À Gaza, la nouvelle vie des blessés de guerre

Plus de 75 000 personnes souffrent d’un handicap moteur ou visuel et, pour un tiers d’entre elles, ce handicap est dû aux conflits armés.

L’Orient le Jour avec AFP, jeudi 29 septembre 2016

Mohannad Aid, un Palestinien de 20 ans, en séance de rééducation, le 24 août dernier au Centre médical pour les prothèses et la polio de Gaza.	Mahmud Hams/AFP

Même en temps de cessez-le-feu, les déflagrations font partie du paysage sonore le long de la frontière entre Israël et la bande de Gaza où vit Imed al-Firi. À chaque détonation, il cache sa jambe valide sous un coussin, dérisoire réflexe de protection. Un obus tiré par un char israélien et tombé sur sa maison a emporté son autre jambe, la droite, au cours de l’été 2014, lors de la guerre la plus meurtrière qu’Israéliens et Palestiniens se soient livrée dans la bande de Gaza.

Depuis, Imed al-Firi réapprend doucement à vivre. Ils sont des milliers à faire de même dans ce territoire palestinien théâtre de trois guerres en six ans. Sur les 1,9 million de Gazaouis, plus de 75 000 femmes et hommes souffrent d’un handicap moteur ou visuel et, pour un tiers d’entre eux, ce handicap est dû à la guerre, selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Les affrontements de l’été 2014 ont fait à eux seuls plus de 11 000 blessés.

Au Centre médical pour les prothèses et la polio de Gaza, Imed al-Firi, 50 ans, croise souvent Mohannad Aïd, de 30 ans son benjamin, qui a lui aussi perdu sa jambe lors de la guerre de 2014, arrachée par une roquette alors qu’il rentrait chez lui après la prière du vendredi. Mohannad maîtrise désormais assez sa prothèse – deux broches métalliques articulées au niveau du genou et prolongées d’un pied chaussé d’une basket rouge et noire – pour monter et descendre les escaliers. Il accomplit des progrès impressionnants, témoigne son kinésithérapeute Ahmad Abou Chaabane. Mais c’est loin de suffire pour survivre à Gaza, enclave éprouvée hier par les guerres, aujourd’hui par les blocus israélien et égyptien, la pauvreté et le chômage. Pour les handicapés, l’environnement est semé d’embûches : « Certaines rues ne sont pas asphaltées mais seulement ensablées, d’autres sont défoncées et pleines d’ornières, la construction est anarchique », énumère M. Abou Chaabane.

Manque de prothèses

Imed al-Firi a monté un collectif de centaines de blessés de guerre et organise régulièrement des sit-in pour dénoncer leurs conditions de vie. Aujourd’hui, il a dans sa poche une lettre pour le maire de Gaza, lui réclamant d’asphalter une rue. Il réfléchit à une autre missive qui demanderait un accès au front de mer pour les handicapés. « Tout le monde a le droit d’aller à la plage et, nous, on ne serait pas assez bien pour ça ? » feint-il de s’interroger.

L’accès au matériel médical est une autre source de frustration pour les blessés de guerre. L’unique centre de production de prothèses de la bande de Gaza doit faire face avec des moyens limités à une demande disproportionnée, dit Nabil Farah, qui dirige la structure. Autour de lui, ses équipes s’activent à mouler et sculpter des jambes et des bras de plastique. « Les matières premières entrent difficilement à Gaza, en particulier les produits chimiques nécessaires à la fabrication », dit-il en faisant référence au blocus israélien.

« Plus de 2 300 Gazaouis ont besoin d’une prothèse à Gaza », dit M. Farah. Or son atelier ne réussit à équiper chaque mois qu’« entre 12 et 18 personnes », avec le soutien de la Croix-Rouge qui pourvoit à son approvisionnement.

Les autorités israéliennes, qui contrôlent tous les accès à la bande de Gaza (sauf la frontière sud avec l’Égypte), filtrent strictement les entrées de marchandises qui risquent, selon elles, d’être détournées de leur usage civil par le Hamas. Depuis début 2016, 4 562 tonnes de matériel médical sont entrées à Gaza par le point de passage de Kerem Shalom, affirme toutefois le Cogat, organe coordonnant les activités israéliennes dans les territoires palestiniens.

Les handicapés, « un moteur »

Le Cogat affirme que la santé est l’un des domaines les plus importants de son assistance civile à la population gazaouie. Selon lui, chaque jour des centaines de personnes entrent en Israël (22 635 en 2016 avec leurs accompagnants) pour y être traitées ou pour aller se faire soigner à l’étranger ou en Cisjordanie, un autre territoire palestinien qui n’a pas de continuité territoriale avec Gaza. Mais les permis de sortie du territoire sont délivrés au compte-gouttes aux Gazaouis par Israël : un patient sur trois a essuyé un refus ou n’a pas reçu de réponse israélienne à une demande de sortie de Gaza pour une consultation hospitalière extérieure en juillet, précise l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Et 146 enfants sur un total de 2 040 personnes ayant fait une demande ont essuyé un tel refus.

Pour ceux qui obtiennent une prothèse, après la pose vient le temps de l’accompagnement psychologique pour s’habituer à cette « nouvelle vie », explique Mamadou Sow, qui dirige la délégation du CICR à Gaza. Il faut aider chaque patient à vivre avec son membre absent, mais aussi « travailler sur l’intégration sociale », ajoute-t-il. Cela signifie militer pour des installations adaptées dans le domaine public et convaincre « les autorités et la population (...) que les handicapés peuvent, si on leur en laisse la possibilité, réaliser de grandes choses ».

Imed al-Firi affirme avoir « gagné en confiance en soi » à travers son handicap, et « découvert (qu’il) pouvait aider les autres et les mobiliser ». Il insiste : « On est un moteur pour la société, pas un handicap. »