28 personnes, 21 heures, 1 seule chambre

Giden Lévy, Miki Kratsman, samedi 14 juillet 2007

Six familles enfermées dans une seule chambre, une journée durant, sur ordres des soldats. 15 enfants et nour­rissons et 13 adultes, dont une vieille dame malade, se sont serrés dans la chambre à coucher du sous-​​sol. Inter­diction d’allumer la lumière. Inter­diction de parler. L’armée israé­lienne en opé­ration à Naplouse.

Que font 21 heures durant, empri­sonnées dans une seule pièce, 28 per­sonnes dont de nom­breux enfants et même des enfants en bas âge ? Comment passent-​​elles le temps qui se traîne ? Comment apaisent-​​elles les enfants qui pleurent et qui sont ter­rifiés ? Comment prennent-​​elles soin de la grand-​​mère de santé délicate ? Inter­diction d’allumer la lumière, inter­diction d’allumer la télé­vision, inter­diction de parler. Des soldats armés à l’entrée de la chambre. Les télé­phones por­tables confisqués. Essayez de vous repré­senter la scène. Il est permis d’aller aux toi­lettes mais seulement après en avoir reçu l’autorisation, Les langes qui ont été employés s’entassent dans un coin de la pièce. Deux femmes ont été auto­risées à aller cui­siner, mais seulement après de longues négociations.

Pourquoi faut-​​il empri­sonner ainsi six familles inno­centes ? Si l’armée israé­lienne a besoin de leur immeuble à étages pour les besoins de l’opération, pourquoi ne pas les auto­riser à se rendre chez des voisins ? Et pourquoi pré­ci­sément cette maison-​​là, quand juste à côté, se dresse un immeuble à étages en construction, vide ? S’agit-il d’une sorte de bou­clier humain constitué d’enfants et de bébés, pour les soldats ? Et quel trau­ma­tisme les soldats sèment-​​ils dans les âmes des petits enfants qui ont vécu cette expé­rience dure et incom­pré­hen­sible, en un lieu où il n’y a jamais de « trau­ma­tisés » [comme à Sdérot - NdT] ?

J’ai entendu l’explication à la radio : il faut « tondre le gazon ». C’est ainsi que dans leur langue imagée, les sources mili­taires ont expliqué l’activité de l’armée israé­lienne à Naplouse. Voilà pourquoi l’armée israé­lienne pénètre dans la ville qua­siment chaque nuit. Voilà pourquoi, toutes les quelques semaines, l’armée israé­lienne lance des opé­ra­tions de grande ampleur, comme cette der­nière, à la fin de la semaine passée - une opé­ration qui ne porte, cette fois-​​ci, pas de nom. Deux offi­ciers de l’armée israé­lienne ont été griè­vement blessés, deux soldats ont été modé­rément blessés, un passant a été tué - et la famille étendue Adalay, une famille très étendue, a été enfermée sans être cou­pable de rien.

C’est une pièce spa­cieuse que la chambre à coucher de Raaf Adalay et de sa famille. On descend quelques marches vers un demi-​​sous-​​sol. Un immense lit double, un berceau, une commode, un divan, une garde-​​robe, un miroir, une petite fenêtre à bar­reaux donnant sur l’extérieur. Pour le couple et ses enfants en bas âge, cette chambre est suf­fi­sante mais pour accueillir 28 per­sonnes pendant un jour et une nuit, version fami­liale d’une épreuve de sélection pour unité d’élite ?

Il fait chaud dans la chambre. Un vieux ven­ti­lateur tente d’y remédier un peu, c’était aussi le cas lorsque nous y sommes passés dimanche dernier, après la fin des grosses cha­leurs. Mais le jeudi, la chaleur était encore au plus fort. La nuit pré­cé­dente, celle du mer­credi au jeudi, aux alen­tours de trois heures du matin, la mai­sonnée s’était réveillée au bruit de pierres lancées contre la porte de la maison. Six familles habitent aux quatre étages de la maison, six frères, leurs épouses, leurs enfants et la mère de la famille.

Les soldats qui avaient lancé les pierres ont ordonné que tout le monde sorte immé­dia­tement. Les quatre étages ont rapi­dement été vidés - l’armée israé­lienne sur le terrain - et quelques minutes plus tard, tous, hommes, femmes et enfants, beaucoup d’enfants, se tenaient dans la rue, à moitié endormis. Dehors, des jeeps étaient sta­tionnées. « Reste-​​t-​​il quelqu’un dans la maison ? Si je trouve quelqu’un, je lui tire dessus et je le tue », a dit un des soldats plein de déli­ca­tesse. Le groupe de soldats est entré dans la maison pour la passer au peigne fin, étage par étage. Les 28 occu­pants de la maison ont été entassés au sous-​​sol. D’abord dans la chambre des enfants, et une heure plus tard, effet d’un geste huma­ni­taire, dans la chambre à coucher, plus spa­cieuse. Six soldats sont restés avec eux, pour les sur­veiller : quatre dans la chambre des enfants et deux assis, par tour­nante, en per­ma­nence à l’entrée de la pièce. « C’est seulement pour une demi-​​heure, une heure », leur ont assuré les soldats, au début. Mais l’opération s’est prolongée.

Les soldats ont coupé les télé­phones de la maison et confisqué les télé­phones por­tables en même temps que les cartes d’identité. Néan­moins, les membres de la famille ont réussi à garder secrè­tement un télé­phone por­table. Il faisait encore nuit, les soldats n’avaient autorisé de laisser allumée qu’une faible veilleuse rouge ne dif­fusant qu’une vague lueur.

28 per­sonnes dans une pièce qua­siment obscure. Défense de bouger dans la chambre. Quand un enfant éclatait en larmes, les soldats don­naient l’ordre de le faire taire. Pour se rendre aux toi­lettes : seulement avec la per­mission qui n’était pas tou­jours accordée immé­dia­tement. Le lait maternisé pour les bébés, il fallait aller le chercher à l’étage, sous escorte. Cela a duré une heure environ, aux dires des membres de la famille, avant qu’ils n’obtiennent le permis lait maternisé. Les soldats ont aussi amené trois ven­ti­la­teurs des étages supé­rieurs, mais ils n’ont pas été d’une grande utilité. Les soldats, visage peint en noir, fai­saient une peur ter­rible aux enfants.

La maison donne sur la rue de Jéru­salem, un des prin­cipaux axes de la ville, et a également vue sur l’entrée du camp de réfugiés de Balata, en face, à flanc de vallée. Naplouse agonise. La ville la plus étroi­tement empri­sonnée de Cis­jor­danie n’évoque en rien sa grande époque bruyante. Le maire de la ville est dans une prison israé­lienne. Malgré cela la ville est rela­ti­vement propre, peut-​​être du fait même de sa léthargie. Dans le quartier de Rafidiya, à l’intérieur du res­taurant « La table d’or », jadis le res­taurant le plus flo­rissant de la ville, seuls deux couples de per­sonnes âgées prennent leur repas. Che Guevara danse encore en guise d’écran de veille de la caisse enre­gis­treuse, mais le res­taurant est à l’image de la ville : aban­donné, vide, décrépit.

Dans l’après-midi, des voisins inquiets, du proche village de Roujib, ont télé­phoné après avoir vu des soldats sur le toit de la maison des Adalay. Ils crai­gnaient que les occu­pants de la maison ne fussent enfermés. Un des membres de la famille détenue a réussi à glisser deux mots sur le télé­phone por­table qui avait été dis­trait : « l’armée est ici ». Puis il avait coupé. Les voisins ont télé­phoné à des orga­ni­sa­tions de défenses de droits de l’homme, notamment à « Medical Relief ».

Dans les bureaux de l’organisation qui sont situés au centre ville, le directeur médical, le Dr Ghassan Hamdan, nous détaille les événe­ments de cette fin de semaine-​​là. Il explique que cette fois, l’incursion a été par­ti­cu­liè­rement dure, du fait que l’armée a fait le siège des deux prin­cipaux hôpitaux de la ville, al-​​Watani et Rafidiya. Le Dr Hamdan dit que des jeeps de l’armée israé­lienne ont barré les accès aux deux hôpitaux. Lui-​​même a été retenu environ trois-​​quarts d’heure avec un malade qui était dans l’ambulance de son orga­ni­sation, avant d’être autorisé à entrer à l’hôpital. C’est seulement après qu’il eût télé­phoné à plu­sieurs orga­ni­sa­tions de droits de l’homme que les soldats ont autorisé son entrée à l’hôpital ainsi que celle des 11 habi­tants blessés dans l’opération. Chaque ambu­lance qui appro­chait de l’hôpital était retenue et les soldats deman­daient à tous ses occu­pants de sortir pour être contrôlés. Les volon­taires du « Medical Relief » ont également essayé de faire passer des pro­vi­sions et des médi­ca­ments dans la casbah sous couvre-​​feu. Un des volon­taires a été arrêté et emmené pour inter­ro­ga­toire à Hawara.

« C’est ainsi qu’ils se com­portent avec les équipes médi­cales », dit le Dr Hamdan, pendant qu’un enquêteur de l’association « Médecins pour les Droits de l’Homme », Salah Haj Yihia, enre­gistre ses paroles. Le Dr Hamdan dit encore avoir essayé, sans succès, de dégager un vieil homme de 83 ans dont la maison voisine de la sienne avait été détruite. Le vieillard a survécu bien qu’on n’ait pas réussi à le dégager de chez lui.

« Les Israé­liens disent que c’était une opé­ration de routine », ajoute le Dr Hamadan, « Je ne sais pas si c’étaient des manœuvres ou si l’armée israé­lienne voulait se rap­peler à notre bon sou­venir. C’était juste après la ren­contre à Charm al-​​Cheikh. Peut-​​être avaient-​​ils décidé de nous dire que toutes ces négo­cia­tions n’intéressaient pas l’armée israé­lienne. C’était aussi le jour de la der­nière épreuve du bac et nous avons été forcés de dégager 15 étudiants du quartier de Yasmina, dans la vieille ville, pour qu’ils puissent se rendre à leurs examens. Ils attaquent la ville toutes les nuits. Per­son­nel­lement, je ne com­prends pas leur stra­tégie. Ils ne veulent pas de négo­cia­tions avec Abou Mazen ? Ils veulent à nouveau seulement l’affaiblir ? Ils ne veulent pas de négo­cia­tions, j’en suis convaincu. »

Le Dr Hamdan a aussi tenté d’entrer chez les Adalay empri­sonnés. Les voisins avaient appelé une assis­tance médicale pour la grand-​​mère de 60 ans, Kawtar, qui souffre du diabète et qui a besoin d’insuline. Le Dr Hamdan s’est rendu chez eux dans son ambu­lance, avec les médi­ca­ments néces­saires. Il s’est adressé aux soldats par le haut-​​parleur de l’ambulance mais per­sonne n’a répondu. Il a télé­phoné à l’organisation de la Croix-​​Rouge pour qu’elle inter­vienne afin qu’il puisse entrer dans la maison. L’autorisation ne lui a, selon lui, été donnée que deux heures plus tard.

Le Dr Hamdan a essayé de convaincre les soldats qui étaient à l’intérieur de la maison, de libérer Kawtar et de lui per­mettre, au vu de son état, d’aller dans une chambre moins bondée. « C’est moi qui décide et pas toi », lui a dit le soldat, « Ne reviens pas ici ». C’est seulement plus tard que les soldats ont autorisé Kawtar et une de ses belles-​​filles à monter dans un autre appar­tement de l’immeuble.

On avançait dans l’après-midi et la chaleur aug­mentait. Rafat Adalay, son épouse et leurs cinq enfants ; Ra’af Adalay, son épouse et leurs quatre enfants ; Nafez Adalay, son épouse et leurs deux enfants ; Rafa Adalay, son épouse et leurs deux enfants ; Ramez Adalay, son épouse et leur enfant ; Ala Adalay, son épouse et leur enfant ; et Kawtar Adalay. Des bou­teilles de gaz se trouvent dans la pièce assiégée - la famille dirige une entre­prise de four­niture de gaz. Un des frères est ensei­gnant, un autre livre des bou­teilles de gaz, le troi­sième est ingé­nieur, le qua­trième est chauffeur de taxi, le cin­quième est ouvrier et le sixième tra­vaille dans l’entreprise fami­liale. Grâce au gaz, la famille Adalay est une famille connue dans la ville.

Pour ce qui est des repas : le matin, ils ont essayé de réchauffer des pitas sorties du sur­gé­lateur, mais les soldats leur ont pris le réchaud qui se trouvait dans la chambre. A midi, ils ont dit aux soldats qu’ils avaient faim. Aux dires des membres de la famille, la négo­ciation a duré une heure. Les soldats ont fina­lement autorisé deux des femmes, Amira et Mountaha, à se rendre dans la cuisine. Sous escorte, bien sûr.

Les deux femmes ont cuisiné, sous le regard des soldats qui, depuis la porte, veillaient à ce qu’elles ne brûlent pas la cas­serole. Qu’ont-elles préparé ? Ce qu’il y avait dans le réfri­gé­rateur. Elles ont fait frire des légumes et préparé à manger pour tout le monde. Les adultes disent n’avoir rien mangé. Dans l’après-midi, ils ont demandé à pouvoir démé­nager vers un endroit plus spa­cieux de la maison, leur sur­nombre devenant de plus en plus lourd, mais les soldats n’ont pas accepté. « Tout ira bien », leur a dit un des soldats, avec un accent russe.

Le poste de télé­vision, dans le couloir menant à la chambre à coucher, est resté éteint. Inter­diction de l’allumer. Pourquoi, en fait ? Les soldats ont ras­semblé les bou­teilles d’eau de tous les réfri­gé­ra­teurs de tous les appar­te­ments pour les amener dans la chambre assiégée. Un des soldats leur a ordonné de ne pas trop boire, afin qu’ils ne doivent pas « aller trop souvent aux toi­lettes ». Une des mères est allée chercher des langes, plus haut, dans son appar­tement. Les langes uti­lisés et mal­odo­rants s’accumulaient dans un coin de la chambre. Une des enfants avait la diarrhée. Islam, un enfant de neuf ans avec sur la tête une cas­quette de base-​​ball portée à l’envers, revient sur sa confusion et, faisant tourner sa cas­quette entre ses doigts : « J’ai eu très peur des soldats… Je suis sorti une fois avec papa pour aller aux toi­lettes et une fois avec mon oncle et une fois, ils m’ont permis d’aller seul ». Sa cousine, la fille de Rafat, dort depuis lors avec ses parents, dans leur chambre. Elle a peur.

Le porte-​​parole de l’armée israé­lienne a expliqué, cette semaine, en réponse à nos ques­tions, que « dans le cadre de son opé­ration visant à com­battre le ter­ro­risme et à pro­téger les citoyens d’Israël, l’armée israé­lienne a suivi des voies dif­fé­rentes, notamment en se sai­sissant de bâti­ments pour des besoins opé­ra­tionnels. L’armée israé­lienne veille à pré­server les biens des habi­tants et à limiter les atteintes à leur cadre de vie ».

A onze heures du soir, dans la nuit de jeudi à ven­dredi, presque une journée entière après que les soldats aient envahi la maison, le bruit d’un véhicule est tout à coup venu de la rue. Les soldats avaient déposé les cartes d’identité, en tas, à côté de l’entrée de la chambre et les télé­phones por­tables, qu’ils avaient confisqués, dans un des appar­te­ments, et ils avaient quitté la maison à la hâte. « Même au revoir, ils n’ont pas dit », se plaignent les Adalay.