Aïe-​​bama

Uri Avnery – 19 décembre 2009, vendredi 25 décembre 2009

Si le conflit est vraiment en train de se durcir, les Etats-​​Unis, et Obama per­son­nel­lement, doivent en porter une grande part de res­pon­sa­bilité. Son recul sur la question des colonies et son total abandon devant le lobby pro-​​Israël des Etats-​​Unis a encouragé notre gou­ver­nement à croire qu’il pouvait faire tout ce qu’il voulait.

CETTE SEMAINE, j’ai vécu une heure de bonheur.

J’étais sur le chemin de la maison, après m’être procuré le nouveau livre de William Polk sur l’Iran. J’admire la sagesse de cet ancien fonc­tion­naire du Dépar­tement d’Etat.

Je mar­chais sur la pro­menade le long de la mer quand je fus saisi du désir de des­cendre sur la plage. Je m’assis sur une chaise sur le sable, dégustai un café et fumai un nar­guilé, la seule chose que je me per­mette de fumer de temps en temps. Un rayon du doux soleil d’hiver traçait un chemin doré sur l’eau, et un surfer soli­taire che­vau­chait l’écume blanche des vagues.

La plage était presque déserte. Un inconnu me fit signe de loin. Un jeune étranger qui passait me demanda d’essayer ma pipe. De temps en temps, mon regard ren­con­trait la loin­taine Jaffa qui s’avançait dans la mer, un magni­fique spectacle.

PENDANT un moment, je me trouvai dans un monde où tout allait bien, loin des sujets impor­tants qui domi­naient dans le journal du matin. Et puis je me souvins que j’avais res­senti la même chose il y a de très nom­breuses années.

C’était il y a 68 ans, exac­tement au même endroit. C’était également une agréable journée d’hiver, face à une mer agitée. J’étais au repos pour maladie, après une grave crise de fièvre typhoïde. J’étais assis sur une chaise, me réchauffant au doux soleil de l’hiver. Je sentis mes forces me revenir après la maladie qui m’avait affaibli, j’envoyai aux oubliettes la Guerre mon­diale. J’avais 18 ans et le monde était parfait.

Je me sou­viens du livre que je lisais : “Le déclin de l’Occident” d’Oswald Spengler, un volume imposant qui pré­sentait un tableau entiè­rement nouveau de l’histoire du monde. Au lieu du paysage alors accepté constitué d’une ligne droite de progrès conduisant de l’Antiquité au Moyen âge, et de là à l’époque moderne, Spengler dépei­gnait un paysage de chaînes de mon­tagnes, dans lequel une civi­li­sation en suit une autre, chacune d’elle naissant, gran­dissant, vieillissant et mourant, à peu près comme un être humain.

J’étais assis et lisais, res­sentant véri­ta­blement mon horizon s’élargir. De temps à autre je posais le volume afin d’assimiler ces nou­velles idées. Et puis, là aussi, j’ai regardé vers Jaffa, à l’époque encore une ville arabe.

Spengler affirmait que chaque civi­li­sation vit environ mille ans, finissant par créer un empire mondial, après quoi une nou­velle civi­li­sation prend sa place. De son point de vue, la civi­li­sation occi­dentale était sur le point de créer un empire mondial allemand (Spengler était allemand, bien sûr) après lequel la civi­li­sation sui­vante serait russe. Il avait raison et il avait tort : un empire mondial était sur le point de naître, mais il était amé­ricain, et la civi­li­sation pro­chaine sera pro­ba­blement chinoise.

EN ATTENDANT, l’Amérique gou­verne le monde, et cela nous conduit, natu­rel­lement, à Barack Obama.

J’ai suivi son dis­cours d’acceptation du Prix Nobel. Ma pre­mière impression fut qu’il était presque impudent : venir à une céré­monie de paix et y jus­tifier la guerre. Mais quand je l’ai relu une seconde puis une troi­sième fois, j’y ai trouvé d’indéniables vérités. Moi aussi je crois qu’il y a des limites à la non-​​violence. Aucune non vio­lence n’aurait pu arrêter Hitler. L’ennui est que cette idée sert très souvent de pré­texte à l’agression. Qui­conque veut lancer une guerre stupide – une guerre qui tout sim­plement ne résoudra pas le pro­blème qui l’a jus­tifiée – ou une guerre pour un objectif indigne, prétend qu’il n’y a pas d’alternative.

Obama essaie de coller le label “pas d’alternative” sur la guerre afghane – guerre cruelle, superflue et stupide s’il en est, tout comme nos propres trois der­nières aven­tures militaires.

Les obser­va­tions d’Obama méritent réflexion. Elles invitent au débat, et même l’exigent. Mais il était étrange de les entendre à l’occasion de la remise d’un prix de paix. Il aurait été plus approprié de les pro­noncer à l’Ecole mili­taire de West Point, où il s’exprimait une semaine auparavant.

(Un humo­riste allemand fit remarquer qu’Alfred Nobel, qui ins­titua le prix, avait inventé la dynamite. “C’est le bon ordre des choses” dit-​​il, “d’abord vous faites tout sauter, et puis vous faites la paix.”)

JE M’ATTENDAIS à ce qu’Obama utilise son dis­cours pour pré­senter une vraie vision à portée mon­diale, au lieu de tristes réflexions sur la nature humaine et le caractère inévi­table de la guerre. En tant que Pré­sident des Etats-​​Unis, au cours d’une telle occasion festive, alors que l’humanité entière l’écoutait, il aurait dû insister sur la nécessité du nouvel ordre mondial qui doit voir le jour au cours du XXIe siècle.

La grippe porcine est un exemple qui montre comment un phé­nomène mortel peut se pro­pager sur toute la Planète en quelques jours. La fonte des ice­bergs au Pôle nord pro­voque l’engloutissement d’îles dans l’océan Indien. L’effondrement du marché immo­bilier à Chicago fait que des cen­taines de mil­liers d’enfants en Afrique meurent de faim. Les lignes que j’écris en ce moment attein­dront Honolulu et le Japon en quelques minutes.

La Planète est devenue une entité – des points de vue poli­tique, écono­mique, mili­taire, envi­ron­ne­mental, de la com­mu­ni­cation et médical. Un diri­geant qui est aussi un phi­lo­sophe devrait montrer la voie pour fabriquer un ordre mondial enga­geant , un ordre qui relè­guerait dans le passé les guerres en tant que moyens pour résoudre les pro­blèmes, qui abo­lirait les régimes tyran­niques dans tous les pays et ouvrirait la voie vers un monde libéré de la faim et des épidémies. Pas demain, bien sûr, ni dans notre géné­ration, mais comme un but à atteindre, pour diriger nos efforts.

Obama doit sûrement penser à tout ceci. Mais il repré­sente un pays qui s’oppose à tant d’aspects impor­tants d’un ordre mondial enga­geant. Il est naturel qu’un empire mondial s’élève contre un ordre mondial qui limi­terait ses pou­voirs et les trans­fé­rerait à des ins­ti­tu­tions mon­diales. C’est pourquoi les Etats-​​Unis s’opposent à une cour de justice mon­diale et empêchent les efforts du monde entier pour sauver la planète et en éliminer toutes les armes nucléaires. C’est pourquoi ils s’opposent à ce qu’une véri­table gou­ver­nance mon­diale rem­place les Nations unies, qui sont presque devenues un ins­trument de la poli­tique amé­ri­caine. C’est pourquoi ils font l’éloge de l’OTAN, bras armé des Etats-​​Unis et refusent l’émergence d’une force inter­na­tionale réel­lement efficace.

La décision nor­vé­gienne de décerner à Obama le prix Nobel de la paix frise le ridicule. Dans son dis­cours d’Oslo, Obama n’a fait aucun effort pour fournir, post factum, une jus­ti­fi­cation plau­sible à cette décision. Après tout, ce n’est pas un prix destiné à des phi­lo­sophes mais à des gens d’action, pas pour des mots mais pour des actes.

QUAND IL fut élu pré­sident, nous nous atten­dions à avoir des décep­tions. Nous savions qu’aucun homme poli­tique ne pouvait être réel­lement aussi parfait que le can­didat Obama sem­blait l’être. Mais la déception est beaucoup plus grande et beaucoup plus dou­lou­reuse que nous l’avions prévu.

Cette déception touche en réalité tous les domaines pos­sibles. Obama n’a pas encore quitté l’Irak, mais s’enfonce des deux pieds pro­fon­dément dans le bourbier afghan – guerre qui menace d’être plus longue et plus stupide même que la guerre du Vietnam. C’est en vain que l’on cher­cherait un quel­conque sens à cette guerre. Elle ne peut pas être gagnée, et il n’est même pas clair de savoir ce qui consti­tuerait une vic­toire dans ce contexte. Elle est menée contre le mauvais ennemi – le peuple afghan, à la place de l’organisation al Qaida. C’est un peu comme si l’on réduisait une maison en cendres pour la débar­rasser des souris.

Il a promis de fermer Guan­tanamo et les autres camps de torture – pourtant ils sont tou­jours en fonctionnement.

Il a promis de sauver les masses de chô­meurs dans ce pays, mais verse de l’argent dans les poches des riches pri­vi­légiés qui sont aussi pré­da­teurs et gloutons que jamais.

Sa contri­bution à la solution de la crise cli­ma­tique est surtout verbale, comme l’est son enga­gement pour la des­truction des armes de des­truction massive.

Certes, la rhé­to­rique a changé. L’arrogance mora­li­sa­trice de la période Bush a été rem­placée par un style plus récon­ci­liateur et l’apparence d’une recherche d’accord équi­table. Ceci doit être dûment apprécié. Mais pas outre mesure.

EN TANT qu’Israélien, je suis natu­rel­lement inté­ressé par son attitude à l’égard de notre conflit. Quand il fut élu, il suscita de grands, et même trop grands espoirs. Comme le chro­ni­queur du Haaretz Aluf Ben l’a écrit cette semaine : “On l’a considéré comme un croi­sement entre le pro­phète Isaïe, la mère Térésa et Uri Avnery.” Je suis flatté de me trouver en si bonne com­pagnie, mais je suis for­cément d’accord : la déception est à la hauteur des espoirs.

Dans tout le long dis­cours d’Oslo, Obama nous a consacré en tout et pour tout seize mots : “Nous le voyons au Moyen-​​Orient, le conflit entre Arabes et Juifs semble se durcir.”

Bien, d’abord ce n’est pas un conflit entre Arabes et Juifs. Il est entre Pales­ti­niens et Israé­liens. C’est une dif­fé­rence impor­tante : quand on veut résoudre un pro­blème, on doit en premier lieu en avoir une image claire.

Plus important : ceci est la remarque d’un spec­tateur. Quelqu’un assis dans son fau­teuil qui regarde l’écran de télé­vision. Un cri­tique de théâtre qui évalue une pièce. Est-​​ce ainsi que le Pré­sident des Etats-​​Unis considère le conflit ?

Si le conflit est vraiment en train de se durcir, les Etats-​​Unis, et Obama per­son­nel­lement, doivent en porter une grande part de res­pon­sa­bilité. Son recul sur la question des colonies et son total abandon devant le lobby pro-​​Israël des Etats-​​Unis a encouragé notre gou­ver­nement à croire qu’il pouvait faire tout ce qu’il voulait.

Au début, Ben­jamin Neta­nyahou était inquiet à propos du nouveau pré­sident. Mais la crainte s’est dis­sipée, et aujourd’hui notre gou­ver­nement traite Obama et son équipe avec un dédain frôlant le mépris. Les enga­ge­ments pris avec la der­nière admi­nis­tration ont été violés tout-​​à-​​fait ouver­tement. Le Pré­sident George W. Bush avait reconnu les “blocs de colonies” en échange de l’engagement de geler toutes les autres de façon per­ma­nente et de déman­teler les avant-​​postes établis depuis mars 2001. Non seulement pas un seul avant-​​poste n’a été démantelé, mais cette semaine le gou­ver­nement a accordé le statut de “zone prio­ri­taire” à des dizaines de colonies en dehors des “blocs”, y compris les pires des repaires kaha­nistes. C’est de l’un d’entre eux que cette semaine des voyous sont sortis pour aller mettre le feu à une mosquée.

Le « gel » est une plai­san­terie. Dans ce théâtre de l’absurde, les colons tiennent le rôle d’une oppo­sition vio­lente qui est à la fois invitée et payée par le gou­ver­nement. La police n’emploie pas contre eux des gaz au poivre, des gaz lacry­mo­gènes, des balles en caou­tchouc et des matraques – comme elle le fait chaque semaine contre les mani­fes­tants israé­liens qui pro­testent contre l’occupation. Pas plus qu’elle ne fait des incur­sions noc­turnes dans les colonies pour arrêter les acti­vistes – comme elle le fait aujourd’hui à Bilin et dans d’autres vil­lages palestiniens.

A Jéru­salem, bien sûr, l’activité de colo­ni­sation fonc­tionne à plein régime. Des familles pales­ti­niennes sont jetées hors de leur maison sous les cris de jubi­lation des colons, et les quelques Israé­liens qui pro­testent contre l’injustice sont envoyés à l’hôpital et en prison. Les groupes de colons engagés dans ces acti­vités reçoivent des dona­tions venant des Etats-​​Unis qui sont déduc­tibles des impôts – donc Obama paye indi­rec­tement les actes même qu’il condamne.

PENDANT une heure heu­reuse sur la plage, sous le doux soleil de l’hiver, j’ai réussi à repousser au loin cette situation dépri­mante. Avant d’atteindre la maison, une marche de dix minutes, cette situation m’est revenue et m’est retombé dessus de tout son poids. Ce n’est pas le moment de s’endormir. Il y a encore un combat à mener devant nous, et pour le gagner nous devons nous mobi­liser de toutes nos forces.

Et Obama ? Aïe-​​bama.