Dans votre livre Les médias contre la gauche [1] vous démontrez comment les grands médias s’alignent sur les acteurs dominants, quel que soit leur champ (politique, économique, académique, journalistique, etc.). Ils sont l’objet d’une écoute déférente alors que les points de vue divergents sont soumis au procédé de « l’interview interrogatoire », soit une avalanche de questions et d’interruptions au milieu de laquelle l’expression devient un périlleux parcours d’obstacles. Ce phénomène n’est pas l’apanage des médias à la solde de milliardaires, il s’observe également sur le service public.
Pauline Perrenot : C’est un phénomène structurel qui n’a pas commencé le 7 octobre 2023, même s’il se donne à voir de manière caricaturale depuis. La liste de ses manifestations serait trop longue à établir ici, mais on peut au moins citer le rapport différencié des journalistes à leurs sources et à leurs interviewés. Le 16 septembre 2025 par exemple, alors qu’il était question de l’anéantissement méthodique de Gaza-ville, LCI a diffusé un « face caméra » d’une minute, préenregistré par le journaliste palestinien Rami Abou Jamous. Dans la foulée, le porte-parole de l’armée israélienne, Olivier Rafowicz, a bénéficié quant à lui d’un temps de parole près de dix fois supérieur, dans des conditions incomparablement meilleures : une interview en direct et en duplex. Ce double standard n’est pas propre aux chaînes d’information en continu, ni même aux médias commerciaux. Guillaume Erner s’illustre dans la matinale de France Culture par ses partis pris à répétition : il sait se montrer nettement plus tendre avec un ex-officier israélien qu’avec la rapporteuse spéciale de l’ONU, Francesca Albanese. Quitte à nourrir le confusionnisme en faisant passer le droit international pour une opinion, et en continuant de se faire l’écho – et donc de légitimer – la propagande israélienne. [2]
D’une manière générale, quand ils ne sont pas invisibilisés, les Palestiniens et leurs soutiens (réels ou supposés) sont sommés de s’aligner sur le prêt-à-penser sous le feu d’invectives, d’injonctions et d’interruptions à tout-va. Les comportements à leur égard relèvent de la suspicion a priori. Si Leïla Shahid en a fait les frais sur RTL [3] : objet d’une diabolisation outrancière, elle est accusée au choix de manipuler ou d’être manipulée, d’entretenir sa carrière personnelle ou de fracturer la République. Le traitement qui lui est réservé est un miroir grossissant des pires travers journalistiques, mais aussi l’un des symptômes les plus édifiants du racisme anti-palestinien dans les grands médias.
Le double standard se mesure également à l’aune des « punitions » en cas de non-conformité. Ainsi, la direction de France-info a sanctionné un journaliste pour avoir écrit « otages palestiniens » sur un bandeau, mais n’a rien trouvé à redire au fait qu’un éditorialiste d’i24News dispose d’un rond de serviette sur son antenne [4]. France Inter a licencié Guillaume Meurice pour une blague sur Benyamin Netanyahou, mais n’a aucune réaction face aux chroniques insultantes que Sophia Aram adresse régulièrement au mouvement de solidarité avec la Palestine.
Dans votre livre, vous soulignez à quel point, depuis les années 2010, le couple « islam-insécurité » occupe l’agenda médiatique, cette grille de lecture qui marque profondément tout ce qui touche au Proche-Orient, était plus que jamais à l’œuvre – au moins implicitement – au moment de la libération des otages et des prisonniers.
P. P. : Ça a été, en effet, l’occasion de compassions sélectives qui ont montré l’ampleur de la déshumanisation des Palestiniens dans les grands médias. Libération en a donné un bel exemple le 13 octobre 2025 [5]. Sur plus des deux tiers de la double-page « Événement » du quotidien s’alignaient les photographies et de courtes notices biographiques de chacun des « 20 otages israéliens présumés vivants ». Les prisonniers palestiniens étaient relégués dans deux fines colonnes de texte sans la moindre image, coincées sur le sixième de page restant. Ce n’était pas un cas isolé, loin s’en faut : le sujet des libérations a fait la une d’une large part de la presse le 14 octobre 2025, mais les Palestiniens n’ont jamais (ou presque) été représentés en couverture ! Acrimed avait déjà documenté cette désinformation par omission lors d’une séquence antérieure dite de « cessez-le-feu », dans les pages du Parisien, en janvier-février 2025 [6]. Tous nos indicateurs allaient dans le même sens : les journalistes citaient près de neuf fois plus d’Israéliens que de Palestiniens ; on pouvait croiser 239 noms d’Israéliens (citoyens lambda, otages et leurs proches), contre seulement 15 noms palestiniens.
Exacerbée sur les plateaux télé, cette invisibilisation structurelle des Palestiniens a contribué mécaniquement à marginaliser leur(s) point(s) de vue. Y compris lors de la séquence sur la reconnaissance de la Palestine où il était pourtant question de leurs droits démocratiques et nationaux. On a pu constater, alors, une disproportion flagrante : des sujets n’étaient quasiment jamais évoqués (sanctions contre l’État d’Israël, décolonisation, abolition de l’apartheid et de l’occupation militaire, etc.) alors que d’autres l’étaient de façon systématique (démilitarisation du Hamas, réforme de l’Autorité palestinienne, libération des otages, etc.). Partout ou presque, le « débat » médiatique était réduit à ce que devait concéder la partie palestinienne. En d’autres termes, les commentateurs discutaient sur la façon de contraindre l’occupé pour assurer la « sécurité » de… son occupant.
Cette invisibilisation et cette déshumanisation des Palestiniens sont des choix éditoriaux, révélateurs de l’impensé colonial et du racisme anti-arabe extrêmement prégnants au sein des sphères médiatiques et politiques. Acrimed ne cesse de documenter cette droitisation « par le haut ». C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’adhésion idéologique d’une large part des rédactions au récit d’une guerre de « civilisation » (contre la « barbarie »), une vision du monde qui a presque réussi à supplanter la lecture coloniale du génocide et du conflit. Il est difficile de comprendre le « succès » d’une telle lecture de l’histoire sans rappeler combien la construction médiatico-politique du « problème musulman » travaille le débat public depuis plusieurs décennies, et sans rappeler que les discours islamophobes ont pignon sur rue, tout particulièrement dans les médias d’extrême droite. À cet égard, on ne s’étonnera pas que l’empire Bolloré – et ses médias amiraux, CNews, Europe 1, Le JDD – soient un porte-voix indéfectible de l’État d’Israël… et son soutien le plus acharné dans le paysage médiatique depuis plus de deux ans.
Synthèse par Bernard Devin
Photo : Couverture du n°53 d’Acrimed





