Photo : « Pour l’honneur de Gaza : des déplacés sous les tentes », un film de Iyad Alasttal
Alice au pays des colons
Nombreux sont ceux qui ont apprécié Netanyahou, portrait d’un criminel de guerre, toujours disponible sur le net. Son auteur, Yanis Mhamdi, vient de réaliser ce nouveau film qui sortira dans les salles en fin d’année.
Alice au pays des colons raconte deux parcours de lutte résolue face au vol des terres palestiniennes en Cisjordanie. Le film éclaire l’insupportable réalité de la colonisation dans sa brutalité quotidienne. Alice Kisiya, palestinienne de nationalité israélienne, est originaire de Bethléem. Sa nationalité, tout comme ses titres de propriété pourtant validés par les tribunaux, n’ont pas empêché les colons d’accaparer son terrain, sa maison familiale et le restaurant de ses parents. Chaque jour, Alice revient sur place pour faire face à l’armée israélienne qui protège les colons. Son courage et sa pugnacité sont un puissant obstacle que, partagés entre leur soutien aux exactions des colons et la parfaite légalité des arguments d’Alice, les soldats n’osent franchir.
Si l’histoire d’Alice est au cœur du film, c’est en raison de son invraisemblable réalité : malgré la double confirmation par le tribunal central de Jérusalem, puis par la cour suprême, de la validité de ses titres de propriété, malgré le classement des lieux au patrimoine mondial de l’Unesco, cette famille chrétienne de Bethléem a vu ses biens démolis. Qui plus est, le sinistre Bezalel Smotrich, ministre des Finances israélien, ainsi que le gouverneur militaire ont envoyé de jeunes colons arrogants, protégés par l’armée, envahir les lieux. Manifestement, ils n’avaient pas imaginé la volonté acharnée à laquelle ils allaient se heurter.
Quant au deuxième personnage de ce film, Alaa Nasr, il a 27 ans et vit à Madama, petit village de Cisjordanie étouffé par deux colonies israéliennes. Alaa et ses amis refusent pourtant de fuir malgré les attaques régulières et les tirs des colons, qui n’hésitent pas à aller jusqu’au meurtre. Ils ont choisi de rester, de défendre envers et contre tout leur village, leur mode de vie et leur histoire. Cette résistance est celle d’un ancrage, physique et moral à la terre que l’on tente de leur arracher.
En suivant Alice et Alaa dans leur quotidien, le film éclaire deux trajectoires, deux formes de courage admirables face à une machine d’occupation prête à tout détruire pour s’approprier le bien d’autrui. Ces deux figures emblématiques incarnent, parmi des dizaines d’autres, une résistance civile déterminée et frontale, au cœur même d’un système colonial.
Alice au pays des colons a été présenté en avant-première le mardi 24 juin à l’Institut du monde arabe. L’objectif de Blast est maintenant de multiplier les projections à la fin de cette année. Restent à couvrir les coûts de postproduction. Rendez-vous sur le site de Blast pour plus d’information.
Put your soul on your hand and walk
Ce documentaire donne une formidable leçon d’humanité. Il rend compte de 200 jours d’échanges par vidéos interposées entre une cinéaste franco-iranienne et une photojournaliste gazaouie de 25 ans, Fatma Hassona (fatem pour ses proches).
Après avoir essayé d’entrer à Gaza depuis l’Égypte début 2024, la réalisatrice Sepideh Farsi avait rencontré au Caire une réfugiée qui lui a fourni les coordonnées de Fatem. C’est ainsi qu’ont pu commencer les rencontres vidéo qui sont au cœur du film. Sepideh en parle avec émotion : « J’ai filmé ses rires et ses larmes, son espoir et sa dépression. J’ai suivi mon instinct. Sans savoir à l’avance où nous mèneraient ces images. C’est la beauté du cinéma. La beauté de la vie. »
« Mets ton âme sur ta main et marche. » Cette phrase énigmatique, que Sepideh Farsi a retenue comme titre du film, est la formule poétique qu’a employée Fatem Hassona pour lui expliquer ce qu’elle éprouvait lorsqu’elle sortait pour prendre des photos malgré le danger et la peur. Elle dit cette énergie qui l’habite et qui la pousse en avant. Elle faisait face à la guerre et à la faim avec une force incroyable. Elle était très active dans la distribution des vivres et s’attachait à documenter les destructions et à témoigner. Même si lors des derniers échanges, la multiplication des morts et la disparition de sa meilleure amie étaient venues gommer son extraordinaire joie de vivre, « elle souriait vraiment beaucoup. J’étais surprise, par exemple à un moment où elle venait de décrire un bombardement tout près de chez elle, mais elle voulait être ainsi, elle le revendiquait. C’était sa dignité ». De même, elle soulignait combien l’extrême violence et la mort étaient devenues « banales » pour elle, tout en demeurant atroces. « À plusieurs reprises, elle m’a dit cette phrase paradoxale : on y est habitués mais on ne s’y fera jamais ».
Fière d’être Gazaouie, Fatem rêvait de visiter le monde. Elle aurait dû être présente au festival de Cannes, où le film a reçu une formidable ovation. Mais l’armée israélienne en a décidéautrement : le 16 avril dernier, le lendemain du jour où Sepideh Farsi lui a téléphoné pour l’inviter officiellement à la projection du film, un missile de précision israélien a pulvérisé sa maison. Elle est morte, délibérément assassinée avec 6 membres de sa famille comme l’a documenté l’enquête conduite par Forensic Architecture, un groupe de recherche multidisciplinaire britannique dirigé par l’Israélien Eyal Weizman, qui travaille sur les violations des droits humains dans le monde.
De nombreuses projections sont programmées en France. Le film sera distribué dès août en Grande-Bretagne et aux PaysBas, avant la plupart des autres pays d’Europe de l’Ouest, l’Australie, le Japon, l’Afrique du Sud… En complément du film, les images réalisées par Fatem sont maintenant rassemblées dans un livre : Les Yeux de Gaza publié par les éditions Textuel et disponible à partir du 24 septembre, en même temps que la sortie officielle du film.
Pour l’honneur de Gaza, chronique d’une survie sous les bombes
« Gagner la bataille des narratifs »
Iyad Alasttal est journaliste, réalisateur originaire de la bande de Gaza, connu pour ses Gaza Stories, de courtes vidéos réalisées de 2019 à 2023 qui parlent de fragments de vie et des nombreuses facettes des Gazaoui·es. Cependant il a déjà produit plusieurs moyens et longs métrages documentaires [1]. À l’occasion de la sortie de son dernier film il a accepté de répondre à nos questions.
Comment êtes-vous passé du format court à votre dernier long métrage ?
I. A. : Depuis le début, je cherche à montrer la vie quotidienne de notre société, sa richesse, sa complexité, comme une réponse à celles et ceux qui nous invisibilisent et nous considèrent comme des nombres. Le changement de format n’a pas fait varier mon projet.
Quels problèmes avez-vous rencontrés ?
I. A. : La vie est terrible à Gaza. Sans montrer directement la violence des bombardements israéliens, j’ai voulu revenir vers les personnes que j’avais filmées, prendre de leurs nouvelles, laisser une trace de ce qu’elles étaient devenues et aborder la souffrance quotidienne. J’ai filmé 35 épisodes entre octobre 2023 et février 2024. Puis, en France j’ai structuré un synopsis et deux équipes ont pris le relais du tournage jusqu’en février 25, une au nord, l’autre au sud.
La plus grande difficulté – accentuée par le travail à distance – a été de faire face aux risques réels pendant les tournages. Mais aussi la confrontation permanente avec la dureté de la vie en temps de guerre, la perte de proches, les handicaps, les blessures, tant du côté des équipes que pour les personnes retrouvées.
Plus tard, un autre souci a été de faire un choix dans les épisodes pour dégager une suite logique, un narratif vivant, qui rende hommage à la force de vie malgré les menaces, la peur et les ruines.
Enfin il a fallu trouver un distributeur. Cela n’a pas été aisé. Mais la rencontre s’est faite avec Maât Mov [2] qui a considéré que mon travail méritait d’être vu. Cela marque le début de la vie du film.
Avez-vous des projets ?
I. A. : Je vais collaborer avec France TV. Et je prépare un nouveau film sur les « survivants uniques » qui sont si nombreux·ses. Encore un travail de mémoire et d’avenir, qui donne à voir l’ampleur de l’injustice faite à mon peuple.
Quel message souhaitez-vous adresser ?
I. A. : Je suis né et j’ai grandi à Gaza, toute ma vie est là-bas. Quitter, c’était vivre afin d’être utile avec ma seule arme, une caméra. Pour humaniser les Palestinien·nes et témoigner qu’iels ont une histoire, des désirs, des rêves et gagner la bataille des narratifs. Alors, parlez de Gaza, exigez des actes et l’application de la loi internationale pour rendre justice à mon peuple.
Iyad Alasttal est né en 1987 à Khan Younès, il est diplômé du département de français de l’Université al-Aqsa de Gaza. Il a étudié le cinéma à l’université de Corse où il a obtenu son diplôme en 2013.






