"A Jénine, le Hamas est sous contrôle".

Julien Salingue., dimanche 18 mai 2008

Entretien avec Hisham Rohr, res­pon­sable de la Sécurité Pré­ventive à Jénine, en charge de la « sur­veillance du Hamas »

Le texte qui suit est extrait d’un entretien que j’ai réalisé dans le cadre de mes travaux de recherche. J’estime néan­moins qu’il pré­sente un intérêt pour tous ceux et toutes celles qui veulent mieux com­prendre la com­plexité de la situation dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. On pourra par­tiel­lement mesurer, à la lecture de cette interview, à quel point la société et le champ poli­tique pales­ti­niens sont tra­versés de contradictions.

Hisham Rohr, 37 ans, est l’un des res­pon­sables de la Sécurité Pré­ventive (SP) à Jénine. La SP est l’un des mul­tiples ser­vices de sécurité pales­ti­niens mis en place après les Accords d’Oslo. Hisham Rohr est en charge de la « sur­veillance du Hamas » dans l’ensemble de la Zone autonome de Jénine (ville, camp de réfugiés, villages).

Comme la plupart des hommes du camp de réfugiés de Jénine, dans lequel il réside, il a été arrêté à de mul­tiples reprises par les auto­rités israé­liennes. Au total, il a passé près de 9 ans en prison et n’était âgé que de 16 ans lors de sa pre­mière arres­tation en 1987. Sa maison fait partie des cen­taines d’habitations qui ont été détruites par l’armée israé­lienne en avril 2002 [1]

Notre dis­cussion a eu lieu dans un res­taurant, situé à l’extérieur de Jénine, lieu de rendez-​​vous favori des res­pon­sables du Fatah et des ser­vices. Phy­sique imposant, habillé en civil, lunettes de soleil, pis­tolet à la ceinture… Mon inter­lo­cuteur a le look typique des jeunes cadres des ser­vices de sécurité pales­ti­niens. Il a répondu spon­ta­nément à l’ensemble de mes questions.

J’ai choisi, pour l’instant, de ne pas ajouter de com­men­taires à l’interview. Chacun appré­ciera donc, au sens strict du terme, la portée des propos de mon interlocuteur.

Quand, comment et pourquoi avez-​​vous rejoint la Sécurité Préventive ?

Après avoir signé les Accords d’Oslo, Abu Ammar [Yasser Arafat] a bâti plu­sieurs ser­vices de sécurité pour assurer la bonne marche de la construction de l’Autorité Pales­ti­nienne. La Sécurité Pré­ventive était l’un de ces ser­vices, sûrement le plus essentiel d’entre eux. Comme c’était le service le plus important, Abu Ammar a choisi de mettre à sa tête des hommes forts et reconnus : [Mohammad] Dahlan [2] pour Gaza et Jibril [Rajoub] [3] pour la Cisjordanie.

C’est prin­ci­pa­lement parce que les res­pon­sables locaux de la Sécurité Pré­ventive étaient des gens avec qui j’avais fait de la prison que j’ai décidé de rejoindre ce service. Ceux qui ont été choisis pour être les res­pon­sables locaux étaient en effet, dans chaque ville, des gens qui avaient été des com­bat­tants pendant la pre­mière Intifada, des gens hon­nêtes, des gens reconnus, avec du pouvoir et du prestige. Donc je leur ai fait confiance et j’ai rejoint la Sécurité Pré­ventive dès le début. Ce service a com­mencé à être construit avant même que les Accords d’Oslo ne soient signés : j’ai moi-​​même par­ticipé à un camp d’entraînement de 3 mois en Jor­danie au milieu de l’année 1993.

Au début j’étais l’un des gardes du corps de Fayçal [al-Husseini [4] ]à Jéru­salem, à la Maison de l’Orient. Et plus tard je suis revenu tra­vailler à Jénine. Pour moi il s’agissait de par­ti­ciper à la construction de l’Autorité Pales­ti­nienne et de l’Etat palestinien.

Quel est le rôle de la Sécurité Préventive ?

Elle a été créée pour sur­veiller tous ceux qui s’opposent à la construction de l’Autorité Pales­ti­nienne et de l’Etat pales­tinien, tous ceux qui font obs­tacle au pro­cessus de paix. Pour les sur­veiller et aussi pour les com­battre si nécessaire.

C’est pour cela que lorsque la Sécurité Pré­ventive a été établie les seuls qui pou­vaient être recrutés étaient des gens du Fatah. Per­sonne du Hamas, du Jihad Isla­mique ou des autres partis ne pouvait être recruté. On ne voulait que des gens du Fatah, que des gens biens. Et cela ne suf­fisait pas d’être au Fatah : on orga­nisait des enquêtes appro­fondies sur la famille, les amis, les acti­vités de tous ceux qui vou­laient intégrer la Sécurité Pré­ventive avant qu’ils ne soient recrutés.

Vous êtes « responsable de la surveillance du Hamas ». Ce qui veut dire ?

Mon travail est de réunir le maximum d’informations sur le Hamas, sur ses membres, sur les asso­cia­tions qui lui sont liées… Nous avons au cours des années mené des enquêtes et constitué des dos­siers sur chaque membre et chaque asso­ciation du Hamas. Que font-​​ils ? Ont-​​ils des armes ? D’où vient leur argent ? Que font-​​ils avec ? Je peux vous le dire : à Jénine, le Hamas est sous contrôle. Après ce qui s’est passé à Gaza nous avons lancé une grande opé­ration contre eux en exi­geant qu’ils viennent nous déposer leurs armes. En un an nous avons arrêté plu­sieurs cen­taines de membres du Hamas, ici à Jénine, mais nous les avons relâchés rapi­dement lorsqu’ils accep­taient de nous remettre leurs armes et de s’engager à ne pas en acheter de nou­velles. Donc je vous le dis : ils sont sous contrôle.

L’ancien res­pon­sable de la Sécurité Pré­ventive à Hébron m’a confié qu’ils devaient faire face à plu­sieurs pro­blèmes pour imposer leur autorité, notamment le poids des grandes familles, les conflits avec le Hamas et le travail de sape de l’armée israé­lienne. Jénine est une ville très dif­fé­rente d’Hébron… Quels pro­blèmes avez-​​vous ren­contrés ici ?

Le seul pro­blème que nous avons eu ici, c’est l’armée israé­lienne. Car ici le Fatah était tel­lement fort que per­sonne ne pouvait, côté pales­tinien, s’opposer à notre autorité. Par contre les incur­sions israé­liennes, les arres­ta­tions, et à partir du début de la deuxième Intifada les attaques contre la Sécurité Pré­ventive elle-​​même nous ont fait beaucoup de tort. Ils m’ont arrêté plu­sieurs fois, alors que j’étais membre de la Sécurité Pré­ventive… Et aujourd’hui nous avons le même pro­blème : comment faire notre travail si les Israé­liens entrent dans le camp et tuent des habi­tants ? Comment expliquer aux gens que nous faisons notre travail pour que la paix avance si Israël ne fait rien pour faci­liter la paix ?

Mais vous tra­vaillez tout de même en coor­di­nation avec les ser­vices israé­liens… Même au plus haut niveau. Dès janvier 1994 il y a eu à Rome une ren­contre entre Dahlan, Rajoub et des res­pon­sables de l’armée israé­lienne et du Shin Beith afin de coor­donner les acti­vités de la Sécurité Pré­ventive et celles des ser­vices israéliens…

Oui, bien sûr… Nous avons des connexions avec eux, nous essayons de nous coor­donner. C’est d’ailleurs dans leur intérêt que nous puis­sions faire notre travail. Souvenez-​​vous : il y a un peu moins d’un an, un officier israélien s’est retrouvé par erreur au beau milieu de Jénine. Des membres du Jihad isla­mique ont voulu le kid­napper. Je fais partie de ceux qui se sont inter­posés et qui ont protégé l’officier israélien. Nous l’avons récupéré, mis dans ma voiture et nous l’avons ramené à la fron­tière… Cer­tains membres du Hamas ont dit qu’il fallait m’assassiner parce que j’étais un traître… Mais les auto­rités israé­liennes m’ont remercié pour ce geste et se sont engagées à ne plus m’arrêter.

Il y a 20 ans vous lanciez des pierres sur les soldats, aujourd’hui vous pro­tégez un officier israélien… Comment expliquez-​​vous cette évolution ?

Je veux la paix pour mon peuple. Je veux faire la paix avec Israël. J’ai lancé des pierres, comme tous les jeunes de mon âge, pour que les troupes d’occupation s’en aillent et nous laissent tran­quilles. Aujourd’hui quand des Pales­ti­niens vont tirer sur des Israé­liens, leur réponse est ter­rible. Ils sont beaucoup trop forts, en face, avec leurs avions et leurs tanks. Les attaquer, cela ne peut que nous causer encore plus d’ennuis. Ici ils ont détruit le camp en avril 2002. Ils ont tué des dizaines de gens. Il faut que cela cesse. Donc il faut empêcher ceux qui veulent leur tirer dessus de le faire. Pour par­venir à la paix il faut que règnent la loi et l’ordre. Faire res­pecter les lois, tel est mon travail. Et je conti­nuerai de le faire même si cela ne plaît pas à cer­tains. C’est de cette façon que je contribue à la construction de l’Autorité Pales­ti­nienne et de l’Etat palestinien.

Que répondez-​​vous à ceux qui affirment que Dahlan et Rajoub ont plus tra­vaillé pour pro­téger Israël que pour défendre les Palestiniens ?

S’ils ont été cri­tiqués de la sorte, c’est à cause de gens du Fatah qui ont répandu des rumeurs sur eux… Des gens qui n’appréciaient pas l’importance qu’ils avaient dans l’Autorité Pales­ti­nienne et qui ont voulu leur nuire. Croyez-​​moi Mohammad Dahlan est un homme fort et bon. S’il avait été soutenu il aurait pu empêcher le Hamas de s’emparer de Gaza.

Je fais appliquer la loi, je res­pecte la loi et j’obéis aux ordres de mes supé­rieurs de la Sécurité Pré­ventive. Dahlan n’est plus à la tête de la Sécurité Pré­ventive. Mais si jamais demain il me demande de faire quelque chose, je le ferai.

[1] Du 3 au 11 avril 2002, dans le cadre de l’opération « Rempart », plu­sieurs dizaines de véhi­cules blindés israé­liens, appuyés par des héli­co­ptères de combat et des bull­dozers, enva­hissent le camp de Jénine. Dans ce que les Israé­liens appellent la « bataille de Jénine » et les Pales­ti­niens le « mas­sacre de Jénine », 23 soldats israé­liens seront tués. Côté pales­tinien les rap­ports parlent d’au moins 52 morts, dont une majorité de civils. De mul­tiples enquêtes ont établi que l’armée israé­lienne s’était rendue cou­pable de nom­breux actes de crimes de guerre. Environ 200 habi­ta­tions ont été tota­lement détruites au bull­dozer et plu­sieurs cen­taines d’autres endommagées.

On pourra lire, entre autres : Daniel Bensaïd, Jénine : chro­niques d’un crime d’Etat, dis­po­nible sur http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e1439

Amnon Kapellouk, "Jénine, enquête sur un crime de guerre", Le Monde Diplo­ma­tique, mai 2002, dis­po­nible sur http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​2002​/​​05​/​​K​A​P​E​L​I​O​U​K​/​​16488.

[2] Mohammad Dahlan, né en 1961 à Khan Younes (dans le Sud de la Bande de Gaza), diri­geant de la Shabiba, mou­vement de jeu­nesse du Fatah, empri­sonné en Israël pendant les années 80 puis, peu après le début de la pre­mière Intifada (1987) banni des ter­ri­toires pales­ti­niens. Il rejoint alors la direction de l’OLP à Tunis et occupe rapi­dement des res­pon­sa­bi­lités dans le secteur des forces de sécurité. Associé aux négo­cia­tions dans le cadre du pro­cessus d’Oslo, il revient en 1994 dans les ter­ri­toires pales­ti­niens avec Yasser Arafat qui le nomme res­pon­sable de la Sécurité Pré­ventive à Gaza (il démis­sionnera du poste en 2002). En contact régulier avec la CIA et Israël, il est aujourd’hui établi qu’il a été un des éléments-​​​​clés de la ten­tative états-​​​​unienne de ren­ver­sement du gou­ver­nement Hamas en juin 2007. Plus de détails et de com­men­taires sur Mohammad Dahlan dans mon article « Comment les Etats-​​​​Unis ont organisé une ten­tative de putsch contre le Hamas ».

[3] Jibril Rajoub, né en 1953 à Dura (près d’Hébron), rejoint très tôt les rangs du Fatah. En 1968, il est condamné à une peine de prison à vie pour avoir lancé une grenade sur un bus israélien. Il sera libéré en 1985 dans le cadre d’un échange de pri­son­niers. Banni des ter­ri­toires pales­ti­niens en 1988, il rejoint la direction de l’OLP à Tunis et est rapi­dement associé au com­man­dement des forces de sécurité. Il revient en 1994 et est nommé res­pon­sable de la Sécurité Pré­ventive en Cis­jor­danie. Il entre­tient une rivalité avec son homo­logue de Gaza Mohammad Dahlan. En 2003 il est nommé Conseiller National à la Sécurité par Yasser Arafat pour contrer l’influence de Mohammad Dahlan, nommé Ministre de la Sécurité inté­rieure par Mahmoud Abbas. Il quitte son poste au début de l’année 2006.

[4] Fayçal al-​​​​Husseini, né en 1940 à Bagdad où son père avait émigré dans les année 30, rejoint la Cis­jor­danie en 1964. Membre de l’OLP, arrêté à de mul­tiples reprises par les auto­rités israé­liennes, il est un important acteur de la Pre­mière Intifada, membre du Com­man­dement National Unifié du sou­lè­vement. Israël refuse qu’il par­ticipe aux négo­cia­tions de Madrid (ouvertes en 1991) avant d’accepter qu’il rejoigne l’équipe des négo­cia­teurs en 1993. Nommé au Haut Com­man­dement du Fatah en 1994, repré­sentant de l’OLP à Jéru­salem (à la Maison de l’Orient) à partir de 1996, il décède en mai 2001.