Abbas fait double emploi

Joharah Baker, dimanche 7 décembre 2008

Dimanche 23 novembre, le Conseil Central de l’OLP a élu Mahmoud Abbas Pré­sident de la Palestine. Le dernier pré­sident qu’avaient eu les Pales­ti­niens était Yasser Arafat (Abu Ammar), décédé il y a 4 ans. Abbas, déjà pré­sident de l’Autorité Pales­ti­nienne (AP) et chef du Fatah, est désormais le nouveau chef de l’état.

Mais la réalité, c’est que depuis cette élection, le Pales­tinien lambda peine à com­prendre qui occupe quelle fonction, comment et pourquoi cette fonction pré­si­den­tielle existe, et ce que cela signifie concrè­tement. Cela est d’autant plus vrai dans le contexte pales­tinien actuel. La Cis­jor­danie et la Bande de Gaza sont isolées l’une de l’autre géo­gra­phi­quement et poli­ti­quement, alors que le Hamas et le Fatah, dans leur quête res­pective du pouvoir, tour à tour s’arrachent les yeux et se poi­gnardent dans le dos.

Ce n’est pas tou­jours facile de recons­tituer le puzzle poli­tique pales­tinien et de com­prendre les méandres de son orga­ni­sation. Avant la nais­sance de l’Autorité Pales­ti­nienne, l’Organisation de Libé­ration de la Palestine (OLP) était la seule autorité légitime repré­sentant les Pales­ti­niens. Etablie his­to­ri­quement dans le but de libérer toute la Palestine – notamment mais pas uni­quement par la lutte armée et la résis­tance, l’Intifada de 1987 a bou­le­versé les repères poli­tiques de ses diri­geants. Cela a amené l’OLP à accepter la pro­po­sition de la com­mu­nauté inter­na­tionale de renoncer à la lutte armée et d’ouvrir des négo­cia­tions avec Israël sur la base de la réso­lution 242 des Nations Unies, qui demande le retrait d’Israël des ter­ri­toires occupés en 1967 et appelle à un règlement paci­fique du conflit.

Yasser Arafat, alors pré­sident du Comité Exé­cutif de l’OLP et chef du Fatah, a accédé à cette demande mais en exi­geant également des garanties – à savoir qu’en même temps qu’ils rejoin­draient la table des négo­cia­tions, les Pales­ti­niens pro­cla­me­raient leur état sur la Cis­jor­danie, la Bande de Gaza et Al Quds Al Shareef (Jérusalem-​​Est). Natu­rel­lement, Arafat fut alors élu pré­sident de cet « Etat », qui, pour les diri­geants pales­ti­niens, devait advenir des négo­cia­tions qu’ils venaient d’accepter.

Il n’est pas besoin de pré­ciser que la fonction de Pré­sident de la Palestine était et reste à ce jour sym­bo­lique, créée à l’époque pour fédérer le soutien inter­na­tional aux Pales­ti­niens dans leur quête de sou­ve­raineté par le biais de négo­cia­tions paci­fiques. Une grande partie de la com­mu­nauté inter­na­tionale en avait d’ailleurs bien compris le sens, 120 pays recon­naissant l’état virtuel de Palestine quand il fut pro­clamé le 15 novembre 1988.

Après la signature des accords d’Oslo en 1993, l’Autorité Pales­ti­nienne a été créée comme une autorité inté­ri­maire devant guider son peuple vers la sou­ve­raineté. Arafat, tou­jours fin poli­ticien, s’était assuré qu’il serait également élu à la tête de l’AP, évitant ainsi toute diver­gence entre les deux fonc­tions de leader sym­bo­lique de la Palestine et de diri­geant prag­ma­tique de l’AP.

De toute évidence, cela a bien fonc­tionné, jusqu’à sa mort en novembre 2004. Mais depuis, l’inaccessible fonction de pré­sident de Palestine est restée vacante et le serait pro­ba­blement restée, mais c’était sans compter sur la situation actuelle dans les Ter­ri­toires Pales­ti­niens. Alors que Mahmoud Abbas a été élu démo­cra­ti­quement à la pré­si­dence de l’AP en 2005, il s’est depuis retrouvé au centre d’un conflit de pouvoir et d’une bataille rangée avec le Hamas, un parti qui met aujourd’hui en doute la légi­timité de son mandat en affirmant qu’il prend fin en janvier 2009.

On peut ainsi se demander pourquoi la récente élection de Mahmoud Abbas au poste de pré­sident de la Palestine a eu lieu à ce moment précis. On ne peut la com­prendre que dans le cadre d’une stra­tégie générale visant à ren­forcer les pré­ten­tions de Abbas à la légi­timité aux yeux de son peuple. Il va sans dire qu’Abbas est soumis à une forte pression, à la fois de son peuple et de son parti poli­tique, pour prendre l’initiative et mettre un terme au désas­treux conflit entre le Hamas et le Fatah. La société pales­ti­nienne met également la pression sur le Hamas pour qu’il fasse la moitié du chemin vers Abbas. La com­mu­nauté inter­na­tionale, de son côté, veut voir le Hamas délogé du pouvoir et Abbas et son gou­ver­nement à sa place.

Mahmoud Abbas est désormais pré­sident de la Palestine, mais est-​​ce que cela signifie vraiment quelque chose dans la réalité ? S’il y avait un véri­table état à gou­verner, alors là oui, cela pourrait signifier quelque chose. En 1988, la décision de pro­clamer un état avec à sa tête un pré­sident avait une portée poli­tique et diplo­ma­tique énorme, qui a au moins en partie été béné­fique. Mais aujourd’hui, l’élection n’aura très pro­ba­blement aucun effet et n’influencera ni dans un sens ni dans l’autre les Pales­ti­niens au sujet de la légi­timité de Abbas. De même qu’elle n’aura aucun impact juri­dique sur de futures élec­tions au sein de l’Autorité Palestinienne.

A tout le moins, faire de Abbas le pré­sident de la Palestine n’est qu’un nouvel épisode des rela­tions entre les Pales­ti­niens et la com­mu­nauté inter­na­tionale. C’est un rappel – en par­ti­culier destiné aux Etats-​​Unis, que les Pales­ti­niens visent tou­jours l’objectif initial affirmé en 1988, à savoir établir un état pales­tinien indé­pendant sur les terres pales­ti­niennes occupées en 1967. Si les Pales­ti­niens ont obtenu une seule chose de la pro­cla­mation de leur état, c’est bien la recon­nais­sance inter­na­tionale du droit de cet état à exister. Alors que l’idée d’un état pales­tinien n’était à une époque même pas envi­sagée par la grande majorité de la com­mu­nauté inter­na­tionale, c’est désormais le pré requis sur lequel toutes les négo­cia­tions s’enclenchent.

Aujourd’hui, le Pré­sident de notre Autorité et de la Palestine a fort à faire. Contrai­rement à son pré­dé­cesseur, Abu Ammar, Abbas a du mal à diriger son peuple der­rière la ban­nière de l’unité nationale. Les vio­lentes que­relles internes et les cli­vages poli­tiques qui ont miné les Pales­ti­niens ces der­nières années ont affaibli Abbas et diminué sa capacité à diriger tous les Palestiniens.

Dans son dis­cours inau­gural, Abbas a affirmé qu’il appel­lerait à la tenue simul­tanée d’élections légis­la­tives et pré­si­den­tielles au début de l’année pro­chaine, si les négo­cia­tions avec le Hamas échouaient. Le Hamas a rejeté cette pro­po­sition, rap­pelant une nou­velle fois qu’Abbas ne peut pas convoquer ces élec­tions sans l’accord du Conseil Central de l’OLP, qui détient la majorité des sièges. On ne peut pas encore dire si cette récente élection atteindra l’objectif avoué de ren­forcer Abbas. Mais une chose lui est acquise. S’il perd les élec­tions pré­si­den­tielles pales­ti­niennes au détriment du Hamas ou d’un autre parti, il restera au moins dans l’histoire comme le deuxième pré­sident palestinien.

Joharah Baker écrit pour le pro­gramme Media et Infor­mation (Media and Infor­mation Pro­gramme) de MIFTAH (Pales­tinian Ini­tiative for the Pro­motion of Global Dia­logue and Demo­cracy). On peut la joindre à l’adresse sui­vante : mip@​miftah.​org.