A propos de l’importance du conflit politique en Iran

Nahla Chahal, mardi 23 juin 2009

Le conflit iranien en place est d’une impor­tance telle qu’il ne peut être mesuré à l’aune des humeurs des res­pon­sables israé­liens, ni même au vu des intérêts israé­liens ou américains

Le conflit poli­tique violent qui oppose les leaders du régime poli­tique iranien aurait-​​il sombré dans le sang si n’était aussi for­tement pré­sente l’inclination au popu­lisme de M. Ahmadi Nejad ? Il est normal que ce conflit trouve son reflet dans les mani­fes­ta­tions opposées qui occupent les rues, et que les élec­tions pré­si­den­tielles soient une occasion pour le rendre public. Mais que sert, et qui sert la répression vio­lente, pra­tiquée par les unités de police et de la garde révo­lu­tion­naire ou « pasdaran » ?

Il n’est pas correct de pré­tendre que ces mani­fes­ta­tions menacent la sécurité du régime : tous les leaders de l’opposition font partie de ce régime, et ceux qui en sont dehors sont tel­lement faibles qu’ils ne menacent rien du tout. Les « inter­ven­tions occi­den­tales » non plus !

Ces argu­ments sont aussi stu­pides que ceux qui pré­tendent qu’Ahmadi Nejad sert en fin de compte Israël et les EU en leur offrant « l’ennemi idéal », pré­tention qui repose sur la joie de Neta­nyahou et de ses pairs pour sa réélection, joie exprimée publiquement.

Le conflit iranien en place est d’une impor­tance telle qu’il ne peut être mesuré à l’aune des humeurs des res­pon­sables israé­liens, ni même au vu des intérêts israé­liens ou amé­ri­cains : nous sommes témoins d’un des épisodes déter­mi­nants de la direction que prendra cet événement qui s’est produit en 1979, et qui a ébranlé la région et le monde, reprenant des dis­cus­sions d’une grande impor­tance sur ce qu’est l’Islam, sur la religion comme donne poli­tique, sur sa capacité a être un moteur de chan­gement révo­lu­tion­naire, (et non pas conser­vateur, ou uni­quement spi­rituel et cultuel), sur l`Iran comme force régionale confirmée, qui a l`ambition de jouer un rôle dans l’émergence d`un 2ème pôle mondial, selon les condi­tions du moment bien évidemment, c’est à dire certes dif­férent de ce qu’a été l’Union Sovié­tique, mais peut-​​être mélan­geant ce qu’elle a été avec un tiers-​​mondisme du type Bandung.

Ce qui se passe en Iran actuel­lement est un épisode qui dira – encore une fois - si l’Etat révo­lu­tion­naire (c’est à dire "être révo­lu­tion­naire") est obli­ga­toi­rement répressif de la mul­titude des points de vue, into­lérant d’une oppo­sition, inca­pable de rechercher des consensus pour résoudre les diver­gences et avancer, il dira si l’Etat révo­lu­tion­naire est obli­ga­toi­rement minable, réducteur, inca­pable d`inspirer l’esprit : il n`y a eu aucun texte digne de ce nom depuis les écrits de Sha­riati !! Quelle misé­rable révo­lution que celle-​​là qui ne sup­porte pas ses propres fils !

Zahra Ichraqi, petite –fille de Kho­meiny et mili­tante isla­miste connue, est-​​elle contre-​​révolutionnaire ? Khatami, le réfor­mateur isla­miste, lui aussi, est-​​il contre-​​révolutionnaire ? Le sont-​​ils même les libéraux, tels que Moussawi, au nom duquel se déroulent les mani­fes­ta­tions aujourd`hui, et celui qui le sou­tient, Raf­sandjani, libéral et qu’on donne pour assez cor­rompu, mais qui reste le pré­sident du « Conseil de l’intérêt du régime » une des ins­tances les plus influentes du pouvoir ?

Combien est misé­rable une révo­lution qui se déchaine à chaque quart de tour sur un vieux Mon­sieur hors jeu, Ibrahim Yazadi, tentant ainsi d’insinuer que les événe­ments en cours lui res­semblent, lui qui est si proche de « l’Occident ». Quelle fal­si­fi­cation ! Puis faut-​​il vraiment qu’une révo­lution, quelle qu’elle soit, soit si aride, si rêche, inter­pellant juste les ten­dances les plus enfouies des caté­gories les plus pauvres, ne pré­sentant ainsi des « intérêts des pauvres » que ce que la misère de leur réalité actuelle formule, au lieu de mobi­liser leur vision d’un futur libéré de toute forme d’oppression, qu’elle soit de classe ou autre ?

Ce sont là des ques­tion­ne­ments posés depuis la Révo­lution d’Octobre 1917, et même avec la Révo­lution fran­çaise, fille des « Lumières ». Des ques­tion­ne­ments renou­velés avec le grand bond en avant de Mao, puis la révo­lution cultu­relle, qui avaient sacrifié des mil­lions de vies pour réa­liser les « objectifs »…sans parler des ver­sions fran­chement abjectes telle l’expérience des khmers rouges, ou des ver­sions tra­vesties telle le sort qu’a fini par connaitre la révo­lution algérienne…

Il est sûrement correct de dire que la répression des mani­fes­ta­tions actuelles en Iran sert à conforter une des ten­dances du régime et à la pré­senter comme l’unique voie pos­sible. M. Ahmadi Nejad veut conso­lider sa vision et celle de son courant, à propos de ce qui fait consensus parmi tous les cou­rants, à savoir comment l’Iran devrait faire pour devenir une force régionale res­pectée. Pour ce faire, il a besoin de mettre en place une cohé­rence interne solide, à défaut d’être générale, celle du « nerf » qu’il représente.

Pour réa­liser cet objectif, Nejad compte sur un dis­cours « radical » qui englobe tous les niveaux : un islam ultra conser­vateur, (alors que la radi­calité isla­mique pourrait être celle d’une théo­logie de la libé­ration, d’ailleurs ne peut-​​on pas dire que Nejad propose là une « contre radi­calité » ?), des prio­rités qui ne souffrent pas la nuance, des dis­po­sitifs en faveur des couches les plus pauvres, qui sont désor­donnés, non métho­diques, irré­fléchis et aléa­toires, mais qui sont béné­fiques en ce temps d’ étouf­fement écono­mique en Iran, où 15 mil­lions de familles vivent sous le seuil de pau­vreté. La classe moyenne ira­nienne, réputée assez large, rétrécit et les rangs des démunis dans les villes et des régions rurales ne cessent de s` amplifier. Il s’appuie aussi sur le large milieu de ceux qui ont « fait des sacri­fices » pour la révo­lution isla­mique ira­nienne, à savoir les familles des vic­times de la guerre avec l’Irak, et ceux qui vivent finan­ciè­rement de leur enrô­lement dans la garde révo­lu­tion­naire, et qui en tirent force pour assoir leur place sociale. Tout ceci est coiffé d’un dis­cours pro­vo­cateur, et exhibitionniste.

Tous les cou­rants du régime iranien veulent doter l’Iran du pouvoir tech­no­lo­gique nucléaire, tous savent que cette ambition se heurte au refus amé­ricain et occi­dental, mais Ahmadi Nejad, par ses mots et ses pos­tures, a réussi à avoir l’air de celui qui y tient le plus ! Il a même accaparé la défense de la Palestine, et la confron­tation avec Israël, avec des posi­tions qui ne servent pas cette cause.

Ce qui ne veut pas dire que ce qui la ser­virait serait une posture de sou­mission aux diktats de cet Occident, à sa gestion mal­heu­reuse de la question pales­ti­nienne et à la folie israé­lienne. Mais la question pales­ti­nienne a besoin avant tout, et plus que tout, de montrer son caractère éthique et sa dimension humaine inter­na­tionale, ce que brouille tota­lement le dis­cours de Nejad.

Cela signifie en fin de compte, que l’on peut être anti-​​colonialiste , contre le colo­nia­lisme occi­dental qui perdure sous dif­fé­rentes formes, militant pour la Palestine, et contre l’acceptation de la poli­tique israé­lienne, et même de la création d’Israël comme fatalité intou­chable, militant aux côtés des opprimés, des démunis et des exploités ( dit « les pauvres » !), sou­tenant l’émergence d’un bloc tiers-​​mondiste, au centre duquel se trou­verait l’Iran et qui voudra, voire défenseur acharné de la poten­tialité révo­lu­tion­naire et pro­gres­siste de l’Islam…et opposé à M. Ahmadi Nejad, et opposé à la répression odieuse en cours en Iran.

D’ailleurs, Il est indispensable que l’on soit comme ça !