Apartheid et Agrexco dans la Vallée du Jourdain

Lena, ISM, jeudi 22 septembre 2005

Le 25 juin 2005, un porte-​​ parole israélien a annoncé un plan destiné à aug­menter le nombre de colons dans la Vallée du Jourdain de 50% en une année.

En Israël et en Palestine occupée, la couleur orange est le symbole de l’opposition au "désen­ga­gement de Gaza". Elle peut être observée sur des ban­de­roles, des T-​​shirts, du matériel de pro­pa­gande, sur les mani­fes­tants prenant d’assaut la Vieille Ville de Jéru­salem, ou sur les jeunes gens faisant signer des péti­tions aux sta­tions de bus en Israël. Des rubans orange sont pendus aux car­re­fours des routes ou attachés aux voi­tures qui cir­culent sur l’autoroute des colons en Cisjordanie.

C’est pourquoi ce fut sur­prenant d’entendre que l’un de ces rubans orange avait été observé sur un tracteur appar­tenant à un Bédouin pales­tinien vivant dans un village de la vallée du Jourdain. Interrogé, l’homme a répondu : "Si ils sont expulsés de Gaza, ils vont venir ici. Ils sont dan­gereux. Nous n’en voulons pas chez nous".

Le 25 juin 2005, un porte-​​ parole israélien a annoncé un plan destiné à aug­menter le nombre de colons dans la Vallée du Jourdain de 50% en une année. Le coût des nou­velles unités de logement sera de 13.5 mil­lions de $US au cours de la pre­mière année, et aug­mentera à 32.5 mil­lions de $US l’année sui­vante. Le plan a comme objectif prin­cipal le déve­lop­pement de l’agriculture et du tou­risme dans la Vallée, avec des sub­ven­tions pouvant atteindre 22 mil­lions de $US pour le déve­lop­pement agricole. Des inci­ta­tions écono­miques et des avan­tages sup­plé­men­taires seront offerts pour encou­rager les émigrants poten­tiels, par­ti­cu­liè­rement les jeunes couples.

Le plan a déjà com­mencé à se mettre en place sur le terrain. Il se maté­rialise par les arceaux des nou­velles serres qui brillent dans la chaleur d’août. De grandes sur­faces de terrain ont été subi­tement entourées de bar­rières et déclarées "Zones Mili­taires" : la phase ini­tiale du pro­cessus de colo­ni­sation. Et une nou­velle vague d’expulsion a débuté.

Les 6 ou 7000 colons de la Vallée vivent dans 36 colonies dif­fé­rentes qui contrôlent chacune de grandes sur­faces de terres. Elles sont sou­mises à la loi civile israé­lienne alors que les Pales­ti­niens sont soumis à la loi mili­taire israé­lienne. Israël contrôle 95% des terres dans la Vallée du Jourdain.

La plupart des 50 000 Pales­ti­niens de la Vallée vivent dans un état de pau­vreté absolue. Depuis le début de l’occupation en 1967, leurs droits les plus élémen­taires ont été niés, par­ti­cu­liè­rement le droit d’accès à l’eau et à un logement. 13 vil­lages pales­ti­niens ont été déclarés légaux par Israël en 1967. On les remarque faci­lement par le fait qu’ils sont les seules loca­lités pales­ti­niennes de la région dont les maisons sont construites avec autre chose que du plas­tique, du bois et quelques feuilles de tôle ondulée. En dehors de ces loca­lités, les maisons en dur sont inva­ria­blement détruites.

J’ai été invitée par une famille bédouine à par­tager un verre de thé dans leur "maison" à Fayasil, maison qui est faite de bois et de plas­tique. Le village est à moitié légal et à moitié illégal ; un rapide coup d’œil permet de déter­miner quelle partie du village est ou n’est pas légale. Alors que nous par­lions, la Grand-​​mère de la famille agitait un morceau de papier entre ses doigts. C’était l’ordre mili­taire de démo­lition de sa maison, ordre publié environ un mois plus tôt. Appa­remment aucune demeure n’est trop humble pour faire face à la puis­sance des bull­dozers et des tanks de l’armée, et la famille attendait qu’ils arrivent. Ce n’était pas la pre­mière fois qu’ils étaient expulsés : en 1948, ils ont été réfugiés à la création de l’Etat d’Israël. L’an dernier ils ont été expulsés de l’endroit où ils se trou­vaient, environ 3 km plus loin, pour laisser la place à de nou­veaux colons. Quand j’ai demandé ce qu’il allait se passer si leur maison était démolie, la femme a répondu que le Croissant Rouge leur appor­terait des tentes pour se loger. "Où allez vous les mettre ?" ai-​​je demandé. "Ici, nous n’avons aucun autre endroit où aller".

Les forces d’occupation israé­liennes ont démolies 11 maisons à Jiftlik le 22 juin dernier. A côté d’un des bâti­ments en dur qui reste, il y a un abri fait de plas­tique. Les hommes qui ont construit la maison en dur vivent dans l’abri en plas­tique à côté. Ils ne veulent pas démé­nager et mettre leurs affaires dans la maison en dur, par crainte qu’elle soit démolie sous peu. Ils sont partis de la maison fami­liale il y a peu de temps quand l’un de leurs frères s’est marié. L’abri est composé de 2 pièces, les murs sont com­posés d’argile et de bois et 10 per­sonnes y vivent. Quand les familles s’agrandissent, elles ont besoin de plus d’espace, mais l’espace néces­saire à la crois­sance natu­relle de la popu­lation pales­ti­nienne dans la Vallée du Jourdain leur est tou­jours refusé.

La route 90, qui longe la vallée paral­lè­lement au Jourdain, tra­verse de grandes plan­ta­tions de pal­miers, de vignes, de bananes, ainsi que des serres pleines de plantes et de légumes pour l’exportation. Une telle agro-​​industrie nécessite d’énormes quan­tités d’eau, qui est fournie par des forages de 400 à 500 m de profond. Ils sont situés dans des châ­teaux d’eau érigés au sommet des col­lines situées au pied des mon­tagnes qui séparent la Vallée du Jourdain du reste de la Cis­jor­danie. Sous ces tours, il n’est pas rare de voir des com­mu­nautés pales­ti­niennes vivant dans leurs maisons de fortune. Ils n’ont pas d’accès à l’eau qui est située au dessus de leurs têtes, et ils doivent par­courir le chemin avec des petits trac­teurs vers les puits les plus proches auto­risés, souvent dis­tants de plus de 20 km. Les 3 m3 d’eau qu’ils peuvent stocker dans leurs réser­voirs por­tables ne durent que quelques jours et l’eau devient rapi­dement très chaude sous le soleil implacable.

A côté de Jiftlick, nous avons vu une jeune femme avec un âne gra­vissant len­tement la colline jusqu’au château d’eau situé au dessus de sa maison. Elle allait "voler" un peu d’eau, quelques litres peut-​​être. Il était midi, et la chaleur écra­sante réduisait l’éventualité de la pré­sence d’un garde en service près du réservoir.

Je n’avais jamais imaginé que des réser­voirs à eau pou­vaient sembler aussi menaçants.

162 puits arté­siens dans la Vallée du Jourdain, établis par les Jor­da­niens, pendant qu’ils contrô­laient la Cis­jor­danie, ne sont plus en service. Ils ont été soit détruits, soit asséchés parce que les puits plus pro­fonds des colons se trou­vaient à proximité. Zubeidat est un village de 1600 per­sonnes sur une surface d’environ 3 ha. L’eau de leur puits est devenue salée et polluée en 1984, à cause des colonies voi­sines. L’an dernier, ils ont fina­lement reçu l’autorisation de construire un nouveau puits. Depuis 1984, les familles devaient ramener l’eau de Jéricho, à une dis­tance de 25 km, ou la "voler" aux colonies. En 2004, 5 per­sonnes de la Vallée ont été pour­suivies pour avoir volé de l’eau. Toutes les plan­ta­tions israé­liennes sont entourées de bar­rières élec­triques pour empêcher les intru­sions. Zubeidat utilise tou­jours le vieux puits pour l’irrigation de sa terre agricole, en dépit de la mau­vaise qualité de l’eau. A Jiftlik, j’ai vu (et senti) une ferme qui irri­guait avec des eaux usées (eau grise) de Naplouse et d’une des colonies voi­sines, Elon More.

La source d’eau la plus évidente dans la Vallée est le Jourdain, mais il est impos­sible de l’atteindre à cause de la bar­rière élec­trique qui s’étend de la ligne verte au Nord, jusqu’à Jéricho au Sud. Cette bar­rière annexe 500 km2 de terres, uti­lisées dans le passé par les Pales­ti­niens pour l’agriculture. De manière éton­nante cette bar­rière n’est pas indiquée par les cartes pro­duites par les Nations Unies.

La popu­lation pales­ti­nienne de la Vallée n’a guère le choix, mais essaye de sur­vivre en cultivant la terre. J’ai passé quelques heures sur­réa­listes, assommée par la chaleur dans une maison de bois et de plas­tique, en écoutant un agri­culteur me raconter qu’à la fin des années 80, une société d’exportation avait pris en charge une grande quantité de pro­duits agri­coles aux Pales­ti­niens, puis avait déclaré que le bateau avait coulé sur le chemin de l’Europe. Les agri­cul­teurs n’ont bien sur pas été payés, mais en plus la société leur fait actuel­lement rem­bourser les conte­neurs dans les­quels les pro­duits étaient stockés et les étiquettes qui indi­quaient leur pro­ve­nance : Israël. Il m’était très dif­ficile de croire ce que j’étais en train d’entendre. Combien d’agriculteurs ont été touchés ? La Vallée entière.

Carmel est un nom qui peut être familier aux consom­ma­teurs Euro­péens et Amé­ri­cains : leurs fruits frais et leurs légumes se trouvent souvent dans les super­marchés. Peut-​​être que les per­sonnes qui font attention au fret inter­na­tional savent que Agrexco a aussi ses propres bateaux, équipés de manière révo­lu­tion­naire pour la réfri­gé­ration des pro­duits selon le label "Carmel Ecofresh".

Agrexco appar­tient à 50% à l’Etat israélien, et tous les pro­duits exportés de la Vallée sont emballés et vendus par leurs soins. Les agri­cul­teurs pales­ti­niens n’ont plus jamais essayé d’exporter parce que les contrats qu’ils avaient passés avec la société se sont tous soldés de manière catas­tro­phique. De même, ils ne peuvent pas vendre leurs pro­duits sur le marché pales­tinien, parce qu’il est presque impos­sible de sortir de la Vallée du Jourdain à cause des check-​​points. Des récoltes entières de légumes ont été laissées à pourrir sur le sol ou uti­lisées pour nourrir les moutons et les chèvres.

Les agri­cul­teurs n’ont pas eu le loisir de demander des répa­ra­tions légales pour le pro­blème du bateau coulé ou dans d’autres cas où Agrexco a agi de manière illégale dans la vallée. Cependant la com­pagnie va com­pa­raître devant un tri­bunal bri­tan­nique la semaine pro­chaine, et bien qu’elle ne soit pas convoquée en tant qu’accusée, elle va devoir défendre ses activités.

En novembre 2004, un groupe de mili­tants bri­tan­niques a bloqué le prin­cipal centre de dis­tri­bution de la com­pagnie dans le Midd­lesex (RU), et empêché des dizaines de mil­liers de kg de biens ali­men­taires d’atteindre les rayons des super­marchés et par consé­quent les cui­sines britanniques.

7 per­sonnes sont accusées de vio­lation de pro­priété privée aggravée et d’entrave à des acti­vités légales. Elles vont plaider que les acti­vités de la société Agrexco sont illé­gales, étant com­plices de crimes d’apartheid, crimes de guerre et crimes contre l’Humanité. Ces accu­sa­tions s’ajoutent au fait que les biens exportés par Agrexco à partir des colonies de Cis­jor­danie sont illé­ga­lement vendus sous l’étiquette "Pro­duits d’Israël", et qu’ils béné­fi­cient donc de termes com­mer­ciaux pré­fé­ren­tiels que l’Europe réserve à Israël.

L’écart entre la vie luxueuse dans les colonies et le dénuement le plus complet dans les com­mu­nautés pales­ti­niennes de la Vallée du Jourdain est loin d’être acci­dentel : tout est pla­nifié et mis en œuvre méti­cu­leu­sement. Il s’agit d’un apar­theid fla­grant et brutal. Mais bien qu’il soit tou­jours pos­sible de dire que ce système de ségré­gation est basé sur la religion (per­sonne ne peut dire que les citoyens d’Israël et de ses colonies font partie d’un seul groupe eth­nique ou racial), je crois qu’il faut écarter le cadre d’analyse qui pré­sente le conflit israélo-​​palestinien comme un conflit des Juifs contre les Musulmans, ou de l’Islam contre l’Occident. Au contraire, il faut le consi­dérer comme faisant partie de la domi­nation globale des forces capi­ta­listes et de leurs com­bat­tants, les com­pa­gnies mul­ti­na­tio­nales. Les popu­la­tions autoch­tones dont la survie dépend prin­ci­pa­lement de l’exploitation des res­sources de leur envi­ron­nement direct, sont menacés dans le monde entier.

Le coût d’un carton de tomates de la marque Carmel, de dates, de fleurs et de raisins est inima­gi­na­blement élevé. Ce coût ne se mesure par la somme d’argent payée à la caisse du super­marché au RU, mais par la souf­france du peuple pales­tinien. Il est grand temps que les consom­ma­teurs euro­péens recon­naissent qu’ils sont com­plices d’une telle souf­france. La com­pa­rution de 7 per­sonnes devant le tri­bunal des Magis­trats d’Uxbridge, va mettre en lumière les rela­tions entre les pro­duits et la per­sé­cution, notre argent et la pau­vreté des autres peuples.