Avant d’évoquer l’autodétermination palestinienne en tant que principe juridique, il faut commencer par la réalité vécue. Pour les Palestiniens d’aujourd’hui, l’autodétermination n’est pas une idée abstraite débattue dans les couloirs diplomatiques. Il s’agit de savoir si l’on peut se déplacer, travailler, cultiver, étudier, se soigner ou simplement rester sur ses terres.
Depuis le 7 octobre 2023, la vie en Cisjordanie est devenue encore plus étouffante. Dans mon village, Al-Ma’sara, l’occupation a fermé les routes principales et presque toutes les entrées, ne nous laissant accès qu’à une porte métallique. Ce portail dicte désormais le rythme de nos vies. S’il est fermé, nous sommes coupés du monde extérieur. Nous ne pouvons pas nous rendre au travail, à l’université, à l’hôpital, ni même dans les villes voisines. Ce qui se passe à Al-Ma’sara n’est pas exceptionnel. Cela reflète une réalité palestinienne plus générale, dans laquelle des communautés entières sont rendues vulnérables par les bouclages, les postes de contrôle, les barrières militaires et les routes des colons qui fragmentent le territoire en îlots isolés.
Partout en Cisjordanie, ce système de contrôle façonne le quotidien. Les postes de contrôle et les barrières routières ne se contentent pas de restreindre les déplacements ; ils régissent la vie même des Palestiniens. Le temps devient incertain, la distance prend une dimension politique, et même le trajet le plus banal est soumis à une autorisation militaire. Parallèlement, le foyer n’est plus un lieu sûr. Des maisons sont démolies, y compris dans des zones censées être sous administration civile palestinienne. Dans les camps de réfugiés tels que Jénine et Nur Shams, des quartiers ont été dévastés, des routes rasées au bulldozer et l’espace urbain violemment remodelé. Ce qui semblait autrefois familier apparaît désormais endommagé, instable et exposé.
À cela s’ajoute l’escalade de la violence des colons. Des agriculteurs sont attaqués alors qu’ils tentent de rejoindre leurs terres. Des oliviers sont déracinés ou brûlés. Des communautés de bergers sont chassées. Des centaines de dunums sont confisqués sous prétexte de sécurité, tandis que la présence palestinienne est considérée comme temporaire et jetable. Dans des lieux comme Masafer Yatta, le déplacement forcé n’est pas une menace à venir, mais une réalité présente. Des communautés entières vivent sous la pression constante d’une éradication, tandis que les colonies s’étendent autour d’elles en toute impunité.
C’est dans ce contexte que les Palestiniens évoquent l’autodétermination. Il ne s’agit pas simplement d’une revendication d’un État au sens formel du terme. Il s’agit d’une revendication des conditions minimales nécessaires à une vie humaine et collective digne.
Le droit international est clair sur ce point. Le droit des peuples à l’autodétermination est l’un des principes fondateurs de l’ordre international moderne. Il est inscrit dans la Charte des Nations Unies et réaffirmé dans les principaux instruments relatifs aux Droits de l’Homme. Le peuple palestinien est depuis longtemps reconnu comme ayant droit à ce droit. Pourtant, la Palestine révèle le fossé profond qui sépare la reconnaissance de la réalité. Un peuple peut être reconnu dans des résolutions et des discours, tout en se voyant refuser les conditions matérielles et politiques nécessaires à l’exercice de sa liberté.
Ce déni n’est pas fortuit. Aujourd’hui, les Palestiniens sont dispersés entre Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem, les camps de réfugiés et la diaspora. À Gaza, la destruction a atteint des niveaux catastrophiques. En Cisjordanie, les colonies, les bouclages, les raids et les saisies de terres continuent de renforcer un système de contrôle. À Jérusalem, la résidence et la présence palestiniennes sont constamment menacées. En exil, des millions de réfugiés se voient toujours refuser le retour. Ensemble, ces réalités ne produisent pas simplement une occupation, mais une structure conçue pour empêcher les Palestiniens d’exister en tant que communauté politique libre et cohérente.
C’est pourquoi la reconnaissance seule ne suffit pas. Les gestes symboliques ne peuvent se substituer à l’action politique. Une déclaration de soutien, voire la reconnaissance d’un État palestinien, n’a guère de sens si on laisse l’État colonisateur continuer à s’emparer des terre, à démolir des maisons et à déplacer des communautés. L’autodétermination exige plus que de la sympathie. Elle exige la fin de l’occupation militaire, la fin de l’expansion des colonies, la mise en cause des responsables des violations du droit international et la protection des Palestiniens confrontés à la dépossession et à la violence. Elle exige également de préserver l’unité du peuple palestinien face à la fragmentation qui lui est imposée.
La dimension humaine de cette lutte doit rester au centre. L’autodétermination ne se résume pas à des drapeaux, des frontières ou une souveraineté formelle. Il s’agit de savoir si un agriculteur peut se rendre à son champ, si une famille peut rester dans sa maison, si un enfant peut grandir sans apprendre que chaque barrière, chaque poste de contrôle et chaque bulldozer peuvent décider des limites de son avenir. Pour les Palestiniens, la liberté n’est pas un idéal théorique. C’est le droit de vivre sans domination, sans déplacement forcé ni crainte.
Les Palestiniens ne demandent pas une exception. Ils réclament ce que le droit international promet déjà à tous les peuples : le droit de déterminer leur avenir politique, de vivre dans la dignité sur leur terre et d’être libérés de la domination coloniale. Dans le contexte actuel, l’autodétermination palestinienne n’est pas simplement une revendication politique. C’est une condition urgente de survie.
Mohamad Zwahra
journaliste et vidéaste palestinien et défenseur des droits humains de Al-Ma’sara (sud de Bethléem)
Photo : © Fred Sochard




