A Rafah, dans le piège des tunnels

Benjamin Barthe, mercredi 17 septembre 2008

"Anfaq", les tunnels en arabe… Le mot fait rêver tous les damnés de Rafah. Il appar­tient à la légende de cette ville fron­tière, divisée en deux parties, l’une égyp­tienne et l’autre pales­ti­nienne, depuis 1982, date du retrait défi­nitif d’Israël de la péninsule du Sinaï.

C’est une soirée du mois d’août, à la chaleur moite et entê­tante. Un lam­pa­daire de fortune diffuse un faible halo dans une allée du camp de réfugiés de Sha­boura, à Rafah, le cul-​​de-​​sac de la bande de Gaza. Hossam et Mohamed Kak, des cousins âgés d’une ving­taine d’années, pressent le pas en direction de la fron­tière avec l’Egypte.

Après plu­sieurs années sans le sou, ces deux jeunes pères de famille ont déniché le filon. Depuis une semaine, ils tra­vaillent dans les tunnels de contre­bande creusés sous les rou­leaux de bar­belés et le mur de brique qui sépare le mince ter­ri­toire pales­tinien du Sinaï égyptien. Une activité qui emploie une armada de petites mains, ruinées par le blocus de la bande de Gaza et prêtes à prendre tous les risques pour glaner quelques billets. "On n’avait pas encore touché de salaire, raconte Mohamed, un solide gaillard au visage encore joufflu, trois semaines plus tard. Mais le pro­prié­taire du tunnel avait promis de nous payer sur le produit de la car­gaison que l’on sor­tirait ce soir-​​là. A raison de 100 dollars la nuit de travail, on devait toucher une belle somme."

Arrivés sur place, les cousins Kak retrouvent deux col­lègues, Youssef, 17 ans, et Mahmoud, 43 ans. A eux d’acheminer vers la surface une cen­taine de sacs remplis de pro­duits ali­men­taires, les com­mandes des épiciers de Rafah, anxieux de remplir leurs rayon­nages en cette veille de ramadan. "J’ai demandé au patron s’il avait vérifié que les Egyp­tiens n’avaient pas gazé le tunnel comme ils le font de plus en plus, affirme Mohamed. Il m’a répondu qu’il était allé fumer une ciga­rette en bas et qu’il n’y avait pas de problème."

Tou­jours selon son récit, Mohamed descend le premier dans la che­minée, puis Hossam et les deux autres, tous espacés de dix mètres. Vingt minutes plus tard, un parfum étrange se fait sentir dans la galerie. Mohamed hurle "Gaz", mais il est trop tard. Ses trois com­pa­gnons sont déjà para­lysés. Il court quelques mètres en sens inverse, puis s’effondre. Des quatre corps remontés par les sau­ve­teurs, seul le sien sera réanimé. "Je remercie Dieu qu’on ait pu le sauver, les autres n’ont pas eu sa chance, dit son père, Abdallah, assis dans la cour de la mai­son­nette fami­liale. Mais je maudis les pro­prié­taires de tunnels qui exploitent notre misère. Et je maudis aussi le gou­ver­nement égyptien qui tue nos enfants sans pré­venir. S’il veut arrêter la contre­bande, il n’a qu’à ouvrir la fron­tière de Rafah."

"Anfaq", les tunnels en arabe… Le mot fait rêver tous les damnés de Rafah. Il appar­tient à la légende de cette ville fron­tière, divisée en deux parties, l’une égyp­tienne et l’autre pales­ti­nienne, depuis 1982, date du retrait défi­nitif d’Israël de la péninsule du Sinaï. Les pre­miers tunnels, pied de nez au diktat de l’Histoire, appa­raissent à cette époque. Un boyau creusé dans le sable, un système de poulie, une bassine pour entasser les mar­chan­dises et le tour est joué.

La zone fron­tière est tel­lement étroite qu’il suffit de quelques cen­taines de mètres pour passer d’un côté à l’autre. Dis­si­mulés sous un tapis, au rez-​​de-​​chaussée d’une bicoque de réfugiés, les départs de tunnels passent inaperçus. Les soldats israé­liens sta­tionnés dans la bande de Gaza sont d’autant moins vigi­lants que le trafic ne porte alors que sur des pro­duits de consom­mation cou­rante. Ciga­rettes, savon, fromage et vête­ments : le marché noir fait la fortune de quelques Bédouins roublards.

Tout se com­plique au début de la seconde Intifada, en octobre 2000. Les barons des ser­vices de sécurité pales­ti­niens confisquent cer­tains tunnels pour étoffer l’arsenal de leur milice. Les groupes armés, Hamas en tête, les imitent à leur tour. Le sous-​​sol de Rafah se trans­forme en une vaste foire aux flingues, où tran­sitent kalach­nikov, roquettes anti­chars, explosifs, et même, aux dires des ser­vices secrets israé­liens, quelques mis­siles sol-​​air de type Stinger. La des­truction par les bull­dozers de Tsahal de cen­taines de maisons accolées à la fron­tière n’y fait rien. La contre­bande s’accélère d’autant plus qu’à l’été 2005, dans le cadre de son retrait de Gaza, l’armée israé­lienne évacue le cor­ridor de Phi­la­delphie, qui longe la fron­tière. Le coup de force du Hamas en juin 2007 et la mise en qua­ran­taine de la bande de Gaza dopent encore un peu plus le trafic.

Aujourd’hui, le nombre de tunnels en service est estimé à environ 300. Soit, sur une fron­tière longue de 12 km, un départ tous les 40 m. L’artisanat des débuts a fait place à une industrie semi-​​clandestine, sur laquelle le Hamas col­lecte chaque mois plus de 10 mil­lions de dollars (7,08 mil­lions d’euros) de taxes. "S’il y a un jour un trem­blement de terre dans la région, ce sera un désastre, car le sous-​​sol de Rafah est devenu un gruyère", constate Khalil Shahin, ana­lyste écono­mique au Centre pales­tinien pour les droits de l’homme et résident de Rafah.

"Sans les tunnels, il n’y aurait plus de vie à Gaza", s’exclame Abu Mohamed, un épicier qui s’approvisionne exclu­si­vement auprès des tra­fi­quants. "C’est la réponse des Pales­ti­niens à tous ceux qui veulent les étouffer", ajoute-​​t-​​il sur le trottoir de son échoppe, qu’il a rebap­tisée Al-​​Attabeh, en réfé­rence à la place du même nom dans le centre du Caire, haut lieu du marché noir égyptien.

Au début de l’été, sous la pression des Etats-​​Unis et d’Israël, inquiets d’un débor­dement du blocus, l’Egypte a inten­sifié sa lutte. En quelques semaines, avec l’aide d’ingénieurs amé­ri­cains spé­cia­lisés dans la détection de ce genre d’ouvrages, une tren­taine de tunnels ont été fermés. Soit dyna­mités, soit scellés par une coulée de béton, ou encore inondés par le détour­nement d’une cana­li­sation. Offi­ciel­lement, l’Egypte dément tout usage de gaz et accuse les vapeurs de fioul émanant des bidons trans­portés par les tra­fi­quants. Depuis le début de l’année, une tren­taine de Pales­ti­niens, souvent jeunes, sont morts sous la terre de Rafah, soit par accident, soit du fait de la répression égyptienne.