Depuis de nombreuses années, je suis active dans la solidarité avec le peuple palestinien. Déjà, en mars 2003, j’agissais pour faire adopter une résolution par le Parlement européen pour la suspension de l’accord d’association UE-Israël.
Avocate, membre de l’association AJPO (Avocats pour la justice au Proche-Orient), adhérente à l’AFPS, lorsque l’on m’a proposé de rejoindre la flottille pour Gaza, j’ai immédiatement accepté. C’était pour moi un acte de solidarité humanitaire et politique.
Il s’agissait d’affirmer « stop au génocide », de refuser que Gaza, déjà prison, devienne un camp d’extermination dans le silence de la communauté internationale et de nos pays complices des crimes contre l’humanité, de lever l’impunité qui permet à Israël de poursuivre son escalade de violence.
Nous sommes parti·es à Cetraro, au sud de l’Italie, puis en Sicile, à Syracuse, pour retrouver les bateaux de Barcelone et de Corse. Nous avons voyagé 17 jours en mer avec une petite halte à Symi, (île grecque) où d’autres bateaux nous ont rejoint, pour faire le plein de gazole, d’eau, et autour de nous, parler de Gaza.
Puis nous avons repris la mer avec une flottille de 55 bateaux. J’étais impressionnée de voir toutes ces voiles peintes aux couleurs de la Palestine, avec les drapeaux palestiniens en haut des mâts !
Sur le Persévérance, nous étions huit, pour veiller à tour de rôle, par quarts de garde, 24 heures sur 24. Nous étions préparé·es à une interception, nous étions calmes.
Pendant la navigation, nous avons croisé un énorme cargo CMA-CGM qui transportait des armes vers Israël selon les informations que nous avons pu avoir.
Le 17 mai en fin d’après-midi – nous étions dans les eaux internationales –, un navire militaire israélien s’est approché très près de notre bateau, nous avons pu voir des soldat·es armes pointées, des lasers, des caméras… puis iels se sont éloigné·es.
Le 18 mai vers 20 h 30 (heure locale) un navire militaire s’est approché. Nous avons jeté nos téléphones à la mer pour que leur contenu ne soit pas récupéré, ne pas permettre l’accès aux contacts et photos. Huit soldat·es ont arraisonné et pris le contrôle du voilier. Iels nous ont séparé·es en commençant par notre capitaine qu’ils ont frappé violemment, puis placé les trois hommes à l’avant, trois femmes sur le pont et les deux plus âgées, dont moi, dans le cockpit, assises les mains en l’air. Iels sont rentré·es dans la cabine et ont arraché la caméra qui filmait l’interception. Des soldat·es nous surveillaient, d’autres ont piloté notre voilier jusqu’à l’arrivée d’un Zodiac, où nous avons été embarqué·es de force vers un navire militaire, bateau prison, où nous sommes resté·es presque 3 jours.
Dès l’arrivée sur ce bateau prison, des soldat·es nous ont maltraité·es, des coups, des insultes, on nous a retiré nos vêtements, nos sacs, on a dû s’agenouiller sur un sol mouillé et glacé… un soldat m’a fait un placage au sol, son genou dans mon dos. Il pensait sûrement que je n’étais pas suffisamment penchée et m’a plaqué la face au sol. On nous a fait passer devant des soldat·es qui nous ont attribué un numéro d’écrou, en prenant nos passeports et nos médicaments. Personnellement on m’a tiré de force vers une petite pièce où trois soldats m’ont insultée, dont un en français, il a écrasé mes lunettes, m’a giflée tellement fort que j’ai eu très mal à l’oreille, à la mâchoire et à la nuque. Mais j’ai pu retenir mes cris et j’ai refusé de baisser les yeux. Ce qui les a mis en rage et ils m’ont frappée de nouveau en prenant soin de me faire mal. Puis ils m’ont littéralement jetée sur le pont où des camarades m’ont ramassée.
Sur ce bateau-prison nous avons subi sans cesse des actes de violence, des menaces, des humiliations. On entendait des cris venant de prisonnier·es qu’iels étaient en train de torturer, sans pouvoir agir, puisque des soldat·es nous gardaient en joue avec leurs armes. Puis ces camarades étaient ramené·es avec nous sur le pont, souvent en sang, nez cassé, arcade sourcilière éclatée, bras ou épaules fracassées. Nous étions près de 150 sur ce bateau-prison, entassé·es dans trois conteneurs où l’on étouffait la journée et grelottait la nuit. On nous a jeté du pain sec, que pratiquement personne n’a touché, et des petites bouteilles d’eau que l’on se partageait. La nuit, iels tapaient sur les conteneurs pour nous empêcher de dormir, ou iels lançaient des grenades assourdissantes. Lorsque nous avons réclamé de l’eau, nous avons reçu des jets de canon d’eau de mer. Enfin, remonté·es sur le pont, nous avons dû attendre plusieurs heures, à genoux, les mains liées très serrées avec des Serflex, sous le soleil, jusqu’à l’arrivée au port de Ashdod.
Nous avons été débarqué·es avec une violence inouïe. À genoux, iels nous frappaient avec leurs bottes si nous bougions, juste pour soulager nos genoux. Iels nous cognaient la tête au sol si on la relevait. Pendant ce temps iels chantaient, dansaient, riaient !
Puis les soldat·es nous ont livré·es à la police les poignets menottés. À nouveau les violences ont repris : fouille, déshabillage, mise à nu, photo, empreintes, scan du passeport, … tirée par les cheveux, un policier m’a assise de force en me faisant une prise avec le bras droit dans le dos. On m’a attribué un autre numéro d’écrou et on m’a posé des tas de questions. Une femme franco-israélienne a servi d’interprète. J’ai souvent refusé de répondre et de signer leurs documents et à nouveau on m’a cogné la tête sur la table. J’ai demandé un avocat, à voir le consul, ainsi qu’un médecin. Une femme désignée comme « la commissaire » m’a posé des questions. En regardant ma fiche sur ordinateur, elle m’a demandé pourquoi j’étais revenue en Israël alors que j’étais interdite de séjour ? J’ai répondu que je n’avais pas l’intention d’entrer en Israël, mais que j’avais été kidnappée dans les eaux internationales et que nous étions en Israël malgré nous, que notre objectif était Gaza. Elle m’a affirmé que Gaza était une zone militaire israélienne. Affirmation à laquelle j’ai répondu que Gaza était en Palestine, pays reconnu par mon pays, la France entre autres. Elle a refusé d’appeler le numéro d’avocat que j’avais appris par cœur, pour m’en attribuer un autre, à qui j’ai dit que j’étais avocate moi-même et qui m’a fait savoir que j’allais passer devant un tribunal. Je n’ai jamais vu le consul. Un « médecin » rencontré le lendemain en prison, m’a demandé quels médicaments je prenais, mais ne m’a rien donné !
Après divers interrogatoires devant plusieurs officiers, toujours sous la conduite d’un policier qui tout en plaisantant avec d’autres, resserrait régulièrement les Serflex de mes poignets – jusqu’à me faire saigner. On m’a encore frappée sur la nuque puis on m’a mis des chaînes aux pieds.
Avec ces chaînes, je n’arrivais pas à marcher assez vite ni à monter les escaliers du bus qui devait nous conduire au centre pénitentiaire, ce qui m’a valu de recevoir encore des coups de matraque.
Le bus pour à la prison, était totalement clos, vitres opaques, sans aération, on étouffait de chaleur puis de froid, toujours menotté·es et chaînes aux pieds. On a roulé pendant 3 ou 4 heures avant d’arriver à la prison de Ktzi’ot dans le Néguev où nous sommes resté·es deux jours.
Dans cette prison, de nouveau, les traitements inhumains, dégradants, violents, humiliants, déshumanisants, nous ont été infligés. Nous avons aussi été balladé·es de cellules en cellules, toujours agenouillé·es et menotté·es, pieds nus, à changer de bâtiments plusieurs fois, sans raison apparente autres que nous déstabiliser. J’ai passé une nuit où nous étions huit dans une cellule, avec des lits superposés et un mince matelas, un WC dans la cellule. On n’a reçu aucune alimentation ni même de l’eau.
Le lendemain on nous a remis dans ces bus étouffants toujours menotté·es et enchaîné·es, conduit·es on ne savait où… Arrivé·es à l’aéroport de Ramon Eilat, nous avons vu de loin des représentant·es des consuls avec des drapeaux de nos pays, qui nous ont crié qu’on partait à Istanbul. Dans cet aéroport complètement vide, nous avons vu trois avions turcs qui nous attendaient.
Je pense qu’iels ont voulu nous casser physiquement et moralement, mais je suis consciente que c’est un centième des tortures que le peuple palestinien vit au quotidien, en particulier à Gaza.
Certes, nous n’avons pas réussi à casser le blocus de Gaza, mais nous avons réussi à briser le silence installé sur le génocide de Gaza et les bombardements en Cisjordanie occupée, notamment depuis l’agression d’Israël sur l’Iran et le Liban, et à mettre la lumière sur le « visage haineux d’Israël ».
Je ne regrette rien car je sais que ces tortures que nous avons subi, ont permis de montrer au monde Israël dans son rôle de bourreau, alors qu’il se dit victime. La violence de cet État-voyou ne peut que l’isoler de plus en plus.
Cela prendra le temps qu’il faudra, mais nous sommes encore plus déterminé·es à poursuivre ce combat pour que justice soit rendue au peuple palestinien.
Alima Boumediene Thiery
Photo : Le départ de la flottille © ABT





