qu’il a trouvée sur les lieux de l’incident. Jihad était-​​il menotté, aussi, quand les soldats l’ont tué sous leurs coups ? Ou s’agit-il des menottes dont les soldats avaient entravé le père, face au cadavre de son fils ? Mais qu’est-ce que cela pourrait encore changer ?