« 19481949 : Israël n’était pas mon problème »

Maurice Rajsfus, mardi 13 mai 2008

Un texte de Maurice Rajsfus paru dans la Revue d’études pales­ti­niennes en 1992 et, n’ayant pas pris une ride, republié par A l’encontre.

Je ne sais pas d’où je viens. J’ignore qui ont pu être mes ancêtres éloignés. Je n’ai connu qu’une de mes grands-​​mères – briè­vement lors d’un voyage en Pologne en 1935. Mon grand-​​père paternel avait dû être régisseur d’un domaine forestier et je n’ai jamais su qu’elle avait été l’activité de mon grand-​​père Rajsfus, le père de ma mère. Je ne me sou­viens pas de la moindre infor­mation concernant mes arrière-​​grands-​​parents, cette géné­ration qui avait peut-​​être connu les guerres napo­léo­niennes. D’après mon patronyme authen­tique, mes ancêtres, du côté de mon père, étaient sans doute ori­gi­naires d’une petite ville située à l’ouest de Varsovie.

En Pologne, au début des années 20, les Juifs n’avaient pas d’autre choix que d’être membres d’une com­mu­nauté obligée. Quant à ceux qui avaient fait le pari de l’intégration, ils éprou­vaient les plus grandes dif­fi­cultés à se fondre dans la Cité. Il y avait tou­jours un exalté, quand ce n’était pas une foule de fana­tiques, pour rap­peler leur origine aux intré­pides qui se ris­quaient à franchir une fron­tière rendue très étanche. Rien de tel en France. Certes, les étrangers étaient montrés du doigt, mais pas par­ti­cu­liè­rement comme Juifs. Élevé dans un milieu ayant rompu avec la religion, pur produit de l’École laïque, je pouvais faci­lement donner le change et défier qui­conque de me désigner comme ori­gi­naire d’une tribu, quelle qu’elle soit. Au fil des années, mes attaches avec le judaïsme - déjà si ténues – s’étaient peu à peu délitées. Je n’avais été juif que par mon père et ma mère. Quant aux ins­ti­tu­tions com­mu­nau­taires, j’avais long­temps ignoré jusqu’à leur exis­tence. Il en allait de même pour la religion ; ayant vécu à Vin­cennes depuis ma prime jeu­nesse, je ne savais même pas qu’une syna­gogue avait été édifiée dans cette petite ville de la ban­lieue pari­sienne au début de ce siècle.

Durant les quatre ter­ribles années de l’Occupation, je n’avais été juif que par la volonté des nazis et de leurs trop nom­breux et zélés col­la­bo­ra­teurs français. Ce sont eux qui, de juin 1942 à août 1944, me dési­gnèrent juif en me décorant de l’ignominieuse étoile jaune. La Libé­ration venue, les prio­rités qui s’imposaient tenaient bien plus d’une farouche volonté révo­lu­tion­naire que d’une recherche iden­ti­taire dont la mode n’était pas encore de rigueur. Même au travers de la triste école du PCF, j’étais bien plus attiré par l’internationalisme généreux que par le natio­na­lisme étroit. Par la suite, les années passées au mou­vement laïque des Auberges de la jeu­nesse et dans l’extrême gauche révo­lu­tion­naire m’avaient permis d’approfondir mes choix comme mes refus. Il n’y avait aucune raison par­ti­cu­lière de s’affirmer juif - si l’on ne pra­ti­quait pas la religion de ses ancêtres – alors que chacun pouvait se reclasser sans pro­blème dans une société qu’il convenait de façonner pour éradiquer défi­ni­ti­vement les sys­tèmes oppressifs et toutes les formes de racisme. Il fallait que de telles hor­reurs (celles que nous avions connues) ne puissent jamais se repro­duire. Vers l’été 1948, ayant pro­vi­soi­rement aban­donné le mili­tan­tisme actif, ce n’était pas pour me consacrer à la recherche de racines hasar­deuses. Mon identité ne me tour­mentait pas outre mesure. Etait et restait juif qui le désirait. Sans encore théo­riser sur ce sujet, je com­prenais confu­sément que je n’avais pas à assumer l’héritage d’Auschwitz au nom du par­ti­cu­la­risme juif mal venu. L’abomination des camps d’extermination devait être dénoncée par la com­mu­nauté humaine dans sa totalité, faute de quoi le combat contre tout racisme était perdu d’avance. Si j’avais été croyant, je n’aurais pas manqué de m’interroger sur les inten­tions de ce Dieu qui avait accepté – ou mis en œuvre – l’extermination de son peuple. Comment pouvait-​​on encore croire en Dieu après Auschwitz ?

Le com­por­tement de mes contem­po­rains durant les quatre années de l’occupation nazie ne m’incitait pas à me sentir par­ti­cu­liè­rement français ; mais il ne me faisait pas non plus obli­gation d’adhérer à un judaïsme nos­tal­gique ou militant. Et pourquoi ne pas éprouver une pensée émue pour cette abo­mi­nable Pologne dont j’étais également direc­tement ori­gi­naire ? Tant qu’à faire un choix, autant rester fixé dans le pays dont je parlais la langue. Même si c’était sans conviction pro­fonde. Pour parler vul­gai­rement, j’étais habitué à la France mais je ne serais plus le patriote incon­di­tionnel, hérault d’une his­toire héroïque, le petit Français de dix ans heureux de raconter l’histoire de France à son père polonais.

Je dis­posais de papiers d’identité français, je jouissais du droit du sol (héritage de la Révo­lution fran­çaise), ce qui me per­mettait de vivre léga­lement quelque part, de pouvoir m’exprimer ouver­tement sans que me soit néces­sai­rement opposée la moindre obli­gation de réserve. (Je m’apercevrai rapi­dement que cette pos­si­bilité de libre expression com­portait cer­taines limites.)

De quel judaïsme aurais-​​je pu me réclamer, moi qui n’étais ni croyant ni sio­niste, qui ignorais tout du rituel tra­di­tionnel et des fêtes juives, qui ne connaissais même pas la date approxi­mative du Kippour ? Certes, il me restait des sou­venirs juifs mais ils étaient surtout liés à mes parents bien plus qu’à une vague com­mu­nauté. Les seuls Juifs authen­tiques que j’aie jamais connus étaient mon père et ma mère, qui étaient déjà en rupture de société. Athée, et plus encore anti­clé­rical, je ne voyais aucune raison de rejoindre le ghetto moral que recher­chaient les attardés de l’identité.

Dans ma mémoire blessée, il me restait quelques rudi­ments de yiddish, langue profane par excel­lence, jargon rejeté avec mépris par les sio­nistes incon­di­tionnels qui s’investissaient hâti­vement dans l’étude de l’hébreu. La guerre qui nous avait tel­lement meurtris était ter­minée. Bien sûr, les plaies les plus pro­fondes ne seraient jamais cica­trisées mais convenait-​​il de les arroser constamment d’eau salée - ces larmes des pleu­reuses pro­fes­sion­nelles - que je ne pouvais sup­porter - pour faire en sorte qu’elles ne se referment plus jamais ?

A la fin des années 40, le phé­nomène du retour au judaïsme n’était encore qu’un vague fré­mis­sement et les can­didats au voyage sur l’Exodus [1] venaient essen­tiel­lement des camps de per­sonnes déplacées, ces errants qui après avoir galéré plu­sieurs années de par I’Europe cen­trale sans trouver de havre d’accueil, choi­sis­saient la Palestine puis Israël comme ter­minus à leur voyage au bout de l’enfer. (Ceux-​​là n’étaient pas for­cément sio­nistes et leur arrivée sur la Terre promise devait bien plus au com­por­tement xéno­phobe des pays occi­dentaux qu’à une subite conversion aux thèses de Théodor Herzl.)

La pro­cla­mation de l’Etat d’Israël par David Ben Gourion, le 14 mai 1948, ne fait pas partie de mes sou­venirs les plus émus. L’annonce de cet événement, attendu depuis quelques mois, était passée au milieu d’un flot d’autres infor­ma­tions. A la fin de 1947, je n’avais pas attaché beaucoup d’importance à la décision de l’ONU de par­tager la Palestine du Mandat bri­tan­nique en deux États, l’un juif et l’autre pales­tinien. Il est vrai que, naï­vement, j’avais beaucoup de dif­fi­cultés à ima­giner des soldats juifs et plus encore des flics juifs.

Avant même le feu vert donné par l’ONU à la création d’un État juif au Proche-Orient-d’un État de type européen, en fait - j’avais déjà une opinion bien arrêtée sur le sio­nisme qui, sous son fard socia­liste, voire même révo­lu­tion­naire, n’était qu’une fausse idéo­logie sociale et iden­ti­taire. D’avoir souvent entendu mon père parler de cette Palestine où il avait vécu en 1913 et 1914, ne me per­mettait pas de m’enthousiasmer à l’évocation d’une réunion de tous les Juifs de la planète dans un même pays.

Après la guerre, militant de gauche, puis d’extrême gauche, je ne pouvais joindre ma voix à une clameur déplai­sante qui res­sem­blait déjà à celle d’un groupe de pression actif. Ayant par­ticipé - au stade de la cor­rection - à la pre­mière édition de La Conception maté­ria­liste de la question juive, d’Abraham Léon, je par­ta­geais plei­nement les juge­ments émis dans la postface de cet ouvrage par Ernest Mandel (sous le pseu­donyme de E. Germain) en juillet 1946 :

« …Si l’impérialisme amé­ricain feint de sou­tenir actuel­lement la cause sio­niste, c’est bien moins en raison des calculs élec­to­ra­listes de Truman qu’en rapport avec la péné­tration sys­té­ma­tique que les États-​​Unis opèrent dans le Moyen-​​Orient. Après s’être déjà ins­tallés en Arabie Saoudite, les magnats du pétrole yankees ont jeté des yeux avides sur l’Irak, la Trans­jor­danie et l’ensemble du monde arabe. Ils veulent bien s’y intro­duire sur le dos du mou­vement sioniste. »

J’étais tout à fait convaincu de la nocivité de cet État juif avant même qu’il soit porté sur les fonds bap­tismaux par Gromiko qui, à l’ONU, avait été le porte-​​parole le plus ardent du futur État. Je savais que des mili­tants juifs en grand nombre avaient com­battu pour d’autres causes bien plus exal­tantes, comme en Espagne répu­bli­caine et, plus tard, dans les rangs de la Résis­tance active au nazisme, sur le sol français. La plupart de ces mili­tants anti­fas­cistes, parmi les plus purs, n’avaient d’autre objectif que de rejoindre la lutte dans les cou­rants révo­lu­tion­naires des pays où ils avaient trouvé refuge ; et l’idée d’un État juif ne les effleurait même pas. Il était certain, dès le départ, que la création d’Israël allait défi­ni­ti­vement séparer Juifs et Pales­ti­niens qui s’affrontaient déjà durement sur ce haillon de ter­ri­toire depuis une ving­taine d’années. J’étais com­plè­tement en accord avec ceux qui esti­maient que le sio­nisme repré­sentait un ferment de division sur la terre de Palestine, et par­ti­cu­liè­rement avec cette affir­mation d’Ernest Mandel :

« … Seules les masses arabes auront le droit, une fois affran­chies de la tutelle impé­ria­liste, de décider si oui ou non elles sont opposées à l’immigration d’ouvriers juifs… »

Même si cette pro­blé­ma­tique était envi­sagée en termes de classe sociale – les « ouvriers » –, Mandel avait une vision très claire sur le long terme :

« … Que les tra­vailleurs juifs de Palestine prennent garde. S’ils ne s’intègrent pas à temps dans le mou­vement ouvrier du Moyen-​​Orient, l’unité du monde arabe contre l’impérialisme pourrait très bien passer par la des­truction com­plète de leur position… »

Israël est devenu un État comme les autres, avec ses capi­ta­listes, sa bour­geoisie, ses mili­taires, ses flics, ses pros­ti­tuées et ses truands, mais il serait dif­ficile d’y trouver ces « ouvriers » dont on disait jadis qu’ils avaient une conscience de classe. Le rêve « socia­liste » des « pion­niers » est oublié depuis bien long­temps et cet État - sosie parfait des modèles occi­dentaux - édifié à grand renfort de dollars, continue à per­turber le Proche-​​Orient alors que ses assises sont de plus en plus menacées malgré (ou à cause) des cinq guerres d’expansion qu’il a menées.

Bien que l’État d’Israël soit né d’un consensus entre l’URSS et l’Occident, nous étions déjà en pleine guerre froide. Il est vrai que, de part et d’autre du rideau de fer, la volonté était évidente de dédom­mager les Juifs du désastre récent. La démarche occi­dentale, tout comme celle du camp « socia­liste », avait pour but de dédouaner les uns et les autres, à bon compte, d’une poli­tique qui, entre 1940 et 1944, les avait conduits à aban­donner six mil­lions de Juifs à un sort abo­mi­nable. En ce sens, la création de l’État d’Israël était insup­por­table. Au premier plan des pré­oc­cu­pa­tions, il y avait, bien sûr, une volonté bien arrêtée de sup­planter l’influence bri­tan­nique dans la région.

Sur le moment, je n’avais pas vraiment réagi mais les cir­cons­tances vou­lurent que, dès la fin du mois de juin 1948, je me sois retrouvé exerçant la fonction d’éducateur dans une maison d’enfants de déportés qui, pour la plupart, étaient des­tinés à partir pour IsraëI. Dans un tel envi­ron­nement, les sol­li­ci­ta­tions ne man­quaient pas pour que je parte également vers la Terre promise. Le directeur de cette ins­ti­tution, vieux militant sioniste-​​socialiste allemand, m’incitait à me joindre aux enthou­siastes, tout en me confiant : « Vous com­prenez, Maurice, j’ai lutté toute ma vie dans le mou­vement sio­niste mais, aujourd’hui, j’ai bien gagné le droit de me reposer en France. Là-​​bas, il leur faut des bras jeunes… »

Je n’étais pas sen­sible à ce dis­cours, mais je com­mençais à m’intéresser au phé­nomène sio­niste : au travers de l’image qu’il offrait, que représentait-​​il réel­lement ? Je m’interrogeais, non pas sur les illu­sions roman­tiques de ceux qui se dési­gnaient sans ver­gogne comme des « pion­niers » mais sur les bases sociales du sio­nisme et ses attaches avec les milieux écono­miques amé­ri­cains. Peu inté­ressé jusqu’alors, je décou­vrais l’existence de groupes ter­ro­ristes juifs à la men­talité fas­ciste, comme I’Irgoun (de Begin) et le Groupe Stern (de Shamir). Je prenais également conscience du rôle important que com­men­çaient à jouer les « noirs », les reli­gieux, dont une branche inté­griste dévoilait déjà son ambition dans le paysage poli­tique. Certes, il y avait bien une gauche puis­sante mais son projet « révo­lu­tion­naire » s’effaçait rapi­dement au profit de la création et du déve­lop­pement d’un État fort, de la pour­suite de la guerre de conquête en vue d’élargir les fron­tières fixées par le plan de partage du 29 novembre 1947.

Tout cela n’était pas très nouveau mais cette décou­verte me donnait la nausée. Le rôle dévolu aux sur­vi­vants des camps d’extermination comme aux res­capés de l’effroyable aventure que nous venions de vivre ne me paraissait pas par­ti­cu­liè­rement exaltant. Aucune raison n’aurait pu me motiver pour prendre le bateau…

*****

Je n’ai jamais été sio­niste, mais cela n’avait rien d’original. Même en 1948. En cette année qui vit la pro­cla­mation de l’Etat d’IsraëI, les Juifs qui vivaient à nouveau pai­si­blement en France avaient sim­plement enre­gistré l’information. Sans déplaisir certes, mais également sans cet enthou­siasme profond auquel on aurait peut-​​être pu s’attendre. Je n’étais donc pas un mar­ginal lorsque je mani­festais, dans les mois qui sui­virent, ma méfiance envers cette pou­drière mise en place au Proche-​​Orient. Malgré l’atroce douleur que pro­vo­quait encore le génocide récent, le sio­nisme ne faisait pas recette et les Juifs de ce pays, Français de souche ou immigrés, ne se pré­ci­pi­taient pas à la toute nou­velle légation pro­vi­soire d’Israël à Paris pour entamer une pro­cédure de « retour » dans le pays des anciens Hébreux. Le jeune État béné­fi­ciait peut-​​être d’une image pro­gres­siste mais cela ne suf­fisait pas pour jus­tifier un élan de masse.

Les pre­miers à partir pour Israël avaient été surtout ceux que l’on nommait « per­sonnes déplacées » [2]. Ces hommes et ces femmes avaient erré à travers I’Europe depuis la fin de la guerre, passant d’un centre de regrou­pement à l’autre après leur sortie des camps ou leur fuite éperdue d’un pays où ils ne pou­vaient plus se résoudre à vivre désormais. N’ayant pas la pos­si­bilité de se fixer dura­blement en France ou en Bel­gique, refusant de rester en Alle­magne ou en Autriche, la plupart de ces parias fai­saient le choix « rai­son­nable » d’aller peupler le nouvel État. (De 1930 à 1939, le refus des puis­sances occi­den­tales d’accueillir les réfugiés d’Europe cen­trale et orientale allait avoir l’effet pervers – mais nul­lement iné­luc­table – d’un peu­plement juif en Palestine.)

Si la pro­cla­mation de l’État d’Israël ne m’avait pas fait délirer, je n’en suivais pas moins les contor­sions des sup­porters sio­nistes les plus engagés et qui envi­sa­geaient déjà une nou­velle guerre… depuis le ter­ri­toire français. Effec­ti­vement, il y avait lieu d’être inquiet face à cette petite minorité (le terme grou­puscule n’était pas encore en usage) de Juifs de France devenus acti­vistes sio­nistes dans la Résis­tance et qui déve­lop­paient des cel­lules de soutien à Israël. Dès 1947, ils avaient constitué des dépôts d’armes des­tinées aux éléments du Groupe Stern ou de I’Irgoun qui sévis­saient alors en Palestine sous la forme de véri­tables orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes [3]. Ces groupes dis­po­saient en France d’une vitrine offi­cielle sous le nom de Ligue fran­çaise pour la Palestine [4]. Au sein du judaïsme français, la repré­sen­tante la plus connue de ces sup­porters bruyants était la fameuse Betty Knout [5], elle-​​même accusée de ter­ro­risme après une ten­tative d’attentat à la bombe au ministère bri­tan­nique des Colonies. Les mêmes groupes seront à l’origine de la sinistre aventure de l’Exodus. Betty Knout se reven­di­quait du Groupe Stern. L’Irgoun avait également ses repré­sen­tants per­ma­nents en France et un dépôt d’armes de cette orga­ni­sation sera découvert à Nan­terre en juillet 1947. En mars 1948, un stock de cinq tonnes d’armes avait été découvert à Mar­seille. Ce n’étaient pas des Juifs vivant en France qui avaient réuni cet arsenal mais des délégués de I’Irgoun momen­ta­nément fixés dans la région et menant grand train de vie dans les hôtels des beaux quar­tiers de Mar­seille. Selon les rap­ports les plus sérieux des divers groupes sio­nistes en 1947 et 1948, ces « envoyés spé­ciaux » étaient nom­breux, sans doute plu­sieurs cen­taines de per­sonnes en Europe [6].

Ce n’étaient pourtant là que péri­péties. Des opé­ra­tions du même genre se dérou­laient dans toute I’Europe. Alors que se pré­parait la par­tition de la Palestine du Mandat bri­tan­nique, les diri­geants sio­nistes de tous bords avaient déjà pris conscience d’une situation, dra­ma­tique à leur point de vue : les Juifs de France ne se bous­cu­le­raient pas pour venir peupler le futur État.

En 1948, consciemment anti­sio­niste, j’assumais l’héritage paternel. Comment était-​​il pos­sible de se pas­sionner pour cet étroit ter­ri­toire baptisé Israël ? Nous n’avions pas encore pansé nos plaies récentes et il aurait fallu prendre les armes pour com­battre les Arabes pales­ti­niens, grandes vic­times de cette opé­ration. La déco­lo­ni­sation avait com­mencé de par le monde, des peuples de plus en plus nom­breux lut­taient pour se libérer du joug impé­ria­liste. Dans ce cadre, les combats qui se dérou­laient entre Tel-​​Aviv et Jéru­salem, et de Haifa jusqu’au Neguev, sem­blaient démentir la volonté de paix qui avait par­couru le monde depuis la fin de l’interminable conflit mondial. On se battait en Indo­chine et en Indo­nésie, une répression abo­mi­nable venait de s’abattre sur Mada­gascar, et des Juifs res­capés du grand mas­sacre se pro­po­saient déjà pour jouer les gen­darmes de l’Occident au Proche-​​Orient. Comment aurais-​​je pu l’accepter ?

Les Nations unies s’étaient offert l’ignoble satis­faction de pro­poser un État aux Juifs – en fait à un esta­blishment sio­niste guère repré­sen­tatif – avec pour mission de monter la garde aux marches du monde arabe. Est-​​ce que ces diri­geants sio­nistes avaient le droit pour eux ? Qui les avait délégués pour décider que l’antique Palestine serait le nouveau pays des Juifs ? Pour la plupart de ceux qui vivaient en Occident, cet événement paraissait encore arti­ficiel et la survie du nouvel État peu évidente. Juifs, nous ne l’étions ni par la religion ni par les tra­di­tions, et cette offre d’un État ne nous concernait pas. Il est vrai également que rares étaient ceux qui tour­naient déli­bé­rément le dos à Israël. Presque tous consi­dé­raient qu’Israël était bon pour tous ceux qui n’avaient pas trouvé d’autre asile après la guerre, ou qu’il consti­tuait sim­plement un symbole… pour l’honneur. Peut-​​être même un abri de fortune au cas où les per­sé­cu­tions vien­draient à reprendre… Ce n’était pas sérieux et même ces timides sup­porters d’Israël ne se pas­sion­naient guère. C’est à peine si nous repre­nions goût à la vie, et la pers­pective d’aller s’installer dans un pays déjà en guerre n’avait rien d’exaltant.

Déjà, sans bien encore pouvoir l’exprimer, je trouvais insup­por­table que l’on fasse payer aux Pales­ti­niens les crimes commis par les nazis en les dépos­sédant de leurs terres. D’autant plus que la nais­sance d’Israël se faisait dans le fracas des armes. La guerre et son cortège d’horreurs recom­men­çaient au loin. Qui pouvait envi­sager – en 1948 – que ce même conflit durerait encore à la fin du XXe siècle ? Comment ima­giner que ces « mili­tants de gauche », ces kib­boutzim, ces intel­lec­tuels devenus paysans, allaient se trans­former en guer­riers racistes avant de céder le devant de la scène à une véri­table droite israé­lienne issue du ter­ro­risme, et aux inté­gristes reli­gieux devenus sio­nistes à leur tour ?

Alors que je ne voyais pas la nécessité d’édifier un État juif au Proche-​​Orient, un « monstre froid » se déve­loppait déjà dans cette région. Ras­sembler les Juifs en un même pays ne me paraissait pas la solution idéale et je consi­dérais que le pro­blème de la per­sé­cution ne pouvait se résoudre que par une assi­mi­lation natu­relle – en tout cas pour ceux que cette pers­pective ne cha­grinait pas. Après la Deuxième Guerre mon­diale, les rejetons des Juifs d’Europe de I’Est nés en Occident n’avaient plus de spé­ci­ficité par­ti­cu­lière à faire pré­valoir ni d’obligations ou d’interdictions à subir. Ils n’avaient pas davantage à se pro­téger d’agressions anti­sé­mites vio­lentes. Le vent de l’histoire avait enfin tourné pour ceux qui, depuis des siècles, étaient voués au ghetto et à la vin­dicte popu­la­cière. Les temps de la férocité nazie fai­saient désormais partie du passé. Les rap­ports entre les hommes ne se défi­nis­saient plus en fonction des ori­gines mais de la volonté de par­ti­ciper à l’édification d’une cité différente.

C’est pourtant avec un certain éton­nement que j’assistais à l’évolution des men­ta­lités dans cette France pro­fonde qui avait accepté sans trop de dif­fi­culté l’exclusion des Juifs de la com­mu­nauté nationale. Nos conci­toyens se retrou­vaient subi­tement parmi les meilleurs sup­porters du jeune État d’Israël et cet enthou­siasme pouvait paraître suspect. Nombre de ces amis d’IsraëI, actifs, ardents même, n’étaient peut-​​être pas fâchés à l’idée que grâce au nouvel État les Juifs quit­te­raient enfin la France – et sans contrainte… Ce que les nazis et leurs valets de Vichy n’avaient pu réa­liser en totalité, faute de temps, serait enfin achevé sans qu’il soit néces­saire d’utiliser encore des moyens extrêmes.

Nous étions les témoins étonnés d’une évolution inat­tendue : les Français, dans leur grande majorité, étaient plus favo­rables à l’Etat d’Israël que les Juifs vivant en France. De la gauche à la droite de l’échiquier poli­tique, Israël était fêté sans qu’il soit néces­saire de faire inter­venir un groupe de pression. Ce qui n’empêchait pas I’Agence juive et I’Irgoun d’intervenir dans ce sens. Israël avait une image pro­gres­siste et, pour tout dire, de gauche. Ce qui per­mettait à l’ensemble de la gauche fran­çaise – socia­listes et com­mu­nistes – de célébrer la nais­sance d’Israël comme une vic­toire de la démo­cratie et non comme une colo­ni­sation pure et simple. Dans la même tonalité, et pour des raisons dia­mé­tra­lement opposées, les anti­sé­mites convaincus se retrou­vaient avec la gauche pour célébrer les vertus d’Israël. C’était un véri­table délire qui sai­sissait la France entière. Aux côtés d’anciens com­bat­tants de la France-​​Libre devenus ministres, des com­mu­nistes ou des res­pon­sables syn­dicaux, des hommes aussi dif­fé­rents que Jean-​​Paul Sartre ou Roger Wibot, directeur de la DST, ne crai­gnaient pas de se com­mettre avec les plus voyants repré­sen­tants de I’Irgoun dont on savait déjà qu’ils n’étaient pas des enfants de chœur. Cela ne fâchait d’ailleurs pas les braves gens qui trou­vaient tout naturel le com­por­tement ter­ro­riste de ceux que nul n’osait encore désigner comme de véri­tables fas­cistes juifs. En sep­tembre 1948, le médiateur de l’ONU dans la région, Folke Ber­na­dotte, avait été abattu par un com­mando du Stern sans trop sou­lever d’indignation.

Israël avait la grosse cote et cela ne pouvait qu’étonner les res­capés du génocide dont les élans sio­nistes se limi­taient souvent au strict minimum. Devant ces mani­fes­ta­tions d’affection mul­ti­pliées, comment les Juifs de France ne se seraient-​​ils pas sentis encou­ragés à devenir sio­nistes, même si cela ne par­ti­cipait pas encore de leurs préoccupations ?

Encore mino­ri­taires dans la com­mu­nauté juive de France – bien plus dis­persée que ras­semblée –, les sio­nistes ne man­quaient pas d’exulter, expli­quant que cin­quante ans après le premier congrès sio­niste et trente ans après la Décla­ration Balfour, l’État juif était enfin une réalité. Israël existait, en effet, mais la guerre mar­quait durement sa création. En 1948, il s’avérait déjà que l’État en ges­tation n’accepterait pas les limites décidées par le plan de partage des Nations unies. Il était également certain que les Pales­ti­niens seraient les vic­times d’une poli­tique d’exclusion qui faisait déjà ses preuves. […]

Jeune Français, je ne m’étais jamais réel­lement interrogé sur mon identité juive. En fait, je ne me sentais pas plus juif que Polonais. La guerre ter­minée, mon enga­gement poli­tique était clair et c’est aux côtés des mili­tants de ce pays que j’envisageais un projet de société où les ori­gines des uns et des autres ne pose­raient pas de pro­blème. Jusqu’en 1948, je ne m’étais pas tel­lement pré­occupé du phé­nomène sio­niste. Le désir exprimé par quelques-​​uns de partir [7] pour la Palestine me paraissait repré­senter une mani­fes­tation nos­tal­gique, pas­séiste. Certes, j’avais déjà entendu parler des kib­boutzim, ces com­mu­nautés agri­coles, véri­tables labo­ra­toires du socia­lisme en vase clos, qui s’étaient mul­ti­pliées avec l’aide des finan­ciers ache­teurs de terres. On nous mon­trait une jeu­nesse ardente au travail de la terre, pleine d’optimisme en son avenir. (A cette même époque, on com­mençait à démys­tifier le paradis que consti­tuaient les kol­khoses d’URSS et même si les deux approches ne pou­vaient être com­parées, il n’en restait pas moins que ces mini-​​sociétés que l’on nous four­nissait en modèle ne me conve­naient pas.)

Je m’étais pourtant interrogé sur la véri­table signi­fi­cation des murs d’enceinte en bois, des bar­belés et des miradors pro­té­geant les kib­boutzim. Comme si les « pion­niers » qui s’y étaient ins­tallés devaient craindre constamment les attaques noc­turnes de ces Pales­ti­niens dont ils gri­gno­taient len­tement le ter­ri­toire depuis le début du siècle. Ces agres­seurs au quo­tidien, qui se pré­sen­taient déjà comme des vic­times des Arabes, annon­çaient les Israé­liens de cette fin de siècle.

Il était évident que les Juifs ins­tallés en Palestine au fil des décennies y étaient de moins en moins les bien­venus dès lors que leur nombre devenait consi­dé­rable et leur volonté de conquête tout à fait évidente. A aucun moment, à aucun niveau, n’était apparue la volonté des Juifs de vivre en bonne har­monie avec les Pales­ti­niens. c’est ainsi que dans une même entre­prise, au sein du même syn­dicat, les tra­vailleurs juifs et pales­ti­niens reven­di­quaient dans des sec­tions séparées. Plus grave, et cela mon père me l’avait souvent expliqué, dans de nom­breux sec­teurs les ouvriers juifs se met­taient fré­quemment en grève pour que le travail soit réservé prio­ri­tai­rement aux Juifs. Pourtant, dans le mer­veilleux tableau que l’on nous traçait de l’État d’Israël naissant, toutes ces zones d’ombre étaient gommées, laissant place à un lumineux drapeau blanc et bleu.


Notes :

1. C’est en juillet 1947 que 4280 immi­grants juifs sortis en majorité des camps de per­sonnes déplacées, allaient s’embarquer à Sète à bord d’un vieux rafiot amé­ricain rebaptisé Exodus 1947. II devint rapi­dement évident que ces déses­pérés avaient été mani­pulés par I’Irgoun. C’est ce qu’affirment encore les quelques res­capés de cette aventure qui vivent aujourd’hui en France.

2. Selon les ser­vices du Haut-​​Commissariat aux réfugiés, il y avait en Europe environ 800000 réfugiés juifs devenus des apa­trides non fixés, dont plus de 200000 dans des camps de per­sonnes déplacées en Autriche et en Allemagne.

3. En 1944, deux membres du Groupe Stern avaient assassiné Lord Moyne, ministre d’Etat bri­tan­nique, alors en poste au Caire. En juillet 1946, parmi d’autres attentats, souvent anti-​​arabes, des éléments de l’Irgoun avaient fait sauter l’hôtel King David à Jéru­salem, faisant quelque deux cents victimes.

4. Constituée en 1946, la Ligue fran­çaise pour la Palestine était animée par des per­son­na­lités non-​​juives au nombre des­quelles on trouvait curieu­sement Jean-​​Paul Sartre et Simone de Beauvoir aux côtés de Paul Claudel et de par­le­men­taires de la SFIO comme de la droite clas­sique. Ce groupe de pression aura un journal, La Riposte, qui sera surtout l’organe de I’Irgoun en France. Au premier plan de sa cam­pagne d’agitation il y avait le refus du partage de la Palestine. En 1949, la Ligue fran­çaise pour la Palestine se trans­formera en Asso­ciation France-​​Israël.

5. Décédée en 1964, Betty Knout était à la fois cousine du com­po­siteur russe Scriabine et du diri­geant sta­linien Molotov.

6. Pour plus de détails sur ces événe­ments, se référer à L’opinion fran­çaise et la nais­sance de l’Etat d’Israël, de David Lazar, Calmann-​​Lévy, 1972.

7. Je ne dis pas retourner car rien ne prouve que les ancêtres des Juifs d’Europe soient jamais partis de Palestine.