A Gaza, les plaies sont encore ouvertes

Amira Hass, jeudi 4 juin 2009

Une jour­na­liste de Ha’Aretz vient de réa­liser une série de repor­tages dans le ter­ri­toire dévasté par l’intervention israé­lienne de janvier. Elle s’intéresse ici à une famille pales­ti­nienne qui a tout perdu.

Nous sommes dans le wadi Ghazza [val de Gaza], une zone agricole située au sud-​​est de la ville de Gaza. Nous arrivons en vue des décombres de la ferme de la famille Hussein Al-​​Aaidy. Les maisons et plu­sieurs autres tas de ruines s’étalent parmi les col­lines her­beuses, au milieu des trou­peaux de chèvres et des champs labourés qui n’ont pas été ense­mencés. Il y a neuf ans [avant la deuxième Intifada], ces maisons étaient encore entourées de vergers et d’arbres frui­tiers. Jusqu’à ce que Tsahal rase tout avec ses bull­dozers pour pro­téger les Israé­liens se rendant à l’implantation [colonie] de Net­zarim [déman­telée le 22 août 2005].

Dans la bande de Gaza, les amon­cel­le­ments de ruines font désormais partie du paysage. Ce qui attire l’attention, c’est plutôt lorsqu’un amas de ruines dis­paraît. Mais c’est excep­tionnel. Tant qu’Israël n’autorise pas l’entrée de maté­riaux de construction dans la bande, il est tout sim­plement impos­sible de dégager les ruines de 4 000 bâti­ments. Le ministère des ­Travaux publics gazaoui [du Hamas] interdit aux habi­tants de le faire eux-​​mêmes : c’est trop dan­gereux. Au moins 50 000 per­sonnes (8 000 familles) vont devoir se contenter d’une solution temporaire.

Tsahal a interdit l’accès aux équipes de secours

“Nous ne pouvons pas continuer comme ça”, explique Al-​​Aaidy, dont la famille est actuel­lement dis­persée entre plu­sieurs loge­ments, loin de leur par­celle agricole, que sa mère, Kamelé, âgée de 80 ans, refuse de quitter. L’expulsion de Beer­sheba, en 1948, lui a suffi. Aujourd’hui, elle survit dans un bus rouillé au milieu de l’ancien enclos des chèvres, qui se sont échappées et ont été tuées [lors de l’offensive israé­lienne]. Il ne lui reste qu’une poule.

“Vous pouvez voir les ruines de la maison, mais pas celles de notre âme”, dit Hussein Al-​​Aaidy. Ce quin­qua­gé­naire est un ancien militant du Fatah. Il a été détenu en Israël dans les années 1970 et a été libéré au cours de l’échange de pri­son­niers de 1985. Les Al-​​Aaidy pen­saient que l’invasion israé­lienne de Gaza se dérou­lerait comme les pré­cé­dentes, que les bom­bar­de­ments et les tirs se pas­se­raient à l’extérieur et qu’à l’intérieur tout le monde serait en sécurité. Les frères de Hussein, qui vivent non loin de là dans des immeubles aux pla­fonds d’amiante, se sont réfugiés chez lui le samedi 3 janvier 2009, la veille de la phase ter­restre de l’offensive israé­lienne. “Nous étions trente à nous en­tasser au deuxième étage, explique Kamelé. J’étais allongée sur un matelas, la tête enve­loppée dans un mandil [foulard] et une grosse écharpe pour me pro­téger du froid.”

Vers 8 heures, quelque chose a déchiré l’air et trans­percé les trois plan­chers de béton de la maison. Un obus ? Un missile tiré d’un héli­co­ptère ou d’un drone ? Per­sonne ne sait. La pous­sière, les éclats de béton et les cris ont envahi la pièce où les Al-​​Aaidy s’étaient entassés. Ce n’est que plus tard que Kamelé a vu que son foulard était maculé de sang. Blessée par des éclats, elle souffre encore de ver­tiges. Les habi­tants sont sortis dans la cour, espérant que les forces israé­liennes com­pren­draient qu’ils étaient des civils. Six per­sonnes étaient blessées : Kamelé, sa belle-​​sœur et quatre enfants. Mais, malgré les efforts de l’ONG Phy­si­cians for Human Rights (PHR) pour informer l’armée de la situation de cette famille privée de nour­riture, de médi­ca­ments et d’eau, Tsahal a interdit l’accès aux équipes de secours.

Des gens brandissant un drapeau blanc sont abattus

Ils ont dû marcher un kilo­mètre et demi, les valides portant les blessés. Les bles­sures de Ragheda et de Nour, deux enfants touchés par plu­sieurs éclats d’obus, avaient com­mencé à s’infecter et les fillettes ont fini par perdre connais­sance. Avant leur évacuation, Hussein avait déjà dû débrider la plaie de Ragheda au milieu des cris et des pleurs de ses frères et net­toyer la plaie avec de l’eau salée. Le len­demain, le 10 janvier, après une semaine de bom­bar­de­ments inin­ter­rompus, les autres membres de la famille ont compris qu’il était dan­gereux de rester dans la zone. “Nous nous atten­dions à tout moment à recevoir d’autres obus et à être tués”, explique Hussein comme s’il devait s’excuser d’avoir “aban­donné” sa maison. Leur départ a été négocié au télé­phone par Al-​​Aaidy, qui parle l’hébreu, avec un officier de liaison de Tsahal.

“Ils vou­laient nous faire faire un détour de 6 kilo­mètres, mais j’ai refusé, continue Hussein. Ils exi­geaient que nous allions vers le sud, du côté de Net­zarim. J’ai refusé aussi. Fina­lement, ils ont accepté de nous laisser aller vers le nord, près du point de passage de Karni. Mais il y avait des condi­tions : res­pecter une dis­tance de 1 mètre entre nous, ne jamais nous arrêter et ne pas déposer une seule fois les enfants ou les vieillards que nous por­tions sur le dos. L’officier israélien m’a dit : ‘Si pendant le trajet nous ne pouvons pas compter les 22 per­sonnes qui ont quitté la maison, nous don­nerons aux héli­co­ptères et aux chars l’ordre d’ouvrir le feu.’ J’ai connu toutes les guerres, mais aucune n’avait été aussi ter­ri­fiante que celle-​​ci. C’est la pre­mière fois que des gens bran­dissant un drapeau blanc ont été abattus, explique Kamelé. J’étais déses­pérée. J’ai même demandé à mon fils de me poser par terre et de me laisser mourir.” Au bout de 700 mètres, les évacués ont croisé une colonne de chars. Un soldat est sorti de la tou­relle, a pointé son fusil sur eux et leur a ordonné de s’arrêter. “Cela nous a permis de déposer les enfants et ma mère, et de nous reposer”, raconte Hussein Al-​​Aaidy, un léger sourire aux lèvres. Les soldats lui ont ordonné de s’approcher. “Il y avait un chien avec les soldats. Ceux-​​ci ont armé leurs fusils pour nous faire peur. J’ai dit à l’officier qui les com­mandait : ‘Nous avons l’autorisation de passer. Vous pouvez contacter vos chefs.’ Il m’a répondu : ‘Je ne vais contacter per­sonne.’ Nous avons attendu pendant vingt minutes, comme on attend la mort.” Ils ont fina­lement pu pour­suivre leur route et par­courir les 3 kilo­mètres qui les sépa­raient encore des ambulances.

Mais, depuis lors, les Al-​​Aaidy ont tout perdu. Lorsque l’offensive israé­lienne a cessé, ils ont eu la mau­vaise sur­prise de découvrir que Tsahal avait fait sauter leur maison. “Après avoir quitté l’école où nous nous étions réfugiés jusqu’à la fin de l’offensive, nous sommes passés d’appartement en appar­tement chez des proches. Les cours ont repris, mais les enfants n’arrivent pas à se concentrer. Leurs livres, leurs jeux et leurs cahiers ont été enterrés sous les décombres. Tout le monde est nerveux, les adultes se dis­putent sans cesse et les enfants ne veulent pas rester ici, à côté des ruines de leur maison. Ils ont du mal à s’endormir et font cau­chemar sur cauchemar.”