Alleluia, le monde est contre nous !

Avnery – 22 mai 2010, lundi 24 mai 2010

Je me demande si l’on n’a pas encore découvert la plus abo­mi­nable des conspi­ra­tions : celle tramée par le gang d’antisémites qui a pris le contrôle du gou­ver­nement d’Israël et qui est en train de s’en servir pour détruire l’État Juif.

UNE TÉLÉ­VISION LOCALE nous a parlé cette semaine d’un groupe d’Israéliens qui adhèrent à des théories de conspiration.

Ils pensent que George W. Bush avait organisé la des­truction des Tours Jumelles dans la pers­pective de pour­suivre ses des­seins pervers. Ils pensent que les grosses sociétés phar­ma­ceu­tiques ont répandu le virus de la grippe porcine dans le but de vendre leurs vaccins inutiles. Ils pensent que Barack Obama est un agent secret du com­plexe militaro-​​industriel. Ils pensent que du fluorure est ajouté à l’eau potable pour sté­ri­liser les hommes de façon à réduire l’espèce humaine de deux mil­liards d’individus exac­tement. Et ainsi de suite.

Je me demande s’ils n’ont pas encore découvert la plus abo­mi­nable des conspi­ra­tions : celle tramée par le gang d’antisémites qui a pris le contrôle du gou­ver­nement d’Israël et qui est en train de s’en servir pour détruire l’État Juif.

LA PREUVE ? RIEN de plus facile. Il suffit de lire les journaux.

Le ministre des Affaires étran­gères, par exemple. Qui d’autre qu’un anti­sémite dia­bo­lique aurait pu nommer, parmi tous les pos­sibles, Avigdor Lie­berman à ce poste ? Le travail d’un ministre des Affaires étran­gères est de se faire des amis et de convaincre l’opinion mon­diale que nous sommes dans notre droit. Lie­berman déploie énergie et adresse pour faire haïr Israël par tout le monde sans exception.

Ou encore le ministre de l’Intérieur. Il tra­vaille du matin au soir à choquer les défen­seurs des droits humains et à fournir des muni­tions aux pires ennemis d’Israël. Récemment, il a interdit l’entrée en Israël à deux bébés parce que leur père est gay. Il empêche des femmes de rejoindre leur mari en Israël. Il expulse les enfants de tra­vailleurs étrangers qui sont en train de bâtir l’État.

Ou bien le chef d’état-Major. Il a convaincu le gou­ver­nement de boy­cotter la com­mission des Nations unies chargée d’enquêter sur l’opération “Plomb Durci”, laissant ainsi le champ libre aux accu­sa­teurs des Forces Israé­liennes de Défense. Et, depuis la publi­cation de son rapport, il n’a cessé d’orchestrer une cam­pagne mon­diale de dif­fa­mation contre le juge sio­niste juif Richard Goldstone.

Et main­tenant les Forces Israé­liennes de Défense ont annoncé qu’elles sont déter­minées à inter­cepter la flot­tille qui pro­jette d’apporter des four­ni­tures sym­bo­liques à la Bande de Gaza assiégée. Cela va garantir une cou­verture en direct par la télé­vision, avec le monde entier en train de suivre les petits navires et de porter son attention sur le blocus abo­mi­nable imposé depuis des années à un million et demi d’êtres humains. Le rêve de tous ceux qui ont Israël en haine.

La conspi­ration a atteint son sommet cette semaine, lorsque le pro­fesseur Noam Chomsky s’est vu interdire l’entrée en Cisjordanie.

CETTE AFFAIRE n’a pas d’autre expli­cation cré­dible qu’un abo­mi­nable complot antisémite.

Au début, je pensais qu’il s’agissait sim­plement de l’habituel mélange d’ignorance et de bêtise. Mais j’en suis venu à la conclusion que ça ne peut pas être cela. Même au sein de notre gou­verr­nement actuel, la stu­pidité ne saurait avoir pris de telles proportions.

En bref, voici ce qui s’est passé : le vieux pro­fesseur de 81 ans est arrivé au pont Allenby sur le Jourdain, en route depuis Amman vers l’université de Birzeit près de Ramallah où il devait pro­noncer deux confé­rences sur la poli­tique amé­ri­caine. Les auto­rités israé­liennes étaient natu­rel­lement bien informées à l’avance de sa venue. Un jeune fonc­tion­naire lui posa quelques ques­tions, prit contact avec ses supé­rieurs au ministère de l’Intérieur, revint poser quelques ques­tions, reprit contact avec ses supé­rieurs puis imprima sur son pas­seport les mots “entrée refusée”.

Et quelles étaient les ques­tions ? Pourquoi ne prononce-​​t-​​il pas de confé­rence à une uni­versité israé­lienne. Et pourquoi n’a-t-il pas de pas­seport israélien.

Le pro­fesseur est reparti à Amman d’où il a pro­noncé ses confé­rences par liaison video. L’incident a reçu une large publicité dans le monde entier, en par­ti­culier aux États-​​Unis. Le ministre de l’Intérieur s’est excusé à contre-​​coeur, déclarant que la question ne relevait pas de son domaine, que c’était de la res­pon­sa­bilité du coor­di­nateur mili­taire pour les Ter­ri­toires (Occupés).

C’est là, bien sûr, une excuse fal­la­cieuse, puisque le ministre lui-​​même a récemment refusé l’entrée à plu­sieurs per­son­na­lités qui expriment de la sym­pathie pour les Pales­ti­niens, y compris le clown le plus popu­laire d’Espagne.

UN DE MES SOU­VENIRS PER­SONNELS : il y a une dou­zaine d’année, j’ai pris part à un débat pas­sionné à Londres avec Edward Said, le pro­fesseur pales­tinien décédé. Il lui arriva de signaler que son ami, Noam Chomsky, allait pro­noncer une confé­rence à une uni­versité locale.

Je me hâtai de m’y rendre et vit l’immeuble entouré par une foule dense de jeunes hommes et femmes. Avec beaucoup de dif­fi­culté, je me frayai un passage vers les esca­liers qui condui­saient au hall de la confé­rence, mais je fus arrêté par les membres du service d’ordre. J’invoquai en vain le fait que j’étais un ami du confé­rencier et que j’avais fait tout le trajet depuis Israël à seule fin de venir l’écouter. Ils me dirent qu’il ne serait même pas pos­sible d’y intro­duire une aiguille. Telle était déjà sa popu­larité dès cette époque.

Noam Chomsky est, peut-​​être, l’intellectuel le plus demandé au monde. Sa répu­tation s’étend très au-​​delà de sa spé­cialité uni­ver­si­taire –la linguistique-​​ domaine où il fait figure de génie. Il est le gourou de mil­lions de gens à travers la planète. Les médias inter­na­tionaux en font une célé­brité intellectuelle.

Dans ces condi­tions, qu’est ce qui aurait pu conduire les ministres de l’Intérieur et/​ou de la Défense à retenir cet homme pendant quatre heures pour ensuite le ren­voyer à l’endroit d’où il venait ? Une bêtise extrême ? la mal­veillance ? l’esprit de ven­geance ? L’ensemble de tout cela ? Ou peut-​​être quelque chose d’autre ?

CETTE AFFAIRE comporte des implications nombreuses et variées.

Avant tout : c’est une pro­vo­cation à l’encontre de l’Autorité Pales­ti­nienne, avec laquelle Ben­jamin Neta­nyahou veut avoir des négo­cia­tions de paix directes – c’est du moins ce qu’il dit. C’est comme leur cracher au visage.

Chomsky venait comme invité de Mustafa Bar­ghouti, diri­geant pales­tinien par­tisan de la non vio­lence et des droits humains. Il venait pour pro­noncer des confé­rences dans une uni­versité palestinienne.

En quoi cela concerne-​​t-​​il Israël ? Quel culot que d’empêcher des étudiants pales­ti­niens d’entendre un confé­rencier de leur choix ?

Et qu’est-ce que cela nous révèle des péro­raisons de Néta­nyahou au sujet de “deux États pour deux peuples” ? De quel sorte d’État pales­tinien pourrait-​​il s’agir si Israël a le pouvoir de décider qui est autorisé à y entrer et qui ne l’est pas ? En par­ti­culier à la lumière de l’exigence israé­lienne de contrôler tous les pas­sages de fron­tière du nouvel État ?

ENSUITE ? PARTOUT dans le monde une cam­pagne bat son plein pour boy­cotter toutes les uni­ver­sités israé­liennes. Non seulement le pré­tendu “Ins­titut uni­ver­si­taire” de la colonie Ariel et pas seulement l’université Bar-​​Ilan qui a aidé à sa création. Toutes.

Plu­sieurs asso­cia­tions d’universitaires au Royaume Uni et dans d’autres pays ont adopté des réso­lu­tions pour imposer ce boycott, tandis que d’autres groupes s’y opposent.

Les oppo­sants au boycott bran­dissent l’étendard de la liberté uni­ver­si­taire. Où allons nous si nous boy­cottons des cher­cheurs et des pen­seurs à cause de leur pays de rési­dence ou en raison de leurs opi­nions ? L’écrivain italien Umberto Eco a écrit à ses col­lègues une lettre émou­vante contre le boycott. Moi aussi je suis contre.

Et c’est là qu’intervient le gou­ver­nement israélien pour tirer le tapis de dessous nos pieds. Per­sonne ne laisse entendre que Chomsky sou­tient le ter­ro­risme ou qu’il vient pour espionner. Son entrée a été refusée seulement en raison de ses opi­nions. Cela veut dire que la liberté uni­ver­si­taire n’est bonne que si elle est au service de ceux qui louent Israël, mais qu’elle ne vaut pas plus qu’une pelure d’ail (comme nous disons en hébreu) quand elle est uti­lisée par quelqu’un qui cri­tique la poli­tique du gou­ver­nement israélien.

C’est là une aide directe aux boy­cot­teurs. D’autant plus que pas une seule uni­versité israé­lienne ni un seul groupe d’universitaires n’a élevé la voix pour protester.

L’ASSERTION selon laquelle Chomsky est un ennemi d’Israël est ridicule.

Il porte un prénom éminemment hébreu, et c’est aussi le cas de sa fille, Aviva, qui l’accompagnait.

Je l’ai ren­contré pour la pre­mière fois dans les années 60, à l’occasion d’une visite que je lui fis dans ses locaux exigus du MIT, l’une des ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires les plus res­pectées aux États-​​Unis et dans le monde.

Il parlait avec une cer­traine nos­talgie du kib­boutz (Hazorea, du mou­vement sio­niste de gauche Has­homer Hatzair) où il avait vécu une année dans sa jeu­nesse. Nous avons échangé des points de vue et sommes tombés d’accord sur le fait que l’idée de deux États était la seule solution pratique.

Son prénom lui a été donné par ses parents qui étaient nés dans l’empire russe et qui avaient émigré aux États-​​Unis dans leur jeu­nesse. Leur langue mater­nelle à tous les deux était le yiddish mais ils consa­crèrent leur foyer à la culture hébraïque et Noam parla l’hébreu dès sa pre­mière enfance. Dans l’univers mental de sa jeu­nesse, le socia­lisme et l’anarchisme se mêlaient au sio­nisme. Sa thèse de doc­torat avait pour sujet la langue hébraïque.

J’ai tou­jours suivi ses décla­ra­tions depuis cette époque. Je n’y ai jamais trouvé une quel­conque oppo­sition à l’existence d’Israël. Ce que j’y ai trouvé c’est une cri­tique vigou­reuse de la poli­tique du gou­ver­nement d’Israël – la même cri­tique que celle des forces israé­liennes de paix. Mais il est beaucoup plus cri­tique à l’égard des admi­nis­tra­tions amé­ri­caines suc­ces­sives dont il considère que les poli­tiques sont la mère de tous les maux.

Lorsque les deux pro­fes­seurs, John Mear­sheimer et Stephen Walt, ont rendu publique leur thèse révo­lu­tion­naire à l’appui de l’opinion qu’Israël contrôle la poli­tique des États-​​Unis par le lobby d’Israël, Chomsky les a contredits et fait valoir que c’était le contraire qui était vrai : que ce sont les États-​​Unis qui uti­lisent Israël pour leurs des­seins impé­ria­listes, à l’encontre des intérêts israé­liens réels.

En ce qui me concerne, je crois que les deux thèses sont vraies. L’affirmation de Chomsky peut s’illustrer par le veto amé­ricain actuel à une récon­ci­liation entre le Fatah et le Hamas, comme aussi l’intervention amé­ri­caine contre l’échange de pri­son­niers avec Gilat Shalit.

Alors pourquoi, pour l’amour de Dieu, a-​​t-​​on interdit à cet homme d’entrer dans le pays ?

J’AI une théorie qui pourrait tout expliquer.

Pendant de nom­breux siècles, les Juifs ont été per­sé­cutés dans l’Europe chré­tienne. L’antisémitisme a fait de leur vie un enfer. Ils ont été vic­times de pogroms, d’expulsions mas­sives, de confi­nement dans des ghettos, de décrets oppressifs et de lois dis­cri­mi­na­toires. Au fil du temps, ils ont déve­loppé des méca­nismes mentaux et pra­tiques de défense, des méthodes de survie et des voies de repli.

Depuis l’Holocauste, la situation a changé radi­ca­lement. Aux États-​​Unis, les Juifs vivent main­tenant dans un paradis sans équi­valent depuis l’Age d’Or de l’Espagne musulmane. Lorsque l’État d’Israël a vu le jour, il a suscité l’admiration et la sym­pathie du monde entier.

C’était mer­veilleux, mais sous la surface de la conscience nationale – si l’on peut géné­ra­liser – un sen­timent de malaise, de déso­rien­tation se fit jour. Les méca­nismes de défense éprouvés et fiables, qui avaient donné aux Juifs un sens de l’orientation et des dangers qui les mena­çaient, se sont dés­in­tégrés. Ils avaient le sen­timent que quelque chose n’allait pas, que les signaux rou­tiers fami­liers ne fonc­tion­naient plus. Lorsque les Gentils disent du bien des Juifs ou lorsqu’ils sont prêts à conclure des alliances avec eux, cela est suspect. En clair, il doit y avoir quelque chose de menaçant der­rière. Les choses ne sont plus comme nous les connais­sions. C’est effrayant.

Depuis lors, nous avons tra­vaillé fié­vreu­sement à ramener la situation à son état normal. Sans en avoir conscience, nous faisons ce que nous pouvons pour être haïs de nouveau, nous sentir chez nous, en terrain familier.

Si conspi­ration il y a, c’est une conspi­ration de nous-​​mêmes contre nous-​​mêmes. Nous ne serons pas en repos tant que le monde ne sera pas redevenu anti­sémite, et nous connaissons la conduite à tenir.

Comme l’exprime la chanson joyeuse : “Le monde entier est contre nous, mais merde…”