11 - septembre • Sept ans après, les théories du complot font toujours recette

Michael Slackman, jeudi 11 septembre 2008

Dans le monde arabe, on reste fer­mement convaincu que les Amé­ri­cains et les Israé­liens ont été les cer­veaux des attentats de New York et Washington. Les diri­geants amé­ri­cains feraient bien de se demander pourquoi.

Sept ans plus tard, dans le monde arabe, la plupart des gens restent convaincus qu’Oussama Ben Laden et Al-​​Qaida ne peuvent pas avoir été les seuls res­pon­sables des attentats du 11 sep­tembre 2001, et que les Etats-​​Unis et Israël ont for­cément été impliqués dans leur pré­pa­ration, voire dans leur exécution.

Ce n’est pas la conclusion d’une enquête scien­ti­fique, c’est ce qui vient spon­ta­nément dans les conver­sa­tions : dans un centre com­mercial de Dubaï, dans un parc d’Alger, un café de Riyad ou un peu partout au Caire.

"Ecoutez, je ne crois pas ce que disent vos gou­ver­ne­ments et vos médias. Ça ne tient pas debout," estime Ahmed Issab, 26 ans, un ingé­nieur syrien qui vit et tra­vaille dans les Emirats arabes unis. Je pense que les Etats-​​Unis ont organisé tout ça pour avoir un pré­texte pour envahir l’Irak et s’emparer de son pétrole."

Il est facile, pour les Amé­ri­cains, de traiter ce type de rai­son­nement par le mépris, mais ce serait ne pas prendre en compte un élément que les gens ici pensent que les leaders occi­dentaux, notamment à Washington, devraient com­prendre : le fait que ces idées aient la vie dure repré­sente le premier échec dans la lutte contre le ter­ro­risme, l’incapacité à convaincre les popu­la­tions du monde arabe que les Etats-​​Unis mènent vraiment une guerre contre le ter­ro­risme, et non une croisade contre les musulmans.

"Les Etats-​​Unis devraient s’en pré­oc­cuper parce que, s’ils veulent convaincre les gens de l’existence d’un vrai danger, eux aussi doivent y croire pour vous aider", note Mushairy Al-​​Thaidy, jour­na­liste à Asharq Al-​​Awsat, un quo­tidien saoudien diffusé du Moyen-​​Orient jusqu’au Maghreb. "Sans cela, on ne pourra guère lutter contre le ter­ro­risme. Ce n’est pas le genre de bataille qu’on peut livrer seul, c’est une bataille collective."

Si les gens ici sont convaincus que les attentats du 11 sep­tembre font partie d’un vaste complot contre les musulmans, c’est pour de nom­breuses raisons. Cer­taines sont liées à la poli­tique des pays occi­dentaux, d’autres y sont tota­lement étran­gères. Les gens le disent et le redisent : ils ne croient pas qu’un groupe d’Arabes ait pu mener à bien une telle opé­ration contre une super­puis­sance comme les Etats-​​Unis. Mais ils disent aussi que la poli­tique étrangère menée par Washington après le 11 sep­tembre, notamment l’invasion de l’Irak, prouve que les Etats-​​Unis et Israël étaient à l’origine des attentats.

"Les exé­cu­tants étaient peur-​​être des Arabes, mais les cer­veaux ? Impos­sible", sou­tient Mohammed Ibrahim, 36 ans, pro­prié­taire d’un magasin de prêt-​​à-​​porter au Caire. Cela a été organisé par d’autres, les Amé­ri­cains ou les Israéliens.

Les rumeurs qui ont com­mencé à cir­culer peu après le 11 sep­tembre ont si bien fait leur chemin que les gens ne savent plus où, ni quand, ils les ont entendues pour la pre­mière fois.

Parmi celles-​​ci, il y a notamment le fait que les Juifs ne sont pas allés tra­vailler ce jour-​​là au World Trade Center. "Comment se fait-​​il que, le 11 sep­tembre, il n’y ait pas eu de Juifs dans les Tours jumelles ?" s’interroge Ahmed Saied, 25 ans, chauffeur d’un avocat du Caire. "Tout le monde sait ça, je l’ai vu à la télé­vision, et beaucoup de gens en parlent."

Zein Al-​​Abdin, 42 ans, élec­tricien attablé à un café du quartier Bulaq, s’échauffe de plus en plus à mesure qu’il livre sa version de ce qui s’est passé le 11 sep­tembre. "Comment se fait-​​il que les Amé­ri­cains n’aient jamais capturé Ben Laden ? On ne va pas nous faire croire qu’ils ne savent pas où il est, alors qu’ils savent tout. S’ils ne le cap­turent pas, c’est parce qu’il n’y est pour rien. Ce qui s’est passé en Irak confirme que cela n’a rien à voir avec Ben Laden ou Al-​​Qaida. Ils ont attaqué les Arabes et l’islam pour servir les intérêts d’Israël, voilà pourquoi."

Que tant de gens énoncent comme une évidence le fait que les Etats-​​Unis aient pu s’attaquer eux-​​mêmes pour avoir une raison de s’en prendre aux Arabes et d’aider Israël, voilà qui en dit long sur la manière dont on perçoit ici les diri­geants, amé­ri­cains mais aussi égyp­tiens et de l’ensemble du Moyen-​​Orient. Ils n’inspirent que méfiance au même titre que les médias offi­ciels. Donc, dans l’esprit des gens, la version des auto­rités ne peut être que men­songère. "Mou­barak [le pré­sident égyptien] dit tout ce que les Amé­ri­cains veulent qu’il dise et il ment pour eux, bien sûr", estime M. Ibrahim.

Les Amé­ri­cains com­pren­draient mieux la région, disent des experts locaux, s’ils prê­taient attention à ce que disent les gens et s’ils essayaient de com­prendre pourquoi ils le disent, au lieu de s’en offusquer. Le point de vue le plus répandu ici est que, même avant les attentats du 11 sep­tembre, les Etats-​​Unis n’étaient pas un arbitre impartial dans le conflit israélo-​​arabe et qu’ils ont ensuite tiré pré­texte des attentats pour faire encore davantage le jeu d’Israël et désta­bi­liser le monde arabo-​​musulman. Aux yeux de la plupart des gens, l’invasion de l’Irak le prouve amplement.

"C’est le résultat d’une méfiance très répandue, et aussi du fait que les Arabes et les musulmans croient que les Etats-​​Unis ont des pré­jugés contre eux", assure Wahid Abdel Meguid, directeur adjoint du Centre Al-​​Ahram d’études poli­tiques et stra­té­giques, le premier ins­titut de recherches égyptien. "Ils ne pensent donc jamais que les Etats-​​Unis soient bien inten­tionnés, ils ont tou­jours le sen­timent que tout ce que font les Amé­ri­cains cache quelque chose."