« Barack Obama a réalisé un changement de style, plus que de substance »

entretien avec Stephen M. Walt, lundi 25 janvier 2010

Pour Stephen M. Walt, pro­fesseur de rela­tions inter­na­tio­nales à l’université Harvard (1), le pré­sident n’a pas su, en un an de mandat, définir ses prio­rités de poli­tique étrangère et son prag­ma­tisme encourage plutôt ses opposant

La Croix : Un an après son arrivée à la Maison-​​Blanche, quel bilan faites-​​vous de la poli­tique étrangère de Barack Obama ?

Stephen M. Walt : Un an, c’est trop tôt pour porter un jugement. George W. Bush avait très mal com­mencé mais au bout d’un an, après les attaques du 11 sep­tembre 2001, il était devenu un pré­sident en guerre, très déterminé et popu­laire. Cela n’a pas empêché qu’à la fin, il était considéré comme un des plus mauvais pré­si­dents de l’histoire.

Barack Obama a hérité d’une situation très dif­ficile, peut-​​être le défi le plus lourd à relever depuis Roo­sevelt : une économie en crise, deux guerres (Irak et Afgha­nistan), sans compter une série de pro­blèmes dif­fi­ciles comme l’Iran, le conflit israélo-​​palestinien, les rela­tions avec la Russie ou le chan­gement cli­ma­tique. Affronter sépa­rément ces pro­blèmes, c’est com­pliqué, les affronter tous en même temps, c’est très difficile.

La question est de savoir si les posi­tions prises sont les bonnes et si le pré­sident se montre résolu, capable de les main­tenir même quand il ren­contre une oppo­sition. De ce point de vue, le bilan est mitigé. Il entend mettre les enga­ge­ments des États-​​Unis plus en adé­quation avec leurs ressources.

Jusque-​​là, il a réalisé une rupture sym­bo­lique avec l’administration Bush, un chan­gement de style plus que de sub­stance. La torture a été interdite, des mémo­randums ont été publiés, l’interdiction des voyages à Cuba a été levée. En même temps, Guan­tanamo n’est tou­jours pas fermé, les tri­bunaux mili­taires, les déten­tions pré­ven­tives et les red­di­tions extra­or­di­naires sont main­tenues, tandis que les attaques de drones au Pakistan et en Afgha­nistan s’intensifient. Barack Obama a aussi tenté avec un relatif succès de mettre les rela­tions avec la Russie sur une voie plus constructive.

Quel regard portez-​​vous sur son action au Moyen-​​Orient ?

Avec l’Iran, il a mis l’accent sur la diplo­matie – avec raison car le recours à la force serait une énorme erreur –, mais il ne sera pas pos­sible de par­venir à un accord dans un futur proche. En l’absence de résultats, cer­tains conti­nueront à sou­lever la question d’une action mili­taire, même si beaucoup de gens aux États-​​Unis, par­ti­cu­liè­rement parmi les mili­taires, y sont hostiles.

Sur la question du conflit israélo-​​palestinien, le pré­sident a été plus décevant. Il a com­mencé par exprimer de bonnes idées dans son dis­cours du Caire, avant de faire machine arrière sur la question du gel des implan­ta­tions israé­liennes et de dénoncer le rapport Gold­stone sur Gaza.

Sur la question de l’Afghanistan et du Pakistan, ses déci­sions impliquent un enga­gement à long terme et les pers­pec­tives de succès ne sont pas élevées. En Irak, le calen­drier du retrait des troupes sera dif­ficile à res­pecter. Sur ces ques­tions, la situation dans trois ans devrait beaucoup res­sembler à celle qui pré­valait au moment de son élection. Le mieux qu’il puisse faire, c’est d’éviter que ces pro­blèmes ne s’aggravent.

Comment expliquez-​​vous le revi­rement sur la question des colonies israéliennes ?

C’est une décision poli­tique. L’administration a donné la priorité à l’adoption de la réforme de l’assurance-maladie. Elle a besoin du Congrès où beaucoup de par­le­men­taires s’opposent à cette poli­tique de fermeté à l’égard d’Israël. Elle n’a pas voulu risquer de com­pro­mettre le vote démocrate.

L’erreur a été de ne pas avoir su anti­ciper ce que serait sa poli­tique si les Israé­liens refu­saient d’arrêter la construction des colonies. L’administration a pensé qu’il suf­fisait d’être très ferme pour obtenir très rapi­dement la coopé­ration israé­lienne. Quand ils ne l’ont pas obtenue, ils ne savaient plus quoi faire et ils n’avaient clai­rement pas la volonté d’aller plus loin.

Barack Obama com­prend le pro­blème et il sait ce qu’il fau­drait faire mais ce n’est pas sa priorité. C’est une tra­gédie car cela signifie que les négo­cia­tions n’aboutiront pas et que la solution des deux États devient impos­sible : trop de colonies israé­liennes, pas de soutien poli­tique en Israël pour les évacuer et des Pales­ti­niens divisés. Cela conduit à un état d’apartheid. Cer­tains pensent que le point de non-​​retour a déjà été atteint. Un jour, tout le monde le recon­naîtra. Quelle sera, alors, la poli­tique américaine ?

L’Afghanistan peut-​​il devenir un nouveau Vietnam ?

La décision d’envoyer des ren­forts sup­plé­men­taires a répondu à des consi­dé­ra­tions de poli­tique inté­rieure et non à une pensée stra­té­gique claire. Obama ne pouvait dire non aux demandes du général McChrystal sans payer un prix poli­tique très élevé. Et comme il ne voulait pas non plus en faire trop, il a choisi une demi-​​mesure. L’alternative aurait été de recon­naître que le pro­blème de l’Afghanistan ne pouvait pas être résolu mili­tai­rement et n’était pas d’un intérêt vital pour les États-​​Unis.

Barack Obama court-​​il le risque de finir comme Jimmy Carter, un pré­sident faible et discrédité ?

Comme Clinton et Carter, c’est un pré­sident jeune, intel­ligent et curieux qui tente de faire trop de choses à la fois. Mais il a plus de flair poli­tique que Carter et est plus dis­ci­pliné que Clinton. Le système de gou­ver­nement amé­ricain rend les chan­ge­ments dif­fi­ciles et l’administration n’a pas su établir clai­rement ses prio­rités et s’y tenir. Ils ont essayé de résoudre trop de pro­blèmes à la fois et ils ont fini par ne rien faire. Résultat, beaucoup de bonnes choses faites dans les pre­miers mois com­mencent à être perçues comme des gestes vides.

Barack Obama est un prag­ma­tique. Il fixe des objectifs ambi­tieux dans des délais courts et il est prêt au com­promis. Cela encourage ses oppo­sants, aux États-​​Unis comme à l’extérieur, à chercher à gagner du temps.

Au bout du compte, poli­ti­quement, le pro­blème le plus important pour lui reste l’économie amé­ri­caine. C’est ce qui condi­tionnera sa réélection. Une reprise suf­firait à l’assurer alors qu’une nou­velle dété­rio­ration le met­trait en position vulnérable.