A propos de "Lebanon"

Walid Salem, lundi 1er mars 2010

Le site internet Rue89 a récemment publié une tribune signée par Walid Salem, éditeur libanais en France, à propos de la sortie du film israélien Lebanon sur les écrans français et sa consé­cration à la Mostra de Venise. Cet article a suscité de vives réac­tions, autant chez les lec­teurs français que libanais. iloubnan​.info a contacté Walid Salem qui, après avoir vu ce film, revient plus en détail sur ce qui a pro­voqué sa « sourde et étrange colère ».

A quelques jours de la sortie en France du film israélien « Lebanon », de Samuel Maoz, j’ai publié une tribune sur le site internet français Rue89. Par­te­naire de la sortie du film en France, ce site d’information lui offrait, et lui offre tou­jours, un soutien publi­ci­taire tout natu­rel­lement accom­pagné d’éloges dithy­ram­biques. Il a, malgré tout, aima­blement accepté de rendre public « la colère » d’un Libanais.

Je m’étonnais alors de cet engouement des ins­ti­tu­tions et des cri­tiques ciné­ma­to­gra­phiques pour ce nouveau genre, visi­blement propre au cinéma israélien, qui consiste à mettre en scène un épisode des guerres au Liban par ceux qui les ont menées, autrement dit des soldats devenus cinéastes. Je n’avais pas vu ce film à l’écriture de cette tribune. Il m’a donc été reproché d’en parler. Cer­tains n’ont pas compris ma conster­nation devant le tra­ves­tis­sement de l’Histoire par l’esthétique affable du cinéma, vue de la lor­gnette psy­cho­dra­ma­tique chère à cer­tains dis­tri­bu­teurs de prix ; ni l’indignation de voir jux­ta­posées la douleur de toute une popu­lation encore dans le deuil et les paillettes de la gloire offerte aux états d’âme de quelques soldats.

Oui, il y a un devoir moral pour aborder ces sujets dans des œuvres à la portée média­tique. Ce devoir per­verti à plu­sieurs reprises constitue une insulte, le couvrir de prix est une caution du mépris. Que l’on bran­disse la qualité de la réa­li­sation ou quelque intention paci­fique importe peu, il s’agit de dou­leurs per­sis­tantes et réveillées à chaque conflit. Le pardon par le cinéma, s’il en est, n’a le goût de rien devant les inten­tions bel­li­queuses encore affi­chées sur ce front.

Cependant, je suis allé voir ce film.

Il n’est pas question pour moi d’en faire une cri­tique ciné­ma­to­gra­phique, ma réaction va au-​​delà. Elle va là où nous sommes les seuls à pouvoir aller, en tant que Libanais, en tant que peuple qui a lon­guement et durement subi ces guerres, qu’elles soient faites en notre nom ou pas, nous les avons vécues. Car ce qui est d’abord très curieux, c’est que ce film a pour titre « Lebanon ». Cette idée de mar­keting sau­grenue annonce d’emblée la légèreté idéo­lo­gique. A ma connais­sance, il n’y a aucun film, de ou sur la guerre, qui porte tout bon­nement le seul nom de l’« autre », parce qu’aucun autre réa­li­sateur n’a eu la mau­vaise foi d’étaler ses tor­tueux états d’âme en donnant à ses maux un nom aussi accu­sateur. C’est un film qui aurait mérité le nom de « Tsahal », ou encore « Paix en Galilée », appel­lation offi­cielle de cette inter­vention militaire…

A en croire la cri­tique et la pré­sen­tation som­maire, tout comme Ari Folman avec Valse avec Bachir, Samuel Maoz fait un aveu au monde : la guerre est une chose hor­rible ! Les réelles images des enfants dis­loqués, des mères en pleurs, des vil­lages en ruines, de tout un pays dévasté, n’ont en leur temps jamais suffi à un tel constat. Ces images sont tou­jours dif­fi­ciles à regarder : en Occident, au nom d’une cer­taine dignité humaine, il est pré­fé­rable de ne pas en faire la dif­fusion et chacun se protège, se voile la face, pour ne pas être réel­lement atteint par de telles atro­cités dont on peut, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, accuser de mani­puler des esprits. Les médias y contri­buent au nom de l’éthique.

Car dans beaucoup de pays, y compris le nôtre, dès qu’une guerre pointe à l’horizon, l’opinion publique est invitée à servir l’engagement poli­tique de sa nation par une totale adhésion et à accepter les choix des repor­tages télé­vi­suels comme la garantie de sa propre sécurité. Entre les citoyens devenus spec­ta­teurs et l’armée, qui en est alors l’acteur essentiel, la soli­darité est assurée par une médiation direc­tement confiée à la télé­vision en tant que porte-​​parole. Face à ce porte-​​parole, Pierre Bourdieu déplorait dans son livre L’opinion publique n’existe pas, Ques­tions de socio­logie (Edi­tions de minuit) l’approbation par le silence ou l’absence de démenti. Parfois, le cinéma joue incons­ciemment le même rôle !

En effet, bien qu’il soit question des hor­reurs de la guerre, il n’est pas question de toutes les hor­reurs de la guerre. Dans leurs deux films auto­bio­gra­phiques, Folman (pour Valse avec Bachir) et Maoz (pour Lebanon) parlent de celles qu’ils ont vécues, en prenant soin de rester à dis­tance de la réalité globale ; pour l’un, à travers la tech­nique du dessin animé ; pour l’autre, par la volonté d’en confiner l’histoire à l’intérieur d’un tank, avec l’unique regard vers l’extérieur que donne le viseur du poste de tir.

A travers ce viseur maté­rialisé par la croix d’une mire, les images de l’« exté­rieur », mis à part celles qui rendent compte des soldats accom­pa­gnant à pied la pro­gression du char, illus­trent par leurs choix les bons sen­ti­ments de ces valeureux guer­riers. Je n’en retiens que deux : le zoom sur un âne éventré, tou­jours en vie, la larme à l’œil, ainsi que la scène d’une liba­naise dont la robe prend feu, lorsque à moitié dénudée, elle se voit offrir une cou­verture par le chef de l’unité israé­lienne. Il y en a bien d’autres : corps cal­cinés, corps mutilés, cadavres ensan­glantés… Mais ces scènes relèvent de ce que Jean-​​Luc Godard qua­lifie purement et sim­plement d’images por­no­gra­phiques tant : « il y a quelque chose non pas d’immoral, mais d’amoral, à montrer ainsi l’amour ou l’horreur avec les mêmes gros plans ».

Par le choix com­pulsif – je l’avoue – de ces deux scènes, je ne vous invite pas à en tirer les conclu­sions gro­tesques voulues par le réa­li­sateur, mais, à vrai dire, à par­tager le sen­timent abject qu’elles pro­curent ! De l’abjection empruntée à Jacques Rivette et du sen­timent que « la gravité de cer­tains sujets implique la plus grande rigueur », que « toute incon­sé­quence condamne le réa­li­sateur, même drapé dans sa bonne conscience poli­tique, et confirme son inanité ciné­ma­to­gra­phique ». Maoz et Folman doivent savoir de quoi je parle, Rivette faisait alors la cri­tique, dans les Cahiers du Cinéma, du film « Kapo » sur les camps de concen­tra­tions !!! Car il est vrai que « le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est dif­ficile, lorsqu’on entre­prend un film sur un tel sujet […], de ne pas se poser cer­taines ques­tions préa­lables ». Ils auraient donc négligé de se les poser ? Soit. Tous ceux qui les ont dis­tingués, auraient-​​ils fait de même et seraient alors très loin de ces consi­dé­ra­tions politiques ?

Je rajoute, avec la véhé­mence de Rivette, que l’homme qui décide de pleurer les souf­frances d’un âne dans une guerre res­pon­sable de mil­liers de vic­times, que l’homme qui décide qu’une femme se plaît à fixer des yeux un char pendant plus de dix secondes alors qu’elle vient de voir mourir sa fille, que cette même femme est ten­drement recou­verte d’un drap par un soldat, « cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris » car cet homme triche et ment. Ceux qui ont dis­tingué cet homme, vic­times ou pas de son leurre, sont tout aussi « mépri­sables ». « Faire un film, c’est donc montrer cer­taines choses, c’est en même temps, et par la même opé­ration, les montrer d’un certain biais ; ces deux actes étant rigou­reu­sement indis­so­ciables. […] Toute approche du fait ciné­ma­to­gra­phique qui entre­prend de sub­stituer l’addition à la syn­thèse, l’analyse à l’unité, nous renvoie aus­sitôt à une rhé­to­rique d’images qui n’a pas plus à voir avec le fait ciné­ma­to­gra­phique que le dessin indus­triel avec le fait pic­tural », écrivait Rivette.

Nos choix nous jugent. Ainsi les choix du réa­li­sateur (notamment de laisser toute la cruauté de cette guerre à un pha­lan­giste dans une scène rap­portée), le choix du jury de la Mostra de Venise de dis­cerner le lion d’or à ce film, ne suf­fisent pas à défendre une telle rhé­to­rique. Même si elle est aveu, cet aveu, dit dans le dos des vic­times, res­semble à un chu­cho­tement, une messe basse, dans l’oreille de l’Occident tendue par le biais du médium cinématographique.

Sans doute que, de cette manière, les choses passent mieux. Sans doute que, de cette manière, le Figaro se donne raison de titrer mal­adroi­tement un article sur ce film : « Avoir vingt ans au Liban ». Sans doute que, de cette manière, il est normal que Google affiche en pre­mière position le film sur une recherche avec le mot « Lebanon ». Sans doute que, de cette manière, notre blessure devant cette œuvre restera aussi secon­daire et hélas ordi­naire que des dom­mages col­la­téraux… Parce que le doute est bien ce dont Maoz semble le plus dépourvu.