Al Qods : un tramway pour l’Apartheid

Rob Winder, samedi 23 juin 2007

Le travail de construction est en cours pour un système fer­ro­viaire à travers la ville de Jéru­salem (Al Qods), sous le pré­texte de sou­lager les pro­blèmes de cir­cu­lation de la ville

Cependant, le projet suscite la colère des Pales­ti­niens, ceux-​​ci voyant ce tramway comme un élément de plus dans le système de ségrégation.

Selon eux le projet, illégal du point de vue du droit inter­na­tional, ren­forcera l’occupation de Jérusalem-​​est par Israël et servira à légi­timer les colonies juives qui seront des­servies par ce tramway.

Le conflit, comme beaucoup d’autres dans la ville, a pris un aspect glocal, des mili­tants orga­nisant des pour­suites judi­ciaires et un boycott contre les com­pa­gnies impliquées.

Profonde signification

Ce réseau prévu avec huit lignes, la pre­mière ligne devant s’ouvrir en 2009, établira une liaison entre les colonies dans Kalandia, à la péri­phérie de Ramallah, avec celles situées aux sud de Gilo près de Bethléem.

Ce réseau reliera l’est et l’ouest de Jéru­salem, en passant par son centre et en lon­geant la vieille ville his­to­rique, un arrêt devant être construit à la porte de Damas.

Le projet a été conçu, d’après les pla­ni­fi­ca­teurs, pour diminuer la cir­cu­lation auto­mobile au centre de Jéru­salem, mais les Pales­ti­niens estiment qu’il a une signi­fi­cation bien plus profonde.

Ariel Sharon, l’ancien premier ministre, qui a signé le projet en 2005, avait déclaré : « Je crois que ceci doit être réalisé, et quoi qu’il arrive, tout ce qui peut être fait pour ren­forcer Jéru­salem, pour la construire, l’étendre et pour la main­tenir pour l’éternité comme capitale du peuple juif et comme capitale unifiée de l’état d’Israël, devrait être fait. »

Et le texte en ligne pour la pro­motion du projet contient également de nom­breuses cita­tions de Theodore Herzl, le fon­dateur du sio­nisme moderne, un point remarqué des Palestiniens.

Aucune consultation

Shmuel Elgrabli, le coor­di­nateur du projet, indique qu’il ne ne peut pas « répondre à des ques­tions qui touchent la poli­tique » mais affirme qu’il se coor­donne avec des « Arabes » au sujet de l’extension du tramway à Jéru­salem. Le réseau établira une liaison entre Kalandia et Bethléem

Mais Samir Abu Eisheh, ministre pales­tinien de la pla­ni­fi­cation, est en colère pour n’avoir jamais été consulté.

« Les auto­rités israé­liennes n’ont jamais été en contact avec nous et elles ne sont pas censées pro­céder au moindre chan­gement dans les ter­ri­toires occupés, y compris Jérusalem-​​est. »

« Selon le droit inter­na­tional et les réso­lu­tions de l’ONU, pro­céder à ces chan­ge­ments leur est interdit. Ce n’est pas à elles de décider ce qui devrait être fait dans des ter­ri­toires pales­ti­niens - c’est une question pales­ti­nienne. C’est notre res­pon­sa­bilité et nous devrions être ceux qui décident et ceux qui réalisent ».

Les ter­rains sur les­quels les voies de chemin de fer seront construites à Jérusalem-​​est sont achetées en uti­lisant des ordres d’achat forcés et à une fraction de la valeur du marché, d’après les rapports.

Mais ces voies s’arrêtent aux secteur arabe de Jérusalem-​​est, comme à celui de Shu’fat, qui héberge le seul camp de réfugiés situé dans les limites de ville, le tramway ris­quant de repré­senter un lien potentiel vers le centre de la ville.

Accusation de discrimination

Nadav Meroz, directeur des transport à Jéru­salem, rejette n’importe quelle accu­sation de dis­cri­mi­nation dans le projet, disant que le tramway est pour « toutes les com­mu­nautés de Jéru­salem, juives, arabes et chré­tiennes ». Mais les Pales­ti­niens demeurent sceptiques.

Suhail Kha­lilieh, de l’Institut de Recherche Appliqué de Jéru­salem [1], indique que le tramway est un symbole de la dis­cri­mi­nation inhé­rente à l’occupation depuis 40 ans de la terre pales­ti­nienne par Israël.

« Nous ne savons pas s’ils vont per­mettre aux Jéru­sa­lé­mites pales­ti­niens d’utiliser le tramway. »

« Et même s’ils l’autorisent, à la moindre menace sécu­ri­taire ils sus­pen­draient immé­dia­tement le service pour les Pales­ti­niens. Il pourrait même y avoir des sta­tions séparées pour les Arabes et pour les Juifs. C’est une ségré­gation et c’est ce que produit ce genre de système. »

Le droit international est clair sur la question : le projet est illégal

L’article 49 des Conven­tions de Genève interdit le transfert des popu­la­tions d’une puis­sance occu­pante vers des ter­ri­toires occupés, ce que le tramway facilitera.

Action

Les groupes pro-​​Palestiniens se battent contre le projet et une pression est exercée sur les deux com­pa­gnies fran­çaises impli­quées dans le projet, Alstom et Veolia, qui pos­sèdent la com­pagnie de rails Connex.

Les deux sociétés font face à une action judi­ciaire de la part de l’association France Palestine Soli­darité (AFPS) en vertu d’une loi civile qui indique que des contrats peuvent être annulés s’ils violent « des règles morales ».

Aucune des deux société n’a pu être contactée pour fournir un com­men­taire pour les besoins de cet article.

Une banque hol­lan­daise, ASN, a déjà vendu sa part de 5% dans le capital de Veolia, disant que le tramway n’était « pas en conformité avec les demandes des Nations Unies de cesser tout soutien aux acti­vités liées à l’occupation par Israël, » rap­porte le journal Haaretz.

En Irlande, des projets à Dublin de for­mation des conduc­teurs pour le tramway sur un réseau sem­blable ont été annulés après des pro­tes­ta­tions de la part de groupes et de syn­dicats pro-​​Palestiniens.

Tandis qu’en Suisse les pro­tes­ta­tions ont pris la forme d’actions directes, avec 40 acti­vistes blo­quant l’essai d’un pro­totype lors d’une expo­sition com­mer­ciale à Genève, les pro­tes­ta­tions et les actions judi­ciaires sont de plus en plus un pro­blème pour les com­pa­gnies inter­na­tio­nales qui se retrouvent impli­quées dans le conflit israélo-​​palestinien.

Un combat des Palestiniens

Jamal Juma est coor­di­nateur du groupe « Stop The Wall » [2] basé en Cis­jor­danie et qui mène le combat contre le projet de tramway.

« Où qu’ils soient nous les pour­chas­serons, » dit-​​il. Juma indique qu’une cam­pagne d’action judi­ciaire lancée par des mili­tants égyp­tiens a récemment per­suadé le par­lement égyptien d’annuler un contrat de 32 mil­lions de dollars US avec Veolia dans le pays.

« Nous irons partout dans le monde, partout où ils sont, les pour­chassant, » ajoute-​​t-​​il.

Le tramway accentue plu­sieurs des pro­blèmes que les Pales­ti­niens disent venir de l’occupation. Leur terre a été confisquée pour la construction de colonies illé­gales et ils souffrent des per­ma­nentes res­tric­tions dans leurs mouvements.

Mais le tramway met en évidence leur lutte paci­fique contre ce qu’ils appellent un modèle d’oppression et de ségré­gation ; il met en évidence également combien ces luttes se situent main­tenant au niveau inter­na­tional dans un monde globalisé.

Voir aussi sur la colo­ni­sation de Jéru­salem [3]Ben­jamin Barthe, Le Monde

[1] ARIJ www​.arij​.org/

[2] stop​thewall​.org

[3] La conquête inexo­rable de la Vieille Ville de Jéru­salem par les colons israé­liens se poursuit

Pour Ismaïl Mohammed, un petit homme au front plissé par les soucis, l’Histoire n’en finit pas de bégayer. Ce retraité d’une agence de tou­risme habite un trois-​​​​pièces voûté et décrépit en sur­plomb du mur des Lamen­ta­tions et de l’esplanade des Mos­quées. L’une de ces mai­son­nettes en escalier dont la Vieille Ville de Jéru­salem a le secret, mi-​​​​grotte, mi-​​​​perchoir. " C’est là que je suis né et que je vis, avec ma femme, mes cinq enfants et ma soeur ", dit-​​​​il.

A la mi-​​​​mai, comme chaque année depuis qua­rante ans, la famille observe depuis la cou­rette les parades des juifs reli­gieux venus célébrer la " réuni­fi­cation " de leur " capitale " aux cris de " Jéru­salem est à nous ! ". Fixé cette année au 16 mai dans le calen­drier hébraïque, l’anniversaire cor­respond au 7 juin du calen­drier chrétien, date de la conquête, en 1967, de la partie orientale de la ville par les troupes israé­liennes engagées dans la guerre des Six-​​​​Jours.

A cette occasion, symbole du début de l’occupation pour les Pales­ti­niens, Ismaïl Mohammed se remémore tou­jours la des­truction du quartier des Magh­rébins, sur les ruines duquel fut aménagé l’actuel quartier juif. Plu­sieurs mil­liers de musulmans et de chré­tiens furent chassés hors de la Vieille Ville, comme une réplique de l’expulsion de la com­mu­nauté juive par la Légion arabe de Trans­jor­danie en 1948. " Je me sou­viens tou­jours du bruit des pel­le­teuses, dit Ismaïl Mohammed. A la radio, Moshé Dayan - ministre de la défense de l’époque - disait qu’il voulait faire la paix et, sous mes yeux, les maisons de mes voisins étaient rasées. "

Le sou­venir est d’autant plus dou­loureux pour le vieil homme que, qua­rante ans plus tard, un sort simi­laire plane sur les siens. Il y a quelques mois, un appel de la police lui a annoncé que sa pré­sence dans la maison était illégale dans la mesure où il l’avait vendue. Stu­péfait, Ismaïl a couru au com­mis­sariat et reçu des mains de son chef un acte de vente signé pré­ten­dument de sa main, au bénéfice d’un autre Pales­tinien. Un faux, accuse-​​​​t-​​​​il, avec un col­la­bo­rateur en guise d’homme de paille.

" Les orga­ni­sa­tions de colons comme Ateret Cohanim sont fami­lières de ce genre de machi­na­tions, confirme Ziad Al-​​​​Hamouri, un avocat de Jéru­salem. Elles tablent sur la com­plai­sance de cer­tains juges, sur les tours de passe-​​​​passe qu’autorise la loi des Absents - un texte de 1950 qui place sous la tutelle de l’Etat tous les biens dont les pro­prié­taires ont fui durant la pre­mière guerre israélo-​​​​arabe en 1948 - ou sur le fait que leurs vic­times n’ont pas les moyens de sup­porter le coût d’une pro­cédure judi­ciaire à rallonge. "

" NOUS ACHETONS TOUT "

Avec sa pension de 1 600 shekels (300 euros) et les sept per­sonnes placées sous sa charge, Ismaïl Mohammed sait déjà qu’il ne pourra pas tenir long­temps. " Les Israé­liens veulent que Jéru­salem soit unifiée, mais ils veulent surtout qu’elle ne soit peuplée que de juifs. La célé­bration de la vic­toire de 1967 équivaut à la célé­bration d’un vol. Jéru­salem n’appartient pas aux Israé­liens. Elle appar­tient aux trois reli­gions. Celui qui refuse cette évidence pousse les peuples à la guerre. "

Encou­ragée dans les années 1980 par Ariel Sharon, alors ministre des infra­struc­tures, la silen­cieuse offensive des colons a fait passer sous leur coupe plu­sieurs dizaines de bâti­ments dans les quar­tiers arabes de la Vieille Ville, où résident aujourd’hui près de 80 familles. Au début des années 1990, ces menées avaient été ralenties par la publi­cation d’une enquête offi­cielle, le rapport Klugman, qui révélait comment les agents d’Ateret Cohanim avaient empoché en douce plus de 8 mil­lions de dollars d’argent public.

Mais d’après l’organisation israé­lienne La Paix main­tenant, le passage d’Ariel Sharon au poste de premier ministre entre 2001 et 2005 a ranimé leur appétit. " Nous achetons, nous achetons partout, plas­tronne Arieh King, l’un de ces dis­crets limiers qui traquent tous les jours de nou­velles proies dans les ruelles du quartier musulman. Si j’avais de l’argent à volonté, je pourrais changer la démo­graphie de la Vieille Ville en un clin d’oeil. L’objectif est d’empêcher la création d’un Etat pales­tinien avec Jéru­salem pour capitale. "

Abu Walid Dajani, un élégant sexa­gé­naire à la fine mous­tache, connaît mieux que qui­conque ce danger. L’hôtel Imperial qu’il gère sur la porte de Jaffa, l’entrée offi­cielle de la Vieille Ville, pourrait tomber sous peu dans les rets des ultra­na­tio­na­listes. Le 18 mars 2005, la presse israé­lienne a révélé que, par l’entremise du tré­sorier véreux du patriarcat orthodoxe, pro­prié­taire des lieux, Ateret Cohanim avait mis la main sur ce bâtiment chargé d’histoire, ainsi que sur le Petra, un hôtel voisin.

Depuis ce jour funeste, l’établissement fonc­tionne comme si rien ne s’était passé et Abu Walid attend : " Contrai­rement à ce que l’on a pu croire, il semble que la tran­saction ne soit pas com­plè­tement fina­lisée. " Selon le quo­tidien Haaretz, les auto­rités israé­liennes auraient engagé une dis­crète épreuve de force avec Théo­philos, suc­cesseur du patriarche Irénéos, poussé à la démission par le scandale. S’il veut obtenir la recon­nais­sance de l’Etat juif, estam­pille indis­pen­sable à son pouvoir, il doit parapher l’acte de vente.

" La Vieille Ville, c’est désormais la loi de la jungle, soupire Abou Walid Dajani. L’occupation a tout pourri. Si dans un mois ou dans un an, les colons débarquent à la réception et me jettent dehors, c’en sera fini de Jérusalem. "