À pas comptés

Christian Melville, dimanche 22 juin 2008

Mon premier est un chef de gou­ver­nement désavoué par la majorité de son opinion publique ; mon deuxième est un régime à bout de forces après des années d’ostracisme ; mon troi­sième est un pays déchiré par ses contra­dic­tions internes. Et mon tout pourrait s’appeler paix.

Tel est, résumé en charade, un état des lieux proche-​​orientaux à l’approche d’un été que d’aucuns don­naient pour par­ti­cu­liè­rement chaud et que l’on com­mence à entrevoir – attention, pas trop s’en faut – comme pouvant être non pas « polaire » mais disons pas­sa­blement tempéré, avec d’appréciables embellies.

Pour désigner un genre d’exercice rarement réussi, il existe une expression empruntée au langage foot­bal­lis­tique : le « golden hat trick », per­for­mance dans laquelle le joueur par­vient à marquer un but avec chacun des deux pieds et un troi­sième de la tête. Des esprits cha­grins noteront que le coup de sifflet mar­quant le début de la partie est loin d’avoir été donné, qu’il reste deux mi-​​temps à dis­puter, enfin que nul n’est en mesure à l’heure actuelle de prédire quel sera le score final, ni même si l’on ira jusqu’au bout du temps régle­men­taire (d’ailleurs, y en a-​​t-​​il un ?). À tout le moins, trois des quatre équipes se sont déjà pré­sentées sur le terrain, la qua­trième (liba­naise) ne donnant pas l’impression de vouloir suivre les exemples pales­tinien et syrien dans les rap­ports avec l’ennemi.

Mer­credi (18 juin), un haut res­pon­sable du ministère israélien de la Défense a offi­ciel­lement confirmé ce que, depuis la veille, on donnait déjà pour acquis : une trêve allait être ins­taurée dans la bande de Gaza, favo­ra­blement accueillie par le Hamas et censée déboucher sur la levée du blocus en vigueur depuis un an ainsi que sur l’arrêt des opé­ra­tions de guerre de part et d’autre. Le hic, c’est que si les inten­tions avouées sont louables, les arrière-​​pensées, elles, le sont moins.

Ainsi, les Pales­ti­niens sont accusés d’avoir accepté un arrêt momentané des opé­ra­tions de guerre dans le but de renou­veler leur arsenal, de par­achever l’entraînement de nou­velles unités et de per­mettre à une popu­lation exsangue de souffler quelque peu. L’autre camp, dit-​​on, cherche à redorer son blason, pas­sa­blement terni depuis que le monde est témoin, images à l’appui, de la grande misère des Gazaïotes, privés de courant élec­trique, d’essence et de divers autres pro­duits de pre­mière nécessité parce que le régime dont ils se sont dotés, lors d’élections légis­la­tives libres, est entré en guerre contre à la fois l’Autorité de Mahmoud Abbas et Tel-​​Aviv.

Étrange détente donc, où chacun garde le doigt sur la gâchette, menaçant même d’un nouveau degré dans l’escalade qui se poursuit depuis l’intifada déclenchée il y a huit ans, suivie d’une bonne dizaine de phases d’hostilités suc­cédant à des cessez-​​le-​​feu plus ou moins longs.

On cher­cherait en vain une quel­conque simi­litude entre cette situation uni­for­mément chao­tique et des rap­ports syro-​​israéliens frôlant constamment le pré­cipice sans jamais y verser. Bien au contraire. Avant-​​dernière en date des (presque) éclaircies, un témoi­gnage de l’influent Haaretz révélant que les deux parties, au bout de deux années de négo­cia­tions secrètes, se trou­vaient à l’aube d’une ère nou­velle quand avait éclaté dans le ciel libanais le coup de ton­nerre de juillet-​​août 2006.

Démentie par les deux inté­ressés, la nou­velle a tou­tefois paru cré­dible à toutes les chan­cel­leries, jusques et y compris dans le passage ayant trait au retour du Golan dans le giron damascène et à la pro­messe d’un arrêt du soutien aux « groupes mili­tants anti-​​israéliens », une formule englobant le mou­vement de Khaled Mechaal et celui de sayyed Hassan Nas­rallah. Il y a quelques semaines, Bou­thayna Chaabane confirmait l’engagement de res­tituer le plateau occupé lors de la guerre de juin 1967, et annexé par la suite. Le sujet était de nouveau sur le tapis lors des dis­cus­sions engagées durant deux jours, sous l’égide d’Ankara, et qui se sont clô­turées « dans une atmo­sphère positive et constructive », à en croire le go between turc.

Il convien­drait, certes, de tem­pérer les ardeurs enthou­siastes, tant auront été peu encou­ra­geants, ces qua­rante der­nières années, les pré­cé­dents, depuis la fameuse réso­lution 242 du Conseil de sécurité aux accords de Genève de 2003, en passant par les deux Camp David, Madrid, Oslo, Wye River puis Charm el-​​Cheikh, Taba, le plan Abdallah d’Arabie saoudite, la « feuille de route » du quar­tette et les réunions Yasser Abed Rabbo-​​Yossi Beilin de Genève. Tout de même, cela fait pas mal de rayons de soleil, et en un court laps de temps, si l’on prend en compte, en plus, la petite phrase de Condo­leezza Rice, lundi à Bey­routh, suivie hier de celle de Mark Reguev.

Mais Dieu que les petits pas semblent lents dans la longue marche menant aux portes de la paix !