26 ans après Sabra et Chatila…« Valse avec Bachir »

René Naba, dimanche 21 septembre 2008

Ce film du réa­li­sateur israélien Ari Folman confirme, du fait même de son exis­tence, la réalité d’un mas­sacre, lon­guement relégué dans la mémoire col­lective du pays et les oubliettes de l’histoire israélienne.

Hormis le rapport Kahanna de la com­mission d’enquête israé­lienne sur les res­pon­sa­bi­lités de la tra­gédie, qui exo­nérait quasi-​​totalement Israël et égra­ti­gnait le ministre de la défense de l’époque, le général Ariel Sharon, aucune œuvre de l’esprit ne men­tionne ce fait peu glo­rieux de l’histoire mili­taire israé­lienne, Un fait qui a de sur­croît consi­dé­ra­blement terni le mot d’ordre de la « pureté des armes » de l’armée israé­lienne et démasqué la nature bel­li­queuse d’une armée abu­si­vement désignée par des chro­ni­queurs com­plai­sants de « Tsahal », selon la tra­duction lit­térale de son appel­lation hébraïque, « armée de défense », alors que depuis 1967, elle s’était mue en une armée d’occupation, offensive et offen­sante, avec son cortège d’exécutions som­maires, d’assassinats extra­ju­di­ciaires et d’expédition puni­tives et dont le Liban en sera le cime­tière moral.

Ce film, à n’en pas douter, est riche surtout de ses omis­sions. Film de fiction, il permet par ce procédé oblique d’évoquer certes un sujet trau­ma­tisant pour son auteur puisqu’il était un des éclai­reurs de l’assaut, un des soldats chargé de tirer les fusées éclai­rantes sur les lieux du crime, tout en occultant tou­tefois la réalité his­to­rique passée et pré­sente tant d’Israël que du Liban que de la Palestine. Cette fiction confirme a contrario, d’une manière sym­bo­lique, le ghetto dans lequel baigne l’univers mental des Israé­liens dans leur envi­ron­nement régional. Un ghetto mental qu’illustre par­fai­tement l’intervention du premier ministre israélien Menahem Begin devant la Knesset lors du débat sur les res­pon­sa­bi­lités israé­liennes dans ce mas­sacre : "A Chatila, à Sabra, des non-​​juifs ont mas­sacré des non-​​juifs, en quoi cela nous concerne-​​t-​​il ? "

Le cinéaste est à la recherche des ori­gines de son trau­ma­tisme, négli­geant tota­lement le profond trau­ma­tisme des réfugiés pales­ti­niens déjà expulsés de leur propre pays par les mêmes assaillants qui les pour­chas­seront de nouveau qua­rante ans plus tard dans leur nouveau refuge, les camps de Sabra-​​Chatila, terme ultime de leur nau­frage et de leur sacrifice.

Autre omission de taille qui aurait pu être pourtant mise à l’honneur de l’armée israé­lienne et qui tranche avec le com­por­tement mou­tonnier de ses soldats : la démission depuis le champ de bataille de l’officier en charge de l’assaut de Bey­routh, le colonel Elie Gueva, en guise de pro­tes­tation conte des ordres qu’il jugeait contraires aux lois de la guerre et de la morale. Elie Gueva a été depuis lors ostracisé par la société mili­taire israé­lienne, frappé de syn­drome de Sabra-​​Chatila, rejeté vers les pro­fon­deurs de l’anonymat le plus complet, alors que la mise en relief d’un tel com­por­tement aurait eu valeur péda­go­gique et thé­ra­peu­tique, au moment où des ultra faucons se dis­putent la suc­cession d’Ariel Sharon, notamment Benyamin Nata­nyahou et Shaul Mofaz, visi­blement nul­lement ins­truits des consé­quences désas­treuses pour leur pays des équipées bel­li­cistes de leur aîné. Avait-​​il au moins connais­sance, Ari Folman, du geste du Colonel Elie Gueva ?? La censure mili­taire israé­lienne l’a-t-elle à ce point occulté du récit de la guerre que le cinéaste n’en retrouve pas trace ??? Ou alors en ayant eu connais­sance, n’en a-​​t-​​il pas mesuré toute la portée morale ??

Il en est de même des Libanais et des Pales­ti­niens que le film ne men­tionne que d’une manière inci­dente et ne leur donne jamais la parole, n’évoquant nul­lement leur souf­france, ne cher­chant même pas à s’imaginer les ter­ribles ultimes pensées de ces êtres désarmés, dou­blement per­sé­cutés tant par la sol­da­tesque israé­lienne que par leurs alliés mili­ciens chré­tiens libanais. Ainsi se nourrit les révoltes futures des peuples persécutés.

Au delà de ces cri­tiques, tou­tefois, le film existe et son exis­tence est salu­taire. La scène de la conver­sation télé­pho­nique entre le premier ministre Menahem Begin et, Ariel Sharon, son ministre de la défense au len­demain des mas­sacres de Sabra-​​Chatila demeurera dans l’histoire comme un morceau d’anthologie. Tenant d’une main son combiné, opinant régu­liè­rement du chef en direction de son supé­rieur hié­rar­chique, l’homme à l’embonpoint légen­daire, avait les yeux rivés sur dix œufs plats qu’il s’était com­mandé pour son petit déjeuner, …….comme indif­férent aux mal­heurs des autres, se pré­oc­cupant surtout durant cette conver­sation de satis­faire, au propre comme au figuré, son féroce appétit de pouvoir et sa bou­limie ali­men­taire. L’appétit de pouvoir, il la satisfera en devenant premier ministre 18 ans après Sabra Chatila, sa bou­limie ali­men­taire, elle, le ter­rassera ainsi que sa car­rière poli­tique, en le plon­geant dans un coma cinq ans plus tard.

Au-​​delà de cri­tiques, un fait demeure tou­tefois : les fos­soyeurs des Pales­ti­niens, le Libanais Bachir Gemayel et l’Israélien Ariel Sharon, par une cruelle ironie de l’histoire, seront, au-​​delà de la mort, associés à ce point noir de l’histoire contem­po­raine, tandem infernal d’une conju­ration malé­fique. A chaque com­mé­mo­ration annuelle de l’assassinat de Bachir Gemayel répondra en écho la com­mé­mo­ration des mas­sacres des camps pales­ti­niens de Sabra-​​Chatila et la fin cari­ca­tu­ra­lement tra­gique d’Ariel Sharon. Trois faits désormais à jamais indis­so­cia­blement liés dans l’horreur…..dans un sorte de danse de la mort, une valse à trois temps macabre entre Bachir, Sharon et Sabra-​​Chatila. Comme une sorte de rappel à l’ordre permanent.