A Gaza, l’archéologie entre oubli et résistance

Un colloque scientifique à Paris aborde la question de l’archéologie à Gaza, dans un contexte de tension extrême. Les archéologues tentent de poursuivre leur travail, sur un terrain de moins en moins accessible et à l’extérieur, en étudiant les données accumulées depuis 1995.

Béatrice Bouniol, La Croix, vendredi 18 mars 2016

Sur le site de Tell Umm El-Amr, consolidation​ d'un pavement de mosaïque. R. Elter Ebaf

Gaza évoque immanquablement la bande de terre où elle se situe, longue d’environ 40 km, large de 10, peuplée par 1,9 million d’habitants en 2016. La violence qui l’accable depuis des décennies rend peu audible une histoire qui court depuis la Haute Antiquité, sans doute depuis l’âge du bronze récent (vers 1500 avant J.-C.).

Sur le site de Tell Umm El-Amr, consolidation​ d'un pavement de mosaïque.

Cité prospère du Levant, ville philistine, comptoir grec, sa situation géographique lui confère un rôle commercial de premier ordre. Conquise par Alexandre le Grand, elle reste païenne jusqu’au début du Ve siècle, avant que la religion chrétienne s’y diffuse à la fin de la période romaine. Berceau du monachisme, prise par les troupes musulmanes en 637, elle est aussi le siège d’une singulière école de rhétorique aux Ve et VIe siècles.

Une situation proche de la paralysie

Ce passé millénaire, la mission de coopération archéologique franco palestinienne, dirigée par Jean-Baptiste Humbert, s’attache à le dévoiler depuis 1995. À la tête du département archéologique de l’École biblique, le dominicain a mis au jour le site d’Anthédon, ancienne cité grecque et l’un des ports les plus importants de Gaza, dont les ruines s’étendent sur 600 mètres de long.

Alors qu’un colloque parisien se déroule actuellement à l’Institut du monde arabe, il ne cache pas son inquiétude : « En 1994, tout paraissait possible, mais à présent, notamment à cause de l’embargo, la situation est proche de la paralysie.Le site d’Anthédon, devenu un camp d’entraînement, est désormais inaccessible. Nous ne pouvons plus travailler que sur la documentation aujourd’hui rassemblée dans un magasin à Gaza-ville, lui aussi menacé par les bombardements. »

Des recherches régulièrement bloquées

Il alerte aussi sur la nécessité d’ouvrir un chantier sur un autre site majeur, Jabaliya, dont les 500 m2 de mosaïques avaient été restaurées entre 2008 et 2011, et qui a été très endommagé. « La situation géopolitique nous contraint, confirme René Elter, archéologue et chef de la mission Hilarion à Tell Umm El-Amr. Pour des raisons de sécurité, il nous est régulièrement interdit d’entrer dans la bande de Gaza. »

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Le travail archéologique se poursuit donc souvent à l’extérieur, sur les données réunies depuis 1995. « Quand je suis là-bas, je me place dans la perspective de ne pouvoir jamais y retourner, confie Gaëlle Thévenin, doctorante, archéologue et numismate. Je prends toutes les mesures, photographies possibles. Étudier ces données, publier les résultats est aussi crucial et demande du temps. »

La menace des projets immobiliers

L’urgence, pourtant, impose sa loi, sur un territoire clos soumis à une forte pression démographique. En dehors de la ville moderne de Gaza, qui recouvre la cité antique, les projets immobiliers menacent sans cesse les sites, comme celui de Tell Sakan, sauvé de justesse. L’argument archéologique pèse peu dans un tel contexte, et les financements deviennent d’autant plus difficiles à trouver que la situation humanitaire se dégrade.

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« Nous sommes dans l’attente de donateurs internationaux pour mettre en valeur le site de Hilarion à Tell Umm El-Amr, le plus vaste monastère de Terre sainte, d’une superficie de 15 000 m2, fondé par le père du monachisme palestinien, poursuit René Elter. La culture n’est pas prioritaire actuellement à Gaza, mais il faut absolument ne pas l’oublier, garder une trace de cette mémoire. »

Transmettre les exigences du terrain

Jusqu’en juin 2014, une centaine d’enfants venaient visiter le site tous les jours, accompagnés par des guides qui avaient été formés pour leur décrire les vestiges datant de la période byzantine ou des Omeyyades.

Depuis 2010, grâce à un programme de formation à destination des étudiants en architecture et en archéologie de l’université de Gaza, l’archéologue essaie de transmettre les exigences du terrain et de constituer une équipe autonome dans la préservation et la consolidation du site, dirigée aujourd’hui par Fadel Al Utol. Arrivé sur le site d’Anthédon en 1996, à l’âge de 15 ans, formé en France lors de multiples stages, celui-ci « transmet à présent son savoir à tous ceux qui ne peuvent pas sortir ».

Faire connaître le passé exceptionnel de Gaza à ses habitants, « c’est leur montrer qu’ils sont les héritiers et les gardiens d’une histoire qui dépasse les circonstances actuelles, conclut Gaëlle Thévenin qui travaille sur un trésor de 1 400 monnaies grecques en argent, découvert en 2010. Gaza n’est pas qu’un lieu de malheur et de misère. »


Le colloque « Gaza inédite »

Événement transdisciplinaire mêlant histoire, enjeux contemporains, cinéma et musique, le colloque « Gaza inédite » se tient en France à l’Institut du monde arabe, à l’Institut des cultures d’islam, à la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (Bulac) ainsi qu’au MuCEM à Marseille jusqu’au 21 mars 2016.

Réunissant chercheurs, acteurs de la société civile gaziote, artistes, politiques, il abordera notamment les difficultés de la recherche « dans un contexte de guerre, d’accès restreint au terrain et de fermetures des frontières »