BDS : Lettre ouverte à François Fillon

Jean-​​Claude Lefort, dimanche 28 février 2010

Monsieur le Premier ministre,

Le 4 février dernier, dans votre dis­cours au dîner du Conseil repré­sen­tatif des ins­ti­tu­tions juives de France (CRIF), vous avez dénoncé les « scan­daleux mou­ve­ments de boycott des pro­duits casher ou israéliens ».

Sauf le respect que je vous dois, cet amalgame constitue un men­songe qui est indigne de vous. Je vous mets au défi, mon­sieur le Premier ministre, de pro­duire la moindre décla­ration d’un ani­mateur du mou­vement français de soli­darité avec la Palestine qui appel­lerait de manière directe ou indi­recte à boy­cotter des pro­duits, magasins ou entre­prises juives, a for­tiori des pro­duits casher. Ce défi vous ne pourrez le relever pour une raison fon­da­mentale : rien ne nous est plus étranger que l’antisémitisme et le racisme. Et, pour nous, les sources du conflit israélo-​​palestinien comme les para­mètres de sa solution sont de nature, non pas reli­gieuse, mais poli­tique, stric­tement poli­tique. Hélas vos propos dif­fa­ma­toires ont fait école : votre ministre de la Justice a cru bon de vous emboîter le pas. Au dîner de l’antenne bor­de­laise du CRIF, le 18 février, elle a affirmé que « des per­sonnes, res­pon­sables asso­ciatifs, poli­tiques ou simples citoyens, appellent au boycott de pro­duits au motif qu’ils sont casher ou qu’ils pro­viennent d’Israël ». Elle a exprimé le souhait que « le parquet fasse preuve de davantage de sévérité ». Et, joi­gnant le geste à la parole, elle a déclaré avoir « adressé une Cir­cu­laire aux par­quets généraux, leur demandant d’identifier et de signaler tous les actes de pro­vo­cation à la discrimination. »

La justice étant, comme chacun sait, indé­pen­dante du pouvoir, le tri­bunal de Bor­deaux a d’ores et déjà fait un exemple : les deux auto­col­lants que Sakina Arnaud avait apposés sur des pro­duits israé­liens dans un super­marché « Car­refour » de Mérignac lui ont valu 1 500 euros d’amende et de dom­mages et ceci au motif, excusez du peu, d’« incitation à la dis­cri­mi­nation raciale, nationale ou reli­gieuse ». Rap­pelons que la grande surface avait porté plainte, elle, pour « dégra­dation légère ». Ici et là, d’autres mili­tants sont convoqués dans les com­mis­sa­riats ou la police judiciaire.

Je vous le dis en toute clarté : si vous espérez ainsi dis­cré­diter notre cause, vous com­mettez une gros­sière erreur car nous avons la justice et le droit avec nous ! C’est votre gou­ver­nement et la France que vous dis­cré­ditez en tra­hissant ouver­tement la poli­tique proche-​​orientale mise en œuvre après la décision cou­ra­geuse du général de Gaulle, en juin 1967.

Depuis lors, tous les pré­si­dents de la Répu­blique, tous les Pre­miers ministres ont fait valoir le droit. Ils ont condamné l’occupation et la colo­ni­sation par Israël des ter­ri­toires occupés et prôné la création d’un Etat pales­tinien avec Jérusalem-​​Est pour capitale. Vous en parlez, certes, mais ce sont vos actes qui disent le vrai. Or comme jamais vous donnez des gages à la poli­tique israé­lienne en mul­ti­pliant, dans tous les domaines, les coopé­ra­tions avec cet Etat. Cela ne peut que le conforter dans une posture qui tourne abso­lument le dos à la paix fondée sur le droit.

Quarante-​​trois ans plus tard, et après tant de mal­heurs qui n’en finissent pas de secouer et d’endeuiller cette région, n’est-il pas temps que, confor­mément au droit inter­na­tional, Israël, comme tous les autres pays du monde qui n’acceptent pas de l’appliquer, soit enfin sanc­tionné ? C’est tout le sens de la cam­pagne Boycott-​​Désinvestissement-​​Sanction (BDS).

Elle s’appuie notamment sur l’Accord d’association entre l’Union euro­péenne et Israël qui, comme la Cour euro­péenne de justice vient de le réaf­firmer dans son arrêt du 25 février (Affaire Brita), exclut les pro­duits des colonies israé­liennes de Cis­jor­danie des avan­tages fiscaux accordés aux pro­duits israé­liens. Pré­senter ceux-​​ci comme « made in Israël » constitue aussi une « fraude à l’origine » et un abus de confiance des consom­ma­teurs réprimés par le droit français. Mais vous restez passif et ne donnez aucune ins­truction aux par­quets sur ces cas précis et patents de vio­lation du droit. Considérez-​​vous que la décision de la Cour euro­péenne de justice constitue une « inci­tation à la dis­cri­mi­nation raciale, nationale ou reli­gieuse » ? De même qualifieriez-​​vous pareillement la sus­pension de cet accord pourtant nécessité par la vio­lation par Israël de son article 2 qui « fonde » ledit accord sur le respect par ce pays des droits de l’homme ?

Monsieur le Premier ministre,

L’ambassadeur d’Israël en France, Mon­sieur Daniel Shek, a confié à une journal israélien, il y a quelques semaines : « Nous encou­ra­geons des orga­ni­sa­tions à porter plainte contre les orga­ni­sa­teurs du boycott. Nous conduisons des acti­vités poli­tiques à l’ambassade en liaison directe avec des ministres, des orga­ni­sa­tions, des étudiants et des consom­ma­teurs, qui se réveillent ». Curieu­sement, vous n’avez pas fait convoquer ce diplomate par votre ministre des Affaires étran­gères. Il avouait pourtant une ingé­rence brutale dans les affaires inté­rieures de notre pays.

Je vous le demande clai­rement : quels sont donc ces ministres avec les­quels le repré­sentant d’Israël se targue d’intriguer ? Dirigeriez-​​vous un gou­ver­nement com­prenant des repré­sen­tants de ce que le général de Gaulle appelait, non sans férocité, « le parti de l’étranger » ? En attendant votre réponse, je vous prie de croire, Mon­sieur le Premier ministre, à notre ferme intention de pour­suivre plus encore cette cam­pagne afin de per­mettre à nos conci­toyens de contribuer à l’avènement d’une paix juste et durable au Proche-​​Orient.

Jean-​​Claude Lefort

Président de l’AFPS

Paris le 28 février 2010