A Hébron, l’intifada des caméras

Delphine Matthieussent, jeudi 10 juillet 2008

Cis­jor­danie. L’organisation B’Tselem équipe les Pales­ti­niens pour filmer les abus des colons.

Dia, Hussai et Mohammed Jabaari ne quittent pas l’écran du camé­scope des yeux. Serrés, tête contre tête, dans le salon de la maison fami­liale, ils font défiler les der­nières images prises par Mohammed, 12 ans. Sur la vidéo, leurs voisins, des habi­tants de la colonie juive de Kyriat Arba, près de Hébron, en Cis­jor­danie, se dirigent vers une syna­gogue impro­visée - une tente sur­montée d’une étoile de David géante - ins­tallée sur le terrain des Jabaari, à une cen­taine de mètres de leur maison. « Le plus important quand tu filmes, c’est que la main ne tremble pas », explique Mohammed, d’un ton sérieux. « La caméra nous protège contre les colons et les pierres », ajoute-​​t-​​il. La famille Jabaari, ainsi que plu­sieurs autres familles pales­ti­niennes, est ins­tallée à l’entrée d’Hébron, sur une bande de terre prise en tenaille entre Kyriat Arba et Givat Avot, une extension récente de la colonie, à quelques dizaines de mètres des habi­ta­tions palestiniennes.

Après un incident sérieux, en avril 2007, au cours duquel des colons ont pris à parti plu­sieurs des enfants Jabaari et lancé des pierres contre leur maison, l’organisation de défense des droits de l’homme israé­lienne B’Tselem leur a donné une caméra, dans le cadre de son pro­gramme « Shooting Back » (Filmer pour se défendre). « Les caméras sont très dis­sua­sives. Les colons réflé­chissent à deux fois avant de har­celer des Pales­ti­niens munis d’un camé­scope », explique Issa Amro, res­pon­sable du secteur de Hébron pour B’Tselem. « Nous apprenons surtout aux enfants, qui sont par­ti­cu­liè­rement réceptifs, à se servir des caméras. Nous en pro­fitons pour leur expliquer que les moyens non vio­lents, comme les caméras, sont plus effi­caces que les pierres », ajoute-​​t-​​il.

Heurts fré­quents. Une cen­taine de caméras ont été dis­tri­buées depuis le début 2007 par B’Tselem à des familles pales­ti­niennes vivant dans des zones de Cis­jor­danie, comme à Hébron, où les heurts avec les colons sont très fré­quents. Aux termes d’un accord avec l’Autorité pales­ti­nienne, Israël a évacué en 1997 80 % de la ville, occupant une enclave autour du Caveau des patriarches, où quelques cen­taines de colons vivent retranchés au milieu de 150 000 Pales­ti­niens, sous la pro­tection de l’armée. Les images vidéo recueillies par les Pales­ti­niens sont ensuite conservées et archivées par l’organisation, qui les met à la dis­po­sition des jour­na­listes. « De trop nom­breux inci­dents ne sont jamais rap­portés et restent invi­sibles parce que les jour­na­listes ne peuvent être partout. Nos caméras per­mettent de les porter à la connais­sance du public, et du même coup de faire diminuer le nombre et l’intensité des vio­lences », explique Oren Yako­vobich, res­pon­sable du pro­gramme de B’Tselem.

Alors qu’il était encore en phase de test, « Shooting Back » a reçu le soutien financier de dona­teurs amé­ri­cains après la dif­fusion, en mars 2007, par les médias israé­liens et inter­na­tionaux, d’une Israé­lienne insultant pendant plu­sieurs minutes sa voisine pales­ti­nienne dans la vieille ville de Hébron. Mais l’incident le plus grave filmé par une caméra de B’Tselem s’est produit en juin : deux colons, masqués et armés de bâtons, frappant des bergers pales­ti­niens près de Hébron. Quelques jours après la dif­fusion de la vidéo par la BBC, les deux jeunes ont été arrêtés par la police israélienne.

« Hors contexte ».

B’Tselem a enre­gistré plus d’une qua­ran­taine de cas de vio­lences - tirs, coups, jets de pierres - per­pé­trées par des colons contre des Pales­ti­niens au cours de l’année 2007 en Cis­jor­danie et 14 cas depuis le début de l’année 2008.

Le porte-​​parole de la com­mu­nauté juive de Hébron met en doute la fia­bilité des images fournies par l’organisation de défense des droits de l’homme. « Les images sont très faci­lement mani­pu­lables et les vidéos sont prises hors contexte. Elles ne montrent pas ce qui s’est passé avant. Peut-​​être y a-​​t-​​il eu une pro­vo­cation ? » estime David Wilber. Selon lui, de nom­breux Israé­liens vivant à Hébron ont peur des Pales­ti­niens, qui sont souvent armés.

« Argent ».

Abed Karim Jabaari est quant à lui bien convaincu que sans la caméra de B’Tselem, il serait déjà en prison : « Si je ne les filmais pas, les colons m’accuseraient auprès de la police de lancer des pierres, et je serais immé­dia­tement empri­sonné. Ils veulent qu’on parte. Leur rabbin vient souvent nous voir pour nous pro­poser de l’argent. Il nous dit que nous n’avons qu’à dire combien nous voulons et qu’il nous le donnera. Mais où irai-​​je ? Ici c’est ma maison, ma terre. Je n’en par­tirai que mort. »