Après Gaza, quelle nouvelle donne pour le projet national palestinien ?

Bernard Ravenel, mardi 7 avril 2009

Deux mois après le cessez-​​le-​​feu du 22 janvier je vou­drais tenter une pre­mière inter­pré­tation de l’après Gaza à la fois en termes de premier bilan et de lecture des stra­tégies et des dyna­miques régio­nales et mon­diales qui se dégagent et qui vont condi­tionner l’avenir du projet de libé­ration nationale pales­tinien et par voie de consé­quence notre soli­darité avec ce projet. Je suis conscient du caractère approxi­matif de ce premier travail qui a pour objet d’alimenter une réflexion nécessaire.

D’abord, il est réapparu évident que le « conflit israélo-​​palestinien » restait central. L’absence de solution poli­tique désta­bilise toute la région et interdit d’envisager une quel­conque paix séparée au Moyen-​​Orient. Cette absence de pers­pec­tives de paix, et par consé­quent le maintien d’une pers­pective de guerre, entraînent une pour­suite de la course aux arme­ments, concernant y-​​compris les armes de des­truction massive – le phos­phore blanc en est une, sans oublier le nucléaire.

D’autre part cette « guerre » a mis en lumière les nou­velles dyna­miques géo­po­li­tiques, géos­tra­té­giques dans la région qui sont en train de modifier en pro­fondeur les équi­libres précédents.

De ce point de vue, la question pales­ti­nienne est rede­venue à la fois un « ins­trument de mesure » [1] - et une caisse de réso­nance – de la crise et des conflits qui tra­versent le monde arabe. Elle est à la fois facteur et effet de ses divi­sions en deux camps : un axe Syrie, Qatar, Hez­bollah, Hamas soutenu par l’Iran (lui même très influent en Irak) qui s’est réuni le 17 janvier à Doha (Qatar en pré­sence de Khaled Mes­chaal) un autre bloc composé essen­tiel­lement de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite, de la Jor­danie soutenu par l’Occident et qui s’est retrouvé à Koweït le 19 janvier en pré­sence d’Abu Mazen.

Cette situation s’inscrit dans un contexte carac­térisé par une double défaite his­to­rique : celle des Etats-​​Unis en Irak (et en Afgha­nistan), et celle du natio­na­lisme arabe des années 50-​​60 (celui de Nasser comme celui de Yasser Arafat, soutenu par l’essentiel de la gauche arabe et tiers-​​mondiste en Occident…).

A ce double échec cor­respond la montée globale du projet poli­tique et idéo­lo­gique de l’Islam poli­tique. En même temps s’affirment de nou­velles puis­sances (non-​​arabes) : la Turquie, et surtout l’Iran qui entend jouer un rôle de puis­sance régionale, contestant la poli­tique amé­ri­caine et israélienne.

Ces bou­le­ver­se­ments régionaux s’articulent donc sur le jeu des grandes puis­sances mon­diales (EU, UE, Russie, Chine, Inde, Brésil…) pour les­quelles le Moyen-​​Orient et ses res­sources éner­gé­tiques (et leur mode de transport) restent ou deviennent un élément déter­minant pour le fonc­tion­nement de leur propre système écono­mique et parfois financier. L’accès aux res­sources éner­gé­tiques du Moyen-​​Orient reste ou devient une com­po­sante cen­trale de leur « sécurité énergétique ».

L’enjeu prin­cipal devient la redé­fi­nition par la nou­velle admi­nis­tration amé­ri­caine de ses rela­tions avec ces nou­velles puis­sances, en par­ti­culier avec l’Iran à travers la négo­ciation sur l’uranium enrichi et l’organisation de la sécurité régionale dominée par sa nucléa­ri­sation pro­gressive, à partir de la volonté d’Israël de jouer le rôle de gen­darme nucléaire au Moyen-​​Orient.

Dans cet ensemble Israël, qui a subi un échec mili­taire au Liban perçu comme effet de la montée en puis­sance de l’Iran dans la région, et inquiet de l’évolution pos­sible de la poli­tique amé­ri­caine, entend rétablir sa supré­matie stra­té­gique et son pouvoir de dis­suasion appuyé sur le nucléaire. Il s’agit d’abord de main­tenir son contrôle mili­taire sur la Palestine et son refus de négocier la consti­tution d’un État pales­tinien sou­verain tel que défini par le droit international.

Avec la fin d’Annapolis et la guerre à Gaza, Israël vient de perdre irré­mé­dia­blement l’occasion de faire la paix avec le natio­na­lisme « non-​​confessionnel » arabe (l’offre du plan de paix arabe). Demain il aura à faire à un monde arabe islamisé à l’intérieur duquel son choix sera l’intégration résultant d’un com­promis poli­tique négocié avec le mou­vement isla­miste – et donc l’État pales­tinien indé­pendant – ou la guerre qui se nucléa­risera davantage.

La stratégie israélienne

Il nous faut d’abord démasquer les men­songes des diri­geants israé­liens à propos de cette guerre si l’on veut éviter de laisser se repro­duire, sans réagir à temps, de nou­veaux massacres.

En clair, dis­tinguer les objectifs annoncés par Olmert, Livni, Barak, et les objectifs réels : Premier men­songe : les roquettes du Hamas consti­tuent une menace mili­taire qui pro­gres­si­vement va détruire Israël… Certes si les civils de la zone fron­ta­lière ont une peur réelle de recevoir des roquettes sur la tête, Barak sait très bien qu’elles ne consti­tuent en rien une menace mili­taire face à laquelle il fau­drait une réponse mili­taire d’une grande vio­lence. Tout le monde sait que la cause de ces roquettes est le maintien du blocus et que par consé­quent l’arrêt du lan­cement de ces roquettes ne peut pro­venir que de la décision poli­tique de lever un blocus illégal.

Lorsqu’Israël a lancé ses repré­sailles, les Qassam tirées de Gaza avaient tué, bien avant, une per­sonne, blessé quelques unes et fait des dom­mages mineurs à Sdérot. Bilan incom­pa­rable avec les 500 morts, les mil­liers de blessés et des des­truc­tions infligées par l’armée israé­lienne à Gaza au bout de trois jours seulement alors que les roquettes conti­nuent à pleuvoir…

Deuxième men­songe, « nous voulons détruire seulement les infra­struc­tures du Hamas ». On sait très bien qu’un mou­vement comme le Hamas n’est pas une armée avec ses casernes, des dépôts de matériel, une logis­tique plus ou moins lourde. Ses struc­tures sont étroi­tement imbri­quées avec les autres ins­ti­tu­tions civiles, sociales et reli­gieuses : c’est si vrai qu’Israël a empêché la presse inter­na­tionale d’accéder à Gaza pour voir cette réalité.

Troi­sième men­songe, « nous allons détruire le Hamas par les armes ». Livni et Barak ne sont pas stu­pides et dés­in­formés au point de croire que l’on peut détruire avec les armes une force poli­tique votée majo­ri­tai­rement par la popu­lation, comme si le Hamas était une sorte d’émanation déta­chable de son enra­ci­nement populaire !

En fait Livni et Barak étaient par­fai­tement conscients que l’agression à Gaza allaient ren­forcer l’influence et le poids du Hamas sur la popu­lation de Gaza aujourd’hui et de Cis­jor­danie demain face à un Mahmoud Abbas très affaibli non seulement par son oppor­tu­nisme et ses erreurs – dont celle majeure de ne pas avoir été à Gaza dès l’agression – mais aussi par la volonté israé­lienne, sou­tenue par l’Occident, de ne pas per­mettre la nais­sance de l’Etat pales­tinien, la pour­suite de la colo­ni­sation ayant fait le reste… Israël par le pro­cessus d’Annapolis aura sciemment, ridi­culisé l’Autorité pales­ti­nienne à l’avantage du Hamas perçu par les Pales­ti­niens comme un groupe qui, perdu pour perdu, a assurer un minimum de dignité et de résis­tance sans le Fatah « national » même si, sur place, des mili­tants du Fatah ont par­ticipé à la résistance.

Par consé­quent, les objectifs réels d’Israël étaient fon­da­men­ta­lement dif­fé­rents de ceux qu’il annonçait. Il y avait deux objectifs à court terme :
- 1.Battre aux élec­tions Neta­nyahu, le vrai défenseur à outrance d’Israël : une manœuvre un peu déses­pérée car fina­lement l’extrême droite a gagné. Notons que cette bataille élec­torale s’est menée sur le corps des Pales­ti­niens, curieuse démo­cratie…
- 2.Utiliser les der­nières semaines de Bush à la Maison Blanche pour mettre le nouveau Pré­sident (élu le 4 novembre – jour de la vio­lation de la trêve par Israël…) devant le fait accompli le 20 janvier jour de la prise de fonction par Obama (en par­ti­culier avec l’engagement israélo-​​américain pris pendant cette guerre par Condo­leeza Rice concernant le contrôle du com­merce des armes en pro­ve­nance de l’Iran, y-​​compris par la marine de guerre…).
- 3.Montrer, par des mas­sacres déli­bérés de civils et par la des­truction sys­té­ma­tique des bases écono­miques, sani­taires, sco­laires et ins­ti­tu­tion­nelles (que celles-​​ci soient du Hamas ou de l’Autorité pales­ti­nienne) de la société gazaouie, sa volonté de refuser abso­lument ce qui consti­tuerait les fon­de­ments d’un État sou­verain « viable ».
- 4.Surtout, démontrer à l’allié amé­ricain, mais aussi au Hez­bolalh et à l’Iran sa volonté d’affirmer à tout prix sa supé­riorité mili­taire totale pour main­tenir une pré­pon­dé­rance mili­taire constante dans la région. Montrer aussi à Obama l’atout stra­té­gique irrem­pla­çable que repré­sente Israël pour les intérêts amé­ri­cains dans la région…

Quel bilan ? Victoire militaire et défaite politique ?

Le bilan politico-​​militaire pour Israël est ambigu et dépend des objectifs réels pour­suivis. Sur le plan mili­taire il semble que l’objectif n’ait pas été la des­truction des forces armées ennemies ou des stock de roquettes mais qu’il s’est agit d’une logique de terreur visant toute la société. L’institution mili­taire israé­lienne croit avoir démontré sa capacité de neu­tra­liser « la résis­tance mili­taire du Hamas », les Qassam en tant que tel n’ayant aucun impact militaire.

Cette vic­toire tac­tique qui a supposé une « pra­tique de guerre » centrée sur la popu­lation civile s’apparente à une logique d’extermination. Cette pra­tique a été non-​​seulement minu­tieu­sement pensée et pro­grammée par l’État-major pour fixer les règles d’engagement pour les troupes, mais aussi pour la faire admettre par l’opinion publique inter­na­tionale. Pour ce faire, elle a été accom­pagnée, pré­cédée, par une cam­pagne média­tique de déshu­ma­ni­sation de l’adversaire à partir du pseudo-​​concept de « guerre contre le ter­ro­risme » lancée par les néo-​​cons après le 11 sep­tembre 2001. La démons­tration est claire, Hamas est ter­ro­riste, la popu­lation a voté Hamas donc la popu­lation est ter­ro­riste. Tel est le sens de l’affirmation d’Israël déclarant Gaza « entité hostile ». Or le ter­ro­riste est repré­senté comme l’équivalent d’une sorte de gangster qui ne peut avoir le statu d’un com­battant. On nie à l’ « ennemi » toute qualité humaine donc tout droit. On ne fait pas de prisonnier.

C’est alors qu’on se pré­sente comme étant porteur de la seule culture légitime qui compte, la nôtre, l’Autre n’étant porteur que d’une sous-​​culture mons­trueuse, anti-​​humaine en quelque sorte comme le fon­da­men­ta­lisme isla­mique. Donc la guerre asy­mé­trique n’est pas menée contre des hommes mais contre une société de non-​​hommes. C’est cette vision du monde fondée sur l’exclusion de l’Autre – des Pales­ti­niens – du genre humain qu’Israël a dif­fusée relayée par de nom­breux média occidentaux.

Cette repré­sen­tation vise à jus­tifier la « guerre des culture » et à légi­timer l’emploi contre le monde isla­mique d’armes de des­truction de masse (comme les armes chi­miques - au phos­phore blanc). L’impact de cette repré­sen­tation non seulement de la société israé­lienne mais en partie dans le monde occi­dental doit être mesuré avec ses consé­quences politiques.

Mais c’est pré­ci­sément cette pra­tique de guerre menée par Israël qui a été l’objet d’une condam­nation pla­né­taire. Cette « guerre » a été mora­lement, donc poli­ti­quement perdue aux yeux de la grande majorité de l’opinion publique mon­diale. Or, pour les diri­geants néo-​​cons, les rap­ports de force ne seront pas tou­jours favo­rables à Israël et à ses alliés dans le monde ; il est donc néces­saire d’agir vite et fort d’où une course de vitesse entre ceux qui veulent faire la guerre et ceux qui entendent s’y opposer.

La stratégie du Hamas : reconduire la trêve ou non ?

La stra­tégie du Hamas ne se définit pas à partir d’une logique de res­sen­timent. Elle est le produit d’une analyse et d’un calcul politiques.

Les diri­geants du Hamas ont bien compris dans quelle situation se trou­verait le gou­ver­nement israélien s’ils déci­daient de rompre à leur tour la trêve du 19 décembre. Ils savaient que leurs roquettes étaient sans impact mili­taire et qu’ils ne pour­raient même à terme repré­senter une menace telle qu’ils for­ce­raient Israël à se convertir à la paix. Mais ils savaient aussi qu’aucun gou­ver­nement en place ne peut se repré­senter aux élec­tions avec une zone fron­ta­lière prise pour cible chaque jour.

Donc ils pen­saient qu’une attaque aurait lieu, mais qu’elle serait assez vite arrêtée par une médiation égyp­tienne qui pourrait faire avancer leurs revendications…

Par conséquent, ce serait un échec politico-​​militaire d’Israël.

On peut com­prendre ce rai­son­nement, mais c’est une logique « réci­proque » à celle d’Israël en quelque sorte en miroir, en dépit du caractère extrê­mement asy­mé­trique du rapport des forces militaires.

Tel a dû – ou a pu – être le rai­son­nement poli­tique de la direction du Hamas, fondé sur une analyse de la stra­tégie mili­taire israé­lienne. Il faut ajouter à ces appré­cia­tions vis-​​à-​​vis d’Israël que cette décision du Hamas a été cer­tai­nement prise en liaison avec l’Iran (et la Syrie) et aussi à l’adresse d’Obama pour que celui-​​ci, constatant l’incendie, soit à même d’intervenir plus vite que prévu et de tenir ses pro­messes de « dia­logue avec le monde musulman » (pré­ci­sément avec l’Iran…).

Mais dans la décision du Hamas, il y a aussi – et peut être davantage – un calcul fondé sur les rela­tions internes avec les autres com­po­santes du mou­vement national.

Le Hamas a considéré que le renou­vel­lement de la trêve n’aurait pas joué en sa faveur, n’aurait pu pro­duire des résultats ulté­rieurs, et n’aurait donc pu le ren­forcer dans sa rivalité avec l’Autorité pales­ti­nienne et le Fatah.

En décidant de rompre la trêve à son tour, la direction a fait un double calcul : Ou Israël, alors, va négocier via l’Égypte et fait alors des conces­sions, et cela démon­trera la jus­tesse de la voie choisie. Ou Israël attaque, cela pro­vo­quera certes des vic­times pales­ti­niennes, mais aussi israé­liennes du fait de la résis­tance, et cela ren­forcera notre position à l’intérieur du mou­vement national, à Gaza et en Cis­jor­danie. Cela sup­posait donc exposer la popu­lation civile gazaouie à un danger maximum d’autant qu’il semble que rien n’était prévu aupa­ravant comme pro­tection de la popu­lation en cas d’attaque… Des mesures de « défense passive ».

Fina­lement, ce qui a compté pour la direction du Hamas, c’est la logique de rivalité avec le Fatah dans la volonté d’imposer son pouvoir. En aucune manière, cette décision ne s’intégrait dans une stra­tégie de libé­ration nationale qui aurait supposé une pro­po­sition d’élaboration commune préa­lable pour impliquer l’ensemble du mou­vement national.

Le Hamas a imposé son agenda propre qui sert d’abord sa stra­tégie poli­tique propre de construction de son pouvoir para-​​étatique sur une partie de la Palestine. D’abord en voulant démontrer qu’il est le seul repré­sentant authen­tique de la résis­tance popu­laire d’abord à Gaza – quitte à réprimer vio­lemment les autres com­po­santes qui ont com­battu avec lui (Fatah, Front Popu­laire, Front démo­cra­tique et Djihad isla­mique [2]) – mais bientôt aussi en Cis­jor­danie : une logique de guerre civile : en fait, aucun des deux pro­ta­go­nistes n’est prêt à par­tager son pouvoir. L’Autorité pales­ti­nienne en Cis­jor­danie mène sous la super­vision du général amé­ricain Keith Dayton une répression vio­lente contre le Hamas et tend à se com­porter comme une sorte d’agence de sécurité d’Israël… La situation ne pourra se débloquer que s’il y a un accord pour recons­truire les organes de sécurité et du mou­vement de libé­ration (O.L.P) en y incluant toutes les « fac­tions ». Pour le mou­vement on peut espérer un accord partiel qui mène à la for­mation d’une sorte de gou­ver­nement d’unité nationale – mais sur quel pro­gramme poli­tique ? - en laissant ouvert un dia­logue sur beaucoup de pro­blèmes et en main­tenant de fait deux « auto­rités » pales­ti­niennes dis­tinctes : l’une en Cis­jor­danie contrôlée par Fatah, l’autre à Gaza sous le Hamas. Une « récon­ci­liation armée » en quelque sorte d’autant plus fragile que chacun des deux camps a des par­rains exté­rieurs, ayant des intérêts diver­gents et même opposés…

Fina­lement l’immense tra­gédie huma­ni­taire de Gaza, c’est-à-dire le rapport entre coût humain et béné­fices poli­tiques ne peut être considéré comme une vic­toire pour le peuple pales­tinien et son mou­vement national. De ce point de vue, il faut s’interroger sur le sens de la réponse du Hamas à la rupture de la trêve par Israël le 4 novembre 2008 (jour de l’élection d’Obama) qui avait causé la mort de 6 Pales­ti­niens. A partir de ce moment, le Hamas a repris de manière spo­ra­dique le lan­cement de roquettes. Pendant ce temps, T. Livni pressée d’intervenir en fonction de l’agenda poli­tique amé­ricain accélère la pré­pa­ration mili­taire (et diplo­ma­tique) pour l’attaque. D’autre part, Le Caire après le « non » du Hamas à la reprise de négo­ciation de récon­ci­liation avec le Fatah aurait décidé de « punir » les diri­geants poli­tiques isla­mistes et ne sem­blait plus décidé à inter­venir for­tement en cas d’attaque israélienne…

C’est dans ce contexte que le Hamas annonce le 18 décembre 2008 la fin de la trêve pour le jour fati­dique du 19, échéance de la trêve car l’embargo, acte de guerre, n’est pas levé. Et ce fut le tire de roquette suivi immé­dia­tement du déclen­chement de l’attaque israé­lienne qu’Olmert sou­haitait le plus tôt pos­sible. La rupture de cette trêve, cer­tai­nement voulue par la base mili­tante et poli­ti­quement lar­gement jus­tifiée, exprime une volonté légitime de résis­tance contre le blocus. Mais elle s’est exprimée de façon pro­fon­dément erronée et contre-​​productive. Elle a montré que le Hamas, plutôt que de choisir la voie de la mobi­li­sation poli­tique de la société de Gaza – mobi­li­sation qui aurait pu être uni­taire et donc nationale, c’est-à-dire ras­sem­blant toutes les forces poli­tiques du mou­vement pales­tinien de libé­ration, a opté uni­la­té­ra­lement pour une réponse « vio­lente » ciblant la popu­lation des villes et d’autre part mili­tai­rement inof­fensive [3]. Elle a donc pré­cipité le déchaî­nement de la puis­sance mili­taire israé­lienne contre la popu­lation de Gaza d’ailleurs non pré­parée et donc dra­ma­ti­quement exposée au feu israélien [4].

Il semble bien, de l’aveu de K. Mechaal, que les diri­geants du Hamas avaient sous-​​estimé les dimen­sions de l’attaque israé­lienne malgré ce qu’avait déjà été l’« opération Rem­parts » en 2002 et la guerre du Liban en 2006. Cette erreur d’évaluation dans la lecture des stra­tégies et des dyna­miques régio­nales est grave pour des diri­geants poli­tiques qui ambi­tionnent de guider le peuple palestinien…

Quel bilan : défaite militaire ? Victoire politique ?

Défaite mili­taire oui : car à la dif­fé­rence du Hez­bollah, le Hamas n’a pas infligé de pertes signi­fi­ca­tives en hommes et en matériel (il ne dis­posait pas d’armes anti-​​chars) à l’ennemi. Il a plutôt préféré éviter le combat frontal et « asy­mé­trique ». Mais une défaite mili­taire limitée car le Hamas a gardé l’essentiel de ses struc­tures armées, de ses capa­cités mili­taires, y-​​compris de lancer des roquettes… Mais au service de quelle stra­tégie ? C’est là qu’intervient la lecture de Jean-​​François Legrain (http://​www​.france​-palestine​.org/art… ) pré­sentée dans les termes sui­vants : « Énoncée en termes de « dis­suasion » ou de « vio­lence dis­pro­por­tionnée », cette logique mili­taire se trouve arti­culée sur une poli­tique tout aussi réelle mais cachée. Pour entre­tenir l’alignement inter­na­tional sur sa poli­tique uni­la­térale en matière pales­ti­nienne, Israël mise depuis long­temps déjà sur la radi­ca­li­sation de ses adver­saires, radi­ca­li­sation au besoin sus­citée par son propre com­por­tement. Les oppo­sants aux poli­tiques israé­liennes, quels qu’ils soient natio­na­listes ou isla­mistes, doivent être « les ennemis de la paix » et la « modé­ration » constitue une menace (Norman Fin­kel­stein, « Les dessous du dernier bain de sang à Gaza : contrer une offensive de paix pales­ti­nienne », Info​-Palestine​.net, 18 janvier 2009). »

Vic­toire poli­tique oui : il est sorti ren­forcé vis-​​à-​​vis de l’Autorité pales­ti­nienne, du Fatah, de sa propre popu­lation encore plus dépen­dante du mou­vement isla­miste qu’avant car ce mou­vement est une orga­ni­sation sociale dis­ci­plinée et forte. Aux yeux du monde arabe et musulman, il a gagné en popu­larité pour avoir résisté, même si une partie d’entre elle s’est inter­rogée sur la per­ti­nence de la stra­tégie du Hamas. Désormais il entend s’affirmer comme le leader de la résis­tance pales­ti­nienne contre Israël.

Enfin il apparaît comme un inter­lo­cuteur poli­tique incon­tour­nable pour l’UE et les EU.

Quel avenir pour le mouvement national palestinien ?

A partir de ces éléments par­tiels on constate que la néces­saire unité nationale du mou­vement de libé­ration connu un nouveau et profond recul, accom­pa­gnant une sépa­ration plus nette entre la Cis­jor­danie et la Bande de Gaza tou­jours plus autonome et détachée, sous le contrôle absolu du Hamas. Des deux côtés, on prête moins d’attention au pro­blème stra­té­gique central celui de l’occupation mili­taire israé­lienne. Pour le Hamas, le pro­blème numéro un c’est le Fatah, pour le Fatah, le pro­blème c’est le Hamas…

Il nous d’abord dis­tinguer l’Autorité pales­ti­nienne du Fatah. L’Autorité pales­ti­nienne a un gou­ver­nement dirigé par S. Fayyad non membre du Fatah et composé de nom­breux tech­no­crates où le Fatah ne semble pas majo­ri­taire. Le gou­ver­nement a son auto­nomie à l’égard du Fatah et reste pri­sonnier de la diplo­matie égyp­tienne et américaine.

Le Fatah éclaté poli­ti­quement, reste malgré tout une for­mation poli­tique popu­laire. Son écla­tement s’explique à la fois par sa défaite poli­tique à partir de laquelle il n’a pas pu mener une réflexion stra­té­gique auto­cri­tique per­mettant d’élaborer un redres­sement poli­tique et orga­ni­sa­tionnel (pas de Congrès depuis 1989 – et malgré les annonces répétées il semble bien qu’il n’y en aura pas en 2009). En plus, beaucoup de ses cadres sont tou­jours empri­sonnés à com­mencer par Marwan Barghouti.

Aujourd’hui, Fatah et Hamas souffrent à dis­tance d’une absence de stra­tégie commune, chacun estime avoir sa légi­timité, auto-​​proclamée en fait, et chacun entend conforter et péren­niser son pouvoir, sans élec­tions orga­nisées ensemble. En l’état le mou­vement national n’a ni unité, ni objectif, ni stra­tégie. Per­sonne ne semble en état de porter le projet national. Or, pour être considéré comme force de négo­ciation sérieuse, il faut rétablir un niveau poli­tique d’unité nationale, avec l’aide arabe. La pro­po­sition récente de Mahmoud Abbas n’a pas encore de pro­gramme poli­tique clair…

D’autre part, le débat stra­té­gique, s’il a lieu, risque d’être très dif­ficile. L’échec d’Annapolis fournit au Hamas une occasion de démontrer que la voie de la négo­ciation choisie par Abu Mazen n’a mené à aucun résultat parce que les Israé­liens ne veulent pas de solution poli­tique. Après les élec­tions le nouveau pouvoir en Israël aura comme prin­cipal souci de se pré­parer à faire la guerre contre l’Iran… Par consé­quent pour les Pales­ti­niens l’unique voie pos­sible res­terait celle de la résis­tance armée.

Or y-​​t-​​il, après l’échec de la deuxième Intifada « mili­ta­risée », une « option mili­taire » cré­dible pour libérer la Cis­jor­danie de l’occupation israé­lienne ? A moins d’attendre un ren­ver­sement de pouvoir en Égypte par les Frères Musulmans ce qui pourrait assurer aux Pales­ti­niens de Gaza c’est à dire au Hamas un sanc­tuaire – comme l’est la Syrie pour le Hez­bollah – une confron­tation armée avec Israël ne peut que pro­duire une catas­trophe huma­ni­taire, écono­mique et écolo­gique insup­por­table pour la société palestinienne.

On en revient donc à la pro­blé­ma­tique de la « troi­sième voie », celle de la résis­tance popu­laire non-​​violente, comme le fut la pre­mière Intifada en 1987 et comme sou­hai­te­raient la déve­lopper nos amis de Bilin, de Nilin ou de Massara et Mus­tapha Bar­ghouti. Cette lutte d’abord ne peut tenir que si elle est direc­tement sou­tenue à la fois par un ensemble repré­sen­tatif de forces sociales et poli­tiques à l’intérieur et par le mou­vement de soli­darité inter­na­tionale à l’extérieur.

Or et c’est là un des aspects les plus impor­tants du bilan : l’implication de nom­breux acteurs étatiques arabes et occi­dentaux, sans oublier la Turquie et l’Iran, mais aussi la Russie, pour sortir de la crise tend à montrer une inter­na­tio­na­li­sation irré­ver­sible du pro­blème sup­posant une res­pon­sa­bi­li­sation accrue des États. Du même coût, cette impli­cation doit per­mettre une plus grande mobi­li­sation de la société civile des pays concernés.

La nature du pouvoir israélien et de sa poli­tique actuelle et pré­vi­sible, la division pro­fonde du mou­vement pales­tinien, ne per­mettent plus d’envisager une négo­ciation bila­térale – déjà très asy­mé­trique – pro­ductive… Une inter­vention exté­rieure forte, arti­culée sur une mobi­li­sation de la société civile inter­na­tionale y compris en Palestine même et qui impo­serait un accord poli­tique, paraît la seule issue. Celui-​​ci ne peut être atteint qu’en se fondant sur le droit inter­na­tional et les réso­lu­tions du Conseil de sécurité jusque là blo­quées par le veto amé­ricain. La pro­blé­ma­tique de la force inter­na­tionale de pro­tection qui accom­pa­gnerait inévi­ta­blement la négo­ciation dans le cadre ONU (et surtout pas OTAN) pose la question du rôle de l’engagement de la société civile dans cette pro­tection. Déjà la pré­sence orga­nisée d’ « inter­na­tionaux » en Palestine (mis­sions civiles, soutien à la cueillette des olives, à la résis­tance popu­laire non-​​violente, etc…) pré­fi­gurent ce rôle.

Ce qui rend encore plus important le rôle de l’Europe et, par consé­quent, le rôle du mou­vement de soli­darité en Europe et la nécessité de centrer la mobi­li­sation poli­tique sur le retour au droit qui reste l’enjeu du conflit. D’où ’impor­tance de l’établissement de liens avec le mou­vement paci­fiste amé­ricain mais aussi avec la société civile du monde euro-​​méditerranéen qui s’est très for­tement mobilisé pendant les évène­ments de Gaza.

Après Gaza, la glo­ba­li­sation de la question pales­ti­nienne est devenue irré­ver­sible, impli­quant davantage les États et les sociétés civiles. C’est donc de la capacité de cette société civile orga­nisée à définir et à mener une stra­tégie com­munes de soli­darité poli­tique que dépend pour partie l’avenir du mou­vement national palestinien.

[1] Le Monde 21/​​01/​​2009

[2] Selon Amnesty Inter­na­tional le Hamas aurait exécuté 25 cadres du Fatah. Selon le PCHR de Gaza, ce serait 31 membres du Fatah ainsi que plu­sieurs membres d’autres orga­ni­sa­tions dont un membre de FPLP.

[3] Il semble bien que la décision de rompre la trêve le 19 décembre n’ait pas été prises sans débat. Si K. Mechaal a bien annoncé le 14 décembre la fin de la trêve le 19, ce même14 décembre I. Hanyieh ne l’a pas du tout évoqué dans son grand dis­cours à l’occasion du ras­sem­blement à Gaza pour le 21ème anni­ver­saire du Mou­vement de la résis­tance islamique

[4] La décla­ration d’I. Hanyieh selon laquelle le Mou­vement isla­miste ne hissera pas le drapeau blanc « même si tout Gaza est détruite » est irresponsable.