Artistes palestiniens : la cote alerte

Ayant gagné en professionnalisme, les plasticiens de Cisjordanie vivent de mieux en mieux de leurs créations, quitte à devenir des machines à cash. Un succès rapide qui divise.

Chloé Rouveyrolles Correspondante à Ramallah - Libération, samedi 27 août 2016

« The Icon », d’Amer Shomali. Photo Courtesy One Gallery et courtesy de l’artiste

« J’appartiens à la première génération d’artistes palestiniens qui vit véritablement de son art », résume Amer Shomali, enfant chéri de la scène palestinienne, dont les œuvres sont exposées dans de prestigieux musées, notamment au British Museum. Sa galeriste, Samar Martha, a plusieurs profils similaires dans ses catalogues et vend régulièrement des œuvres pour des centaines de milliers d’euros. Malgré les restrictions, et la montée des tensions ces derniers mois, la scène culturelle palestinienne est aussi dynamique que riche. Elle a pourtant longtemps stagné. Elle n’avait qu’une seule source de financement : les fonds publics, notamment ceux d’ONG internationales, ce qui freinait le développement d’un marché professionnel.

En Cisjordanie, Yazan Khalili dirige le centre culturel Khalil-Sakakini, une superbe villa abritant le bureau du poète Mahmoud Darwich, mort en 2008. Il tempête : « Il est temps que nous sortions de cette logique qui consiste à répondre à des appels à candidatures, recevoir des fonds, et rendre compte de leur utilisation… Ça nous prend un temps fou et on ne construit rien en attendant. » Le système est en passe d’être détrôné, car les mécènes commencent à changer de tête. « La majeure partie des financements vient de la société civile, des représentations diplomatiques et d’organisations philanthropiques, mais il y a une vraie volonté d’investir de la part du secteur privé », explique Marion Slitine, spécialiste de l’art contemporain palestinien, anciennement chargée de mission culturelle à l’Institut français à Jérusalem.

En juillet, cette doctorante à l’EHESS et chercheuse associée à l’Institut français du Proche-Orient a coorganisé à Paris le festival Palest’In & Out. L’un des partenaires de cet événement qui promeut les artistes contemporains palestiniens est un fonds d’investissement privé, Padico. Cette société palestinienne soutient de nombreux projets culturels palestiniens, comme Film Lab, qui accompagne les cinéastes. Le partenaire privé le plus important reste sans conteste la Banque de Palestine. Les partenariats que la banque propose aux artistes reposent sur un soutien à la promotion à double sens. Le groupe Le Trio Joubran a signé un accord en 2013. Depuis, il est soutenu par la banque lors de ses tournées, et, en contrepartie, se produit lors d’événements de l’établissement. Marché arabe

La banque s’est aussi offert les services de George al Ama, esthète et chercheur, qui constitue une collection exhaustive de l’histoire de l’art palestinien. Le collectionneur se dévoue corps et âme à sa passion : « Depuis la fin de la deuxième Intifada, nous essayons tous d’établir un marché ; par exemple, je suis allé voir les plus grandes maisons de ventes aux enchères pour les convaincre de mieux valoriser l’art palestinien et, en mars 2015, il y a eu une section palestinienne dans le catalogue de Christie’s Dubai ! »

Pour l’heure, les prix records restent principalement atteints hors des territoires, et plus précisément sur le marché arabe, où de nouvelles foires émergent depuis six ans. En 2015, à la première édition d’Art Bahrein - une foire d’art contemporain du minuscule royaume insulaire - Samar Martha, principale galeriste palestinienne, a vendu plusieurs œuvres, la pièce la plus chère ayant été acquise pour plus de 17 000 euros. En 2012, Ramzi Dalloul, un riche homme d’affaires libanais et collectionneur averti, nomme George al Ama pour faire le tour des ateliers palestiniens : « Il m’a dit d’acheter ce que je voulais, on a dépensé 5 millions de dollars, et on a parfois entièrement vidé des entrepôts d’artistes. C’était exceptionnel pour beaucoup d’artistes qui n’avaient pas pu être mis en lumière autant qu’ils le méritaient. Du coup, il est certain que ça a lancé une sorte de course à l’échalote. »

« C’est une tendance de la région, les gens riches du Golfe veulent ouvrir des musées et tout le monde s’y met ! La bonne nouvelle, c’est qu’il est impossible d’en être aujourd’hui sans avoir une pièce palestinienne », s’amuse Sliman Mansour, doyen charismatique des artistes palestiniens. L’année dernière, deux de ses œuvres ont été vendues au Guggenheim Abou Dhabi pour un peu moins de 300 000 euros. L’effet de mode a fini par gagner Jérusalem et Ramallah. Samar Martha explique passer des heures à convaincre la jeune classe moyenne d’acheter de l’art : « Parfois, je mets même une œuvre à 300 dollars, alors que je pourrais la vendre bien plus cher, juste pour les encourager. » Surenchère des prix

Karim Kattan a fait appel à ces collectionneurs et mécènes pour la deuxième édition de sa résidence d’artistes en Palestine, el Atlal. Il a beaucoup réfléchi à la manière de vendre son projet à un public qui n’est pas forcément touché par les nouvelles initiatives. « On est dans une sorte de temps zéro, il y a une professionnalisation mais pas de stratégie. Il faut montrer que l’investissement culturel a une utilité. Il faut réussir à galvaniser les foules. Quand je rencontre un investisseur privé, j’insiste souvent sur les questions de changements d’image de la Palestine », raconte le jeune homme. L’argument patriotique fait souvent recette.

Cet emballement des prix et des expositions inquiète quelques professionnels. Pour certains artistes, l’argent représente un danger pour une scène artistique longtemps préservée. Amer Shomali voudrait pouvoir prendre son temps : « Après les premières grosses ventes, les artistes qui avaient eu de longues années difficiles derrière eux ont tous voulu leur part du gâteau, et quand cette dynamique s’installe, on risque de créer des œuvres moins intéressantes juste pour gagner plus : on se répète car on a vu qu’une fois ça avait plu. Je suis de plus en plus suspicieux de la qualité de mon travail, je me demande toujours si cette œuvre est vraiment aboutie, si elle a sa place dans une vente. »

En observant les étudiants de l’Académie des beaux-arts de Ramallah, le peintre et critique Khaled Hourani se lamente. Il craint une surenchère des prix : « Parfois, je voudrais soutenir un jeune artiste mais les prix qu’il affiche sont trop élevés ! Ils ne veulent pas vendre moins cher pour ne pas faire baisser leur cote, alors qu’elle repose souvent sur un hasard de la première vente ou sur des effets de spéculation, je trouve ça terrible ! » Plus protectrice, Aline Khoury, coordinatrice de la galerie d’art contemporain al Mamal, dans la vieille ville de Jérusalem, compte mettre en place des ateliers pour renseigner les artistes sur leurs droits : « Quand nous avons fait une vente aux enchères ici, j’ai senti un côté un peu prédateur de certains acheteurs. Je voyais que les artistes ne savaient pas qu’ils avaient des droits sur leurs œuvres. C’est fou mais parfois ils ne signent rien pour une vente. »

Les galeristes s’en défendent et disent rester disponibles et ouverts pour négocier les contrats - sauf la commission de Samar Martha, non négociable et qu’elle a récemment montée à 40%. « Mais de quel genre de négociations parle-t-on quand un galeriste vient voir un jeune artiste qui ne gagne pas un rond ? » demande Sliman Mansour. Pour Anthony Bruno, directeur de l’Institut français de Gaza - rare lieu d’exposition du petit territoire -, note une autre nuance à la success story. Le marché ne sert pas encore les intérêts de tous les artistes palestiniens : « A Gaza, les artistes ont accès au marché émergeant en Cisjordanie, mais il n’y a pas de marché sur place. » Il lui est souvent arrivé d’organiser le départ d’une œuvre pour une exposition, sans que l’artiste ne puisse l’accompagner : « Certains artistes se mettent même à concevoir des œuvres dimensionnées pour mon coffre de voiture. »