Barack Obama et le discours du Caire

Abed Charef, jeudi 4 juin 2009

Les Arabes ont envie de croire en M. Obama. Mais il fau­drait que M. Obama puisse croire en eux.

Quand les Etats-​​Unis sont en désaccord avec un pays arabe ou musulman, ils envoient leur aviation, ou leurs chars. Ou les deux. Le pays en question est placé dans la liste des Etats ter­ro­ristes et une ter­rible pression diplo­ma­tique s’exerce sur lui. Il est soumis à embargo, la presse se déchaîne contre lui, les orga­ni­sa­tions de droits de l’homme découvrent des char­niers et des lieux de torture. Les diri­geants sont natu­rel­lement qua­lifiés de dic­ta­teurs, et on découvre qu’ils sont riches, qu’ils ont des comptes à l’étranger, alors que leurs peuples meurent de faim.

Le Conseil de sécurité de l’ONU sert souvent de relais pour pré­parer l’hallali. Les Etats-​​Unis pré­parent la réunion, four­nissent les preuves du crime, y compris quand il n’existe pas, ramènent des fioles de dan­gereux pro­duits chi­miques, mènent la charge et tentent de se faire désigner pour exé­cuter la sen­tence. Cela se termine le plus souvent dans le drame et les larmes, avec des consé­quences irré­pa­rables pour le pays concerné. Egypte nas­sé­rienne, Irak, Syrie, Libye, Soudan, le Fatah pendant plu­sieurs décennies, le Hamas aujourd’hui : beaucoup de pays et d’organisations ont subi cette épreuve. Peu d’entre eux ont survécu. Leur chute obéit à un pro­cessus bien rodé, adapté à leur réaction.

Celles-​​ci ne varient guère : soit le pays mis sous pression glisse vers la radi­ca­li­sation jusqu’à l’affrontement et l’effondrement, soit il émet des signaux pour engager des négo­cia­tions et se sou­mettre. Il peut enfin tenter de main­tenir un statu quo dra­ma­tique, jusqu’à l’épuisement.

Mais quand les Etats-​​Unis sont en désaccord avec Israël, la donne change. Dans ce type de situation, les diri­geants amé­ri­cains expriment leur « irri­tation ». Ils peuvent même aller jusqu’à bouder Israël et gronder ses diri­geants. Ils font des décla­ra­tions pour affirmer leurs diver­gences avec Israël, mais sou­lignent que l’intérêt même d’Israël com­mande une autre approche, une autre démarche.

Et quels que soient les griefs retenus contre les diri­geants israé­liens, toute décla­ration com­mence par les rituelles motions de soutien : dis­po­ni­bilité des Etats-​​Unis à sou­tenir l’allié israélien, à pour­suivre l’aide mili­taire et finan­cière, à tout faire pour assurer sa sécurité et main­tenir sa supré­matie militaire.

Au Conseil de sécurité, la situation est devenue cari­ca­turale. Le veto amé­ricain bloque toute vel­léité de sanc­tionner Israël, à un point tel que des hommes poli­tiques occi­dentaux, peu enclins à sup­porter la cause pales­ti­nienne, ont fini par être excédés par l’alignement sys­té­ma­tique des Etats-​​Unis sur la poli­tique israé­lienne. Avec l’arrivée de M. Barack Obama, le ton amé­ricain envers Israël a changé. Ce n’est plus l’alignement aveugle, comme au temps de M. George Bush. Le nouveau chef de la Maison Blanche affiche deux posi­tions sur les­quelles insiste la presse du monde entier. Il prône une solution à deux Etats, ainsi que l’arrêt de la colo­ni­sation en Palestine. Selon la secré­taire d’Etat Hillary Clinton, M. Obama « veut voir un arrêt des colonies. Pas cer­taines colonies, pas les implan­ta­tions sau­vages, pas d’exceptions pour crois­sance natu­relle », a-​​t-​​elle insisté.

Quelle réponse a reçu cette décla­ration amé­ri­caine, énoncée sur un ton très ferme ? Elle a été balayée d’un revers de la main. Le Premier ministre israélien Ben­jamin Neta­nyahu a qua­lifié la position amé­ri­caine d’« inacceptable ».

Son ministre des Trans­ports Israël Katz est dans la même ligne. « Le gou­ver­nement israélien actuel n’acceptera en aucune façon que la colo­ni­sation soit gelée », a-​​t-​​il dit.

Que va-​​t-​​il se passer main­tenant ? Que fera M. Obama face à ces posi­tions israé­liennes tran­chées ? Va-​​t-​​il découvrir qu’Israël possède de véri­tables armes de des­truction massive ? Dira-​​t-​​il qu’Israël constitue une menace pour la paix inter­na­tionale ? Ou bien se contentera-​​t-​​il de consoler les Pales­ti­niens et de leur demander d’accepter une partie de leurs droits, tout en sou­li­gnant qu’Israël aura fait d’énormes sacrifices ?

« Washington va gronder Israël », ironise un ana­lyste, qui rap­pelle quelques anté­cé­dents relatifs aux posi­tions, qua­li­fiées de nova­trices, affi­chées par M. Barack Obama. Concernant la solution à deux Etats, cet ana­lyste rap­pelle qu’une pro­messe a été faite en ce sens par M. George Bush pour 2005. Il n’y a pas eu d’Etat, mais il y a eu Ghaza. Et l’Etat pales­tinien avait sim­plement servi à pré­parer la des­truction de l’Irak.

Quant aux colonies, le Washington Post s’est amusé à en faire un bref his­to­rique, sou­li­gnant que tous les pré­si­dents amé­ri­cains ont demandé à Israël d’y mettre fin, avant de fermer pudi­quement les yeux. En 1980 déjà, Jimmy Carter avait qua­lifié les colonies d’« obstacles à la paix ». Il y avait alors 61.500 colons dans les Ter­ri­toires occupés. Deux ans plus tard, avec l’invasion du Liban et les drames de Sabra et Chatila, Ronald Reagan estimait que les colonies n’étaient « en rien néces­saires à la sécurité d’Israël », mais le nombre de colons avait entre-​​temps dépassé les cent mille, avant de grimper à 479.500 aujourd’hui. Le Golan, lui, est tou­jours occupé. On n’ose ima­giner ce qui se pas­serait si un demi-​​million d’Irakiens s’installaient de force en Galilée !

Quel que soit le contenu du dis­cours qu’il s’apprête à pro­noncer ce jeudi au Caire, M. Obama ne pourra faire l’impasse sur cette réalité, faite d’un demi-​​siècle d’injustices, d’accumulation de haines et de ran­coeurs, avec un soutien sans faille pour Israël et des pro­messes creuses pour les autres. Ce qui avait permis à Israël de mener publi­quement un crime anti-​​palestinien, en béné­fi­ciant du soutien tout aussi public de toutes admi­nis­tra­tions américaines.

Certes, la volonté de M. Obama d’établir des rela­tions meilleures avec les Arabes, et avec les musulmans de manière plus large, est certes nova­trice. Tout comme sa volonté de replacer la question pales­ti­nienne au cœur de la crise du Proche-​​Orient. Mais le passif est si grand qu’un dis­cours ne suffira pas pour effacer un demi-​​siècle d’injustices, ni pour rétablir une confiance impos­sible. Même la création d’un ban­toustan pour les Pales­ti­niens ne suffira pas. Il faudra que M. Obama prouve concrè­tement qu’il est dif­férent des autres, dif­férent par exemple de M. George Bush, qui avait lui aussi annoncé en fanfare un Grand Moyen-​​Orient, avant de sombrer dans le crime.

Et dire que M. Bush nous avait menacés de démocratiser le monde arabe !