À Ramallah, une activité économique en demi-​​teinte

Sophie Janel, mardi 8 juin 2010

Au-​​delà de la forte crois­sance et d’une cer­taine fré­nésie immo­bi­lière, l’économie pales­ti­nienne reste tri­bu­taire de l’aide inter­na­tionale et des res­tric­tions israéliennes.

Le retour des beaux jours à Ramallah s’accompagne de l’ouverture - ou réou­verture - de nom­breux bars-​​restaurants, à l’instar du Snober. Avec le retour des tem­pé­ra­tures esti­vales, ce bar en plein air accueille, en soirée et en journée, Pales­ti­niens et étrangers. À l’ombre des pins, une piscine, des canapés, un écran géant pour les ama­teurs de ballon rond et une piste de danse enflammée tous les jeudis et ven­dredis soir. Beit Hanisa, Zan, Orjuan, Azure, Pronto… La liste des endroits où sortir, danser, dîner à Ramallah ne cesse de s’allonger.

À chaque coin de rue, les marteaux-​​piqueurs s’activent matin et soir. La fré­nésie immo­bi­lière recouvre les col­lines du siège de l’Autorité pales­ti­nienne. Dans cette commune de 40 000 habi­tants, immeubles d’habitation et bureaux poussent comme des cham­pi­gnons, illus­trant les efforts de Salam Fayyad, le Premier ministre pales­tinien, qui vise l’établissement d’un État pales­tinien « indé­pendant et viable » d’ici à 2011. En 2009, la crois­sance écono­mique des ter­ri­toires pales­ti­niens a atteint 7 % du PIB, selon le Fonds moné­taire inter­na­tional. Selon Salam Fayyad, elle serait de plus de 10 % en Cisjordanie.

Mais l’économie pales­ti­nienne reste tri­bu­taire de l’aide inter­na­tionale et des res­tric­tions israé­liennes sur les mou­ve­ments des per­sonnes et des mar­chan­dises. Par rapport à 2000, le PIB pales­tinien a décliné de 13 %. Pour l’année 2009, la part de l’aide dans le PIB pales­tinien a certes reculé, mais elle y compte tou­jours pour près de 18 %, contre quelque 30 % en 2008. En 2009, selon le FMI, les pays dona­teurs ont débloqué 1,5 mil­liard de dollars à l’Autorité pales­ti­nienne afin de lui per­mettre de financer son budget ainsi que des pro­grammes de déve­lop­pement. « Ce n’est pas un boom écono­mique, seulement de l’activité écono­mique », nuance Sam Bahour, un consultant américano-​​palestinien ins­tallé à Ramallah depuis 10 ans. « L’activité écono­mique est impor­tante, mais cela n’a rien à voir avec une économie en déve­lop­pement », poursuit-​​il, avant d’ajouter : « Il y a 10 ans, il me fallait 20 à 25 minutes pour me rendre à Bethléem depuis Ramallah. Main­tenant, il me faut plus de deux heures à cause du mur, et nous sommes obligés de passer par des routes sinueuses et dan­ge­reuses. J’utilise donc plus d’essence, je me rends plus souvent chez mon gara­giste. Tout cela est bon pour le PIB ! »

Selon un rapport du FMI, les res­tric­tions israé­liennes « entravent tou­jours l’activité écono­mique inté­rieure et le com­merce exté­rieur », les impor­ta­tions ou expor­ta­tions, l’accès à l’eau, les fron­tières, le tou­risme… Même si de nom­breux check­points ont été levés par les Israé­liens faci­litant l’accès à cer­taines com­munes comme Naplouse, au nord de la Cis­jor­danie, les res­tric­tions de mou­ve­ments sont tou­jours pré­sentes. Le mur sépare des fer­miers de leurs terres et des com­mer­çants de leur clientèle. Les ter­ri­toires pales­ti­niens, Cis­jor­danie et Gaza, ne pos­sèdent ni port ni aéroport.

« Notre économie est sur pilotis. Les construc­tions d’immeubles et les res­tau­rants ne sont que des façades, mais les Israé­liens contrôlent tout. C’est comme une bulle qui peut exploser à tout moment », ajoute Ibrahim, un entre­preneur de Jéricho résidant dans la ville siège de l’Autorité pales­ti­nienne. « C’est une économie de survie », ren­chérit Sam Bahour, qui fut l’un des fon­da­teurs de la com­pagnie télé­pho­nique pales­ti­nienne Palnet.

Après les deux pre­mières inti­fadas en 1987 et en 2000, nom­breux ont été les Pales­ti­niens à avoir quitté le ter­ri­toire. Grâce à cette activité écono­mique plus ou moins impor­tante, des emplois sont créés dans de nom­breux sec­teurs, même si le taux de chômage atteint tou­jours 18 % en Cis­jor­danie et 37 % à Gaza.

« Ramallah ne repré­sente pas la Palestine, c’est une exception. Une bulle », déclare Mohammad tout en sirotant une bière au Beit Haneesah, un bar-​​restaurant qui a ouvert en avril dernier. Ramallah est une oasis en Cis­jor­danie. Les soldats israé­liens patrouillent rarement dans la ville, contrai­rement à Hébron, située au sud de la Cis­jor­danie. Les colons, situés non loin, sont moins agressifs qu’à Naplouse, au nord, ou Hébron, ville coupée en deux dont la moitié est sous contrôle israélien, selon les accords de paix d’Oslo signés en 1993. Des immeubles de luxe sont en construction alors qu’à Jérusalem-​​Est, nom­breux sont les Pales­ti­niens qui ne savent pas si leur maison sera encore debout en ren­trant le soir.

« Mais ce n’est pas parce qu’on va au res­taurant qu’on a une vie agréable. On ne peut pas sortir d’ici. Il faut un permis pour aller à Jéru­salem, un pas­seport pour passer Allenby (seule fron­tière que les Pales­ti­niens sont auto­risés à tra­verser pour se rendre en Jor­danie et accéder à un aéroport, NDLR). Et beaucoup paie­raient pour obtenir un pas­seport et s’envoler pour l’Europe ou les États-​​Unis, constate Ibrahim. Mais on a le droit d’essayer de vivre nor­ma­lement, non ? »