À Sabastiya (Palestine), la Bible au service de l’occupation

Promenade à travers l’histoire. Les vestiges archéologiques de Sebastè se trouvent en territoire palestinien occupé, sur la commune de l’actuelle Sabastiya. Mais pour les Israéliens, ce site est celui de la Samarie biblique. Le discours des archéologues sert donc à justifier l’amputation du village palestinien de ces vestiges, considérés comme un espace autonome arraché aux mémoires et usages locaux. In fine, il est transformé en parc national, et la protestation des habitants palestiniens, purement symbolique, est inaudible.

Orient XXI, jeudi 27 octobre 2016

© Kévin Trehuedic, 8 septembre 2016

Sabastiya est une commune rurale palestinienne de trois mille habitants réunis autour d’un village et de vestiges archéologiques situés à une douzaine de kilomètres au nord-ouest de Naplouse, en territoire palestinien. Le site est identifié à Samarie (As-samera en arabe, Shomron en hébreu), l’ancienne capitale d’Israël, c’est-à-dire, aux IXe et VIIIe siècles avant notre ère, le royaume hébreu du nord, dont Jérusalem ne faisait pas partie. Dans la première moitié du XXe siècle, de grandes fouilles ont été menées, dont l’objectif était d’exhumer les vestiges de l’époque évoquée dans la Bible [1].

Les conclusions de cette « archéologie biblique » sont désormais contestées et réexaminées par les spécialistes [2]. La plupart des vestiges visibles à présent datent du IIIe siècle de notre ère, soit postérieurement à la refondation de la ville par Hérode sous le nom de Sebastè (en grec Sebastos), traduction du latin augustus, (vénérable ou vénéré) en hommage au premier empereur romain Auguste, d’où est dérivé le toponyme moderne en arabe. La présence hébraïque est attestée, entre autres, par la céramique et par une centaine d’inscriptions.

Un « parc national » israélien en territoire occupé

En 1970, Israël a classé « parc national » l’acropole où se trouve la plus grande partie des ruines archéologiques. Selon les accords d’Oslo, celle-ci est en zone C, c’est-à-dire sous contrôle total d’Israël pour la sécurité et l’administration, tandis que le village palestinien, plus à l’est, est en zone B, sous contrôle administratif palestinien (et sous contrôle israélien pour la sécurité).

mosaicghsebastia.com

Les colonnades, les ruines des fortifications et des édifices parsèment les terrasses agricoles où les villageois palestiniens continuent de cultiver olives et abricots, mais elles ne sont pas véritablement aménagées, bien que s’y pressent touristes et pèlerins désireux de contempler les lieux évoqués par la Bible. Les ressorts idéologiques qui animaient les premiers archéologues, en effet, ont contribué à forger l’imaginaire de ce lieu et continuent, en l’absence de fouilles modernes, de peser sur les constructions mémorielles. Face au village et au site archéologique se tient l’une des toutes premières colonies israéliennes d’après 1967, dont le nom, Shavei Shomron, qui signifie « ceux qui reviennent à Samarie » en dit assez sur le programme idéologique qui a fondé son implantation. Aux vestiges antiques à Sabastiya se superposent plusieurs lieux imaginaires façonnés par les discours des archéologues, des colons, des villageois et des visiteurs.

La colonie israélienne, enclose il y a dix ans par un haut mur, est un lieu largement fermé aux touristes. Elle accueille mille habitants qui se représentent leurs voisins palestiniens comme une population exogène. À l’est du site archéologique, le village se masse autour d’un café et de son jardin dessiné par les Britanniques, que bordent la mairie et la mosquée principale — une ancienne cathédrale croisée du XIIe siècle ornée d’un minaret de la fin du XIXe siècle — adjacente à plusieurs bâtiments d’époque byzantine, médiévale ou ottomane, parfois transformés en guest houses, ainsi qu’à un grand mausolée romain. Rares sont les cars de pèlerins qui s’y arrêtent, pourtant les villageois s’efforcent d’y développer un tourisme alternatif.

Sabastiya parmi les ruines

En zone B également, les parcelles qui couvrent les pentes nord d’où émergent des rangées de colonnes romaines sont riches de tombes antiques pillées depuis des décennies [3]. Outre sa fonction symbolique d’appropriation de la terre, la recherche des trésors archéologiques est une source de revenus non négligeable. Les monnaies les plus communes sont revendues aux touristes de passage, les plus rares et les plus chères aux Israéliens.

mosaicghsebastia.com

Sur les hauteurs du village, un grand terre-plein, bordé à l’ouest par des rangées de colonnes, marque l’entrée du site archéologique et la frontière des zones B et C. Il sert de parking aux touristes, de terrain de football aux jeunes du village et de terrasse aux cafés et restaurants. Il recoupe l’emplacement du forum romain et c’est ainsi qu’il apparaît sur les cartes touristiques, bien que les villageois continuent de l’appeler bayader (aire de battage), terme qui témoigne de son usage agricole jusqu’au milieu du XXe siècle. Le circuit habituel emmène alors le touriste au théâtre romain que les villageois aussi bien que les colons utilisent encore régulièrement comme lieu de spectacle. On progresse ensuite jusqu’à la terrasse supérieure où apparaît une tranchée non rebouchée dévoilant le temple d’Auguste et les restes des palais israélites, jouxtant un monticule artificiel créé des déblais issus de cette tranchée. C’est le point le plus haut, d’où l’on domine la colonie israélienne et d’où l’on aperçoit la Méditerranée, et c’est là que les villageois hissent parfois le drapeau de la Palestine. Cette terrasse est dorénavant le lieu favori des explorations nocturnes des pillards palestiniens puisque leur police n’a pas autorité à intervenir en zone C. Depuis quelques années, les visites des colons s’y font également plus régulières.

La « bayader » et sa colonnade (CC) Photo Serge Negre

En redescendant au sud de l’acropole, on s’arrête d’abord à l’église byzantine et médiévale consacrée à Saint Jean-le-Baptiste, puis on rejoint la voie à colonnades romaines de huit cents mètres de long, habituel lieu de promenade des familles palestiniennes et désormais asphaltée pour permettre une progression rapide des jeeps de l’armée israélienne. Cette route débouche à l’ouest sur la porte monumentale de la ville encadrée de deux tours imposantes d’époque romaine. Aucun panneau explicatif n’est venu informer le touriste qui, d’ordinaire et malgré la présence de quelques barrières métalliques, garde l’impression d’un lieu largement laissé à l’abandon.

Mémoire locale

Ces différents espaces débordent et se recoupent imparfaitement. Si les ruines de l’acropole font naturellement partie intégrante de Sabastiya pour ses habitants, le discours des archéologues ampute le village de ses vestiges, considérés comme un espace autonome arraché aux mémoires et usages locaux. Ainsi les cartes dessinées par les Palestiniens associent-elles toujours ces ruines au village et parfois aux ressources agricoles, quand, à l’inverse, le catalogue des sites archéologiques autour de Naplouse établi par les prospections israéliennes compte deux entrées distinctes — l’une pour le village, l’autre pour les ruines de l’acropole [4]. Les colons arriment ces vestiges à la colonie voisine qui se superpose à l’ancienne Samarie biblique, abstraction faite de la présence palestinienne ; en revanche, leurs voisins soldats figurent souvent sur les cartes réalisées par les Palestiniens. Le catalogue israélien précédemment cité couvre un territoire dénommé Manassé d’après l’une des tribus mythiques de l’Israël biblique, ce qui signale aussi les références chronologiques qui déterminent la construction mémorielle du site.

Dessin d'un habitant de Sabastiya

Les temporalités mobilisées, en effet, sont tout aussi diverses. Les archéologues produisent ordinairement un non-lieu en superposant sur une même carte à valeur heuristique des édifices de périodes différentes où figurent des bâtiments désormais invisibles et recouverts après fouilles. Les seuls habitants qui les visualisent sont les pillards qui lorgnent les cartes archéologiques. Dans leur discours, les colons favorisent quant à eux la période israélite dont le judaïsme s’affirme l’héritier dès l’Antiquité. L’université d’Ariel, une colonie de Cisjordanie qui envisage l’ouverture de nouvelles fouilles à Sabastiya, bénéficie sur Internet d’une vitrine anglophone, en partie destinée à lever les fonds nécessaires à ses campagnes archéologiques. On y lisait ainsi jusqu’en mars 2016 que celle-ci « considère de la plus haute importance le développement d’outils scientifiques qui aideront à retracer les origines et les racines de la souveraineté juive dans le pays » [5].

Les habitants de Sabastiya se situent naturellement dans un temps plus resserré. Sur les cartes qu’ils dessinent, « la vieille ville » n’est que le centre du village avec les maisons ottomanes et la mosquée médiévale. À la question de la présence hébraïque d’il y a presque trois mille ans, ils répondent d’une manière qui satisfait mal les archéologues, en la niant simplement ou bien, sans remettre en cause le paradigme des colons d’une présence juive ancienne, en affirmant l’antériorité de la présence cananéenne dont ils se considèrent les héritiers. C’est-à-dire comme une étape de la longue chaîne d’invasions superficielles de ce territoire que leurs ancêtres auraient toujours peuplé.

Un patrimoine menacé

Ces discours autonomes ou enchevêtrés n’ont ni la même autorité ni la même diffusion. Celui des archéologues jouit parfois d’un prestige suffisant auprès des habitants pour qu’ils s’improvisent guides touristiques sur la base d’anciens travaux surannés. Ils transmettent alors les vestiges intellectuels de l’« archéologie biblique » aux pèlerins qui viennent précisément pour l’écouter. Le discours archéologique, seul habilité à parler vrai du passé, se donne comme imperméable aux contingences politiques ; partant, il constitue aussi un excellent instrument d’appropriation de l’espace que les colons cherchent à manipuler. Qu’une partie de leur discours — hors leurs médias dédiés — paraisse se plier aux exigences de cette discipline, et les archéologues ou historiens le relaient parfois naïvement. Aussi une campagne récente des colons accusant à tort les Palestiniens de vandalisme s’est-elle propagée dans les canaux de diffusion universitaires.

Restaurant et magasin d'antiquités détruits à Sabastiya par les bulldozers israéliens / Activestills.org, 9 août 2016

L’avenir archéologique de Sabastiya est en grand danger. D’une part, les pillards palestiniens se sont déplacés sur l’acropole alors qu’ils se limitaient autrefois à ses abords, dont les ressources leur paraissent désormais épuisées. D’autre part, le site Internet des Amis de l’université d’Ariel a revendiqué pour elle les droits exclusifs de fouille à Sabastiya, en violation des conventions internationales. [6] Celles-ci exigeraient en effet qu’Israël protège le site, mais devraient lui interdire de nouvelles campagnes archéologiques [7].

L’« archéologie biblique » au service du récit national israélien

L’instrumentalisation politique au service de la construction nationale est un lieu commun de l’archéologie. Celle-ci n’est pas un champ neutre où femmes et hommes de bonne volonté feraient de la science. Non seulement les résultats d’une fouille (les archives) peuvent être débattus, mais le choix de fouiller tel ou tel site, de laisser découvert tel ou tel horizon stratigraphique — en somme, la production même de l’archive archéologique — est un choix épistémologique. L’archéologie est destructive par nature, car il est impossible de fouiller une seconde fois des vestiges qui n’étaient conservés que grâce à l’ensevelissement ; toutefois, l’archéologue les restitue sous la forme d’un discours et d’artefacts enregistrés dans les musées. En Cisjordanie, ces artefacts se trouvent conservés pour la plupart à l’intérieur des colonies et les rapports de fouilles ne sont pas directement accessibles en langue arabe [8]. Les deux étapes du processus archéologique participent donc tout à la fois de ce qui est perçu par les habitants de Sabastiya comme une confiscation des richesses de leur territoire, ce qui précipite en retour les activités de pillage de Palestiniens.

Celles-ci alimentent l’argumentaire d’Israéliens dont l’objectif est de clôturer le site archéologique, au motif de le protéger, pour le constituer en parc national dont l’entrée serait payante, renforçant alors le chapelet de colonies autour de Naplouse. Une première étape en est l’application d’ordres de démolition des bâtiments en zone C, où les Palestiniens n’obtiennent presque jamais de permis de construire. Un restaurant et une boutique de souvenirs à l’orée du site archéologique ont ainsi été détruits les 8 et 9 août 2016. La réponse symbolique des habitants de Sabastiya fut de hisser sur la hauteur le drapeau palestinien, que l’armée israélienne s’est efforcée dix fois de mettre à bas depuis le 25 août 2016, au cours d’incursions militaires presque quotidiennes. Les habitants qui agitent ce drapeau ne s’expriment que dans des médias arabophones peu relayés et, dans le champ universitaire, demeurent des « sans-voix ».

Drapeaux palestiniens au sommet de l'acropole Photo Kévin Trehuedic, septembre 2016

Cette situation dramatique n’est pas isolée en Palestine, cependant Sabastiya constitue un cas particulièrement aigu d’une construction différentielle des espaces et des mémoires et d’un gâchis considérable du patrimoine commun. Pour retourner la métaphore archéologique de Sigmund Freud dans Malaise dans la civilisation, « la même unité de lieu ne tolère point deux contenus différents. »

[1Les premières campagnes furent financées par Jacob Schiff, un philanthrope américain qui espérait que « quelque chose serait mis à nu, qui donnerait au monde une lumière nouvelle sur la vie et les réalisations de nos ancêtres en Palestine ». Les résultats en furent publiés par G. A. Reisner, C. S. Fischer, D. G. Lyon, Harvard Excavations at Samaria (1908-1910), Cambridge, 1924. La seconde campagne des années 1930, sous la responsabilité de Harvard et du Palestinian Exploration Fund, de la British Academy, de la British School of Archaeology de Jérusalem et de la jeune université hébraïque a donné lieu à trois publications sous la direction de J. W. Crowfoot et al., Samaria-Sebaste, 1-2-3, Londres, 1938-1942-1957.

[2Voir notamment R. E. Tappy, The Archaeology of Israelite Samaria, vol. 1-2, Atlanta, 1992-2001.

[3L’écrivain américain Mark Twain qui visita Sabastiya en 1867 jugeait qu’ « il n’y avait rien à faire qu’à acheter quelques poignées de vieilles pièces de monnaie romaines à un franc la douzaine ». L’usage moderne des détecteurs de métaux a considérablement aggravé le pillage.

[4A. Zertal, The Manasseh Hill Country Survey. Vol. 1 : The Shechem Syncline, Brill, Leiden-Boston, 2004, n ° 231-232.

[5La mention a été retirée le 30 mars 2016 après l’intervention d’une journaliste. Voir aussi l’alerte lancée dès novembre 2015 par l’association israélienne Emeq Shavé.

[6Israël a ratifié en 1957 et en 1958 la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé et son premier protocole, mais pas le second protocole de 1999.

[7Dans le deuxième protocole de 1954 sur la protection des biens culturels en cas de conflit armé, voir l’article 9 sur la « protection des biens culturels en territoire occupé ».

[8Cf. Occupation Remains. A Legal Analysis of the Israeli Archeology Policies in the West Bank : An International Law Perspective, Diakonia, décembre 2015.