Aïda Touma-Sliman, une « wonderwoman » à la Knesset

La députée est une figure de proue du combat des citoyens arabes de l’État hébreu, malgré un double handicap : être une Arabe en Israël, et une femme dans un monde d’hommes, la Knesset. C’est grâce à son dévouement et sa grande énergie qu’elle a réussi à s’imposer.

Chloé Rouveyrolles, L’Orient le Jour, dimanche 26 février 2017

Aïda Touma-Sliman est née à Nazareth, dans le nord d’Israël. Elle appartient aux 17,5 % de la population israélienne d’origine palestinienne, qui ont, en théorie, tous les droits et devoirs conférés par la nationalité israélienne, mais qui, en pratique, sont trop souvent discriminés et marginalisés. Ces familles sont celles qui sont restées là où elles vivaient après 1948, date de la première guerre israélo-arabe.

Élue depuis 2015, la députée estime que la situation est, aujourd’hui, particulièrement critique pour sa communauté. « Il a pu y avoir une atmosphère qui pouvait sembler en faveur de l’assimilation des Palestiniens, mais maintenant, on est clairement dans un climat de provocation et d’appel à la haine », analyse l’élue depuis son petit bureau bien ordonné de Jérusalem.

L’actuel gouvernement israélien a organisé plusieurs campagnes dans le but affiché de promouvoir une meilleure intégration des Arabes israéliens, les incitant, par exemple, à servir dans la police. Même Benjamin Netanyahu, Premier ministre du gouvernement le plus à droite de l’histoire du pays, exhortait cet été les Arabes d’Israël à se sentir sur un pied d’égalité avec le reste de la population et à « prospérer », annonçant au passage des sommes « sans précédent » bientôt investies dans les services qui leur sont dédiés.

Sur le terrain, toutefois, l’ambiance n’est pas au melting-pot, mais bien à l’antagonisme. En début d’année, des dizaines de démolitions de maisons d’Arabes, notamment dans un village bédouin non autorisé selon la réglementation israélienne, Oumm al-Hiran, dans le Néguev, ont eu lieu, suivies d’immenses manifestations, y compris à Tel-Aviv, pour les dénoncer.

« Nous sommes à un point critique de notre histoire : nous luttons pour notre survie », commente Aïda Touma-Sliman. « Je sais donc que ma cause est juste », poursuit-elle. Cette conviction lui donne une motivation sans limite. Aïda court de la salle de vote à la commission sur la Condition des femmes qu’elle préside – elle est la première Arabe israélienne à diriger une commission législative permanente en Israël. Le très charismatique député arabe en Israël, Ahmad Tibi, réélu quatre fois depuis 1999, qualifie Aïda Touma de « têtue et particulièrement solide au niveau politique ». Sa première élection à la Knesset, en 2015, couronne une vie d’engagements. Ancienne journaliste, elle a fondé une importante association de lutte contre les violences faites aux femmes en 1992 et a toujours milité avec Hadash, le parti communiste palestinien en Israël.

Aux dernières élections, Aïda n’a pas célébré cette victoire tant attendue seule. Les députés arabes ont enregistré leur plus large victoire à la Knesset en emportant 13 sièges sur les 120. Une large coalition de différents partis, la Liste arabe unie, a permis de piocher dans l’intégralité du vote arabe. La députée veut se servir de cette nouvelle force : « On peut enfin travailler efficacement : même si je peux être en désaccord avec des députés de ma coalition, les attaques ne sont plus personnelles, on débat et on se met d’accord. » À l’autre extrémité du spectre politique de la coalition, dans le « camp musulman », la cinquantenaire – issue d’une famille chrétienne – est respectée. « Sur certaines questions qui relèvent vraiment de l’opinion, je peux être en désaccord avec elle, précise Massoud Ganaim, député du Mouvement islamique israélien, mais je suis d’accord avec ma collègue Aïda sur toutes nos priorités absolues, c’est-à-dire : la fin de l’occupation, la création d’un État palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale et la lutte contre le racisme à l’égard de notre communauté. »

Aïda Touma-Sliman sait néanmoins qu’au-delà des programmes et des manifestes, la création d’un État palestinien n’est pour l’instant « pas à l’ordre du jour », tant elle estime que d’autres incendies sont à éteindre avant. Son premier combat, le féminisme, pourrait en pâtir. « Même s’il est essentiel pour moi, je dois faire des choix, regrette-t-elle, mes ressources en énergie sont limitées. » Pourtant, elle est loin de compter ses heures et vit presque en moine-soldat. Aïda Touma-Sliman a marié ses deux filles en deux ans et dort moins de six heures par nuit. Chaque semaine, elle prend une heure pour elle à Saint-Jean-d’Acre, où elle habite en dehors des sessions parlementaires : « Je vais à la mer et j’y jette tous mes soucis. »