A Chatila, les Palestiniennes s’initient au planning familial

Amélie Rousseau, mercredi 18 novembre 2009

Au planning familial du camp de réfugiés pales­ti­niens de Chatila tout près de Bey­routh, on sen­si­bilise les femmes à la question du contrôle des naissances.

Avec pudeur mais clarté, le per­sonnel médical fait passer son message, entre interdits reli­gieux et convic­tions politiques.

La Dr. Nadia Diab, sage-​​femme de for­mation, un voile cou­vrant soi­gneu­sement ses cheveux, n’y va pas par quatre chemins :

« Ma fille, qu’est ce que tu crois ? Une goutte de sa semence et ça suffit pour que tu tombes enceinte. Alors cette his­toire de se retirer au dernier moment, je ne veux plus en entendre parler. C’est compris ? »

Dans son petit cabinet du dis­pen­saire de Chatila, la res­pon­sable du planning familial souffle d’exaspération, ouvre le tiroir de son bureau et brandit une liasse de pochettes argentées : des pré­ser­vatifs. Face à elle, Fatmeh, 27 ans, mariée et mère de jumeaux ouvre son sac à main pour y enfourner, bien au fond et à l’abri des regards, la pré­cieuse mar­chandise. Elle remercie et s’en va.

Au dis­pen­saire de Chatila créé par l’UNWRA, l’agence des Nations Unies qui vient en aide aux réfugiés pales­ti­niens, ces consul­ta­tions de planning familial sont entiè­rement gra­tuites. Et ce matin, au troi­sième et dernier étage du dis­pen­saire, une dizaine de jeunes Pales­ti­niennes patientent sans dire un mot. Les visages sont tendus.

Der­rière la porte du cabinet du Dr. Nadia Diab, les mau­vaises nou­velles se chu­chotent à voix basse. Assise sur la table d’examen, Rania, 32 ans, hésite à retirer le voile qui lui cache les cheveux et la moitié du visage. Enceinte d’un qua­trième enfant, elle a rendez-​​vous avec la sage-​​femme, pour une visite de contrôle. « Déja une inter­ruption de gros­sesse ! », lit dans son dossier le Docteur Diab. Ici, ce terme (« abortion » en anglais) signifie « fausse couche ».

L’interruption volon­taire de gros­sesse ou même la notion de gros­sesse non-​​désirée est for­mel­lement pro­hibée par la tra­dition cora­nique. Rania répond sans enthousiasme :

« Oui, oui, mais grâce à Dieu je vais encore être mère… mais bon, c’est surtout à mon mari que ça fait plaisir. »

Dans les milieux les plus conser­va­teurs, un nouvel enfant, surtout s’il s’agit d’un garçon, est en principe tou­jours considéré comme une béné­diction divine. Les pla­quettes d’information rédigées par l’UNWRA veillent donc à ne pas uti­liser le mot de « contra­ception » mais parlent plutôt de « contrôle de la famille ».

La bro­chure, citant le coran, conseille de « bien espacer les accou­che­ments afin de pré­server la santé de la mère et de s’assurer que le père peut sur­venir aux besoins de tous les enfants ». Une manière volon­tai­rement détournée de faire passer le message aussi bien aux femmes qu’à leurs maris. « Si ta femme veut quelque chose, elle vient me voir elle-​​même »

En pleine consul­tation, une voix d’homme gronde der­rière la porte du cabinet. Un mari très nerveux apporte un flacon contenant l’urine de sa femme. Il veut savoir si elle est enceinte. Exas­pérée, Nadia le congédie sans ménagement :

« Si ta femme veut quelque chose, elle vient me voir elle-​​même. »

Une demi-​​heure plus tard, la femme se pré­sente. Le docteur plonge dans le flacon un morceau de papier qui tourne au vert. Le test est positif. Des sou­rires de rigueur et des béné­dic­tions sont échangés. Donner la vie est un miracle qui a tout de même perdu un peu de son éclat dans les foyers de Chatila.

Le camp est un ghetto minuscule où s’entassent 16 000 réfugiés et où le taux de chômage frise les 50%. Pour la plupart des mères de Chatila, mettre au monde beaucoup d’enfants dans ces condi­tions signifie renoncer à leur donner un avenir meilleur. Kamal Dorai, socio­logue au CNRS et spé­cia­liste des camps de réfugiés pales­ti­niens, souligne :

« Les femmes des camps pales­ti­niens ne veulent plus repro­duire le schéma anté­rieur. Elles veulent s’assurer que leurs enfants pourront suivre une sco­larité longue, étudier et tra­vailler en dehors du camp, dans les quelques sec­teurs d’activité ouverts aux Pales­ti­niens au Liban. »

3,8 enfants par famille palestinienne dans les camps de Beyrouth

Toute la journée, le docteur remplit des fiches bleues estam­pillées « Nations unies » dans les­quelles elle détaille scru­pu­leu­sement le contenu de ses consul­ta­tions. Car ce qui se passe dans le petit cabinet de Nadia inté­resse en plus haut lieu.

La démo­graphie des popu­la­tions pales­ti­niennes est un sujet clé pour les auto­rités inter­na­tio­nales. L’ONU garde un œil attentif sur ce qu’on appelle cou­ramment « l’arme démo­gra­phique » pales­ti­nienne. Selon cette théorie, les Pales­ti­niens main­tien­draient déli­bé­rément un taux de fécondité élevé pour peser dans le conflit ter­ri­torial du Proche-​​Orient.

Dans les camps de réfugiés pales­ti­niens du Liban, des sta­tis­tiques semblent cependant montrer une baisse du taux de fécondité. Une étude publiée en 2007 par l’UNWRA évaluait à 3,8 le nombre d’enfants par famille de réfugiés pales­ti­niens des camps de Bey­routh (le chiffre le plus bas de tous les camps de réfugiés pales­ti­niens), alors qu’il y a dix ans, ce chiffre était deux fois plus élevé. Kamal Dorai explique :

« Ceux qui parlent d’arme démo­gra­phique sont dans une logique de défense idéo­lo­gique et une crainte d’invasion. Une com­mu­nauté pèse par son poids poli­tique et non par sa valeur numé­rique. C’est vrai qu’au Liban, l’équilibre confes­sionnel qui régule la poli­tique du pays accentue cette crainte de l’invasion. »

Les rap­ports de force poli­tiques semblent pour l’heure être le dernier souci des femmes venant consulter au dis­pen­saire de Chatila, et dont cer­taines n’aspirent qu’à faire comme leurs voi­sines chré­tiennes de Bey­routh. Nadia plaisante :

« Elles me demandent parfois même la toute der­nière méthode de contra­ception, l’implant pro­ges­tatif que l’on met sous la peau. Mais ça, je ne le fais pas encore ! »

En attendant, ses patientes rem­plissent donc leurs sacs à main de liasses de pré­ser­vatifs, de flacons de sper­micide et de boites de pilules.