Photo : Abdullah Bisharat, chef du conseil local d’Atouf, l’un des villages qui seront touchés, se tient sur le tracé prévu du nouveau mur avec les ordres de démolition israéliens © Zena Al Tahhan
Khairallah Bani Odeh a l’impression de vivre dans une immense prison.
Contraint de quitter ses terres dans le village d’Atouf, au nord de la vallée du Jourdain, il s’est installé dans la ville de Tammoun, au sud de Tubas, après que les attaques des colons, les pénuries d’eau et les expropriations massives menées par Israël eurent rendu sa vie insupportable.
Comme de nombreux Palestiniens du nord de la vallée du Jourdain, Bani Odeh vivait de l’élevage de moutons et de l’agriculture.
Mais depuis qu’Israël a entamé la construction d’un nouveau mur de séparation et d’une route qui traverseront la plaine de Buqe’aa, de vastes étendues de terres ont été englouties, bouleversant la vie quotidienne des habitants.
Israël a baptisé ce projet « Crimson Thread ». Il prévoit la construction d’un mur de séparation de 22 kilomètres de long et 50 mètres de large, ainsi que d’une route parallèle, le long des terres situées à l’est de Tubas.
Le projet laissera de vastes portions de la plaine de Buqe’aa et de l’est de l’Atouf derrière la route et le mur, empêchant ainsi les agriculteurs et les éleveurs d’accéder à leurs terres agricoles et à leurs pâturages.
Bani Odeh a déclaré à Middle East Eye que, dès le début des travaux, les colons israéliens avaient utilisé des bulldozers pour détruire les canalisations d’eau alimentant des centaines d’hectares de terres agricoles dans la plaine, causant ainsi des dégâts aux cultures et privant le bétail d’eau.
Pour de nombreuses familles, cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
« Ils nous ont coupé l’eau, j’ai donc dû en acheter dans les villages voisins pour le bétail. Je devais parcourir de longues distances à pied pour aller chercher de l’eau. Puis ils ont brûlé l’orge et nous ont rendu la vie insupportable, si bien que nous avons été contraints de partir », a-t-il ajouté.
Des dizaines de familles, dont celle de Bani Odeh, vivaient de l’élevage à Atouf, tandis que des centaines d’autres dépendaient de l’agriculture dans la plaine. Les habitants affirment que ces deux sources de revenus ont été anéanties par le nouveau projet.
Trois mois après avoir quitté Atouf, Bani Odeh dit qu’il se sent toujours pris au piège. Il peine à trouver des pâturages pour son bétail et rêve chaque jour de rentrer chez lui.
Des cultures laissées à l’abandon
Selon des estimations locales, plus de 20 000 dunams (2 000 hectares) sont menacés par la sécheresse ou endommagés en raison des pénuries d’eau.
De nombreuses familles d’Atouf et de Ras al-Ahmar dépendent de l’élevage. À mesure que les pâturages rétrécissent et que l’accès à l’eau se restreint, les agriculteurs craignent une baisse du cheptel et une hausse des coûts de production.
Anis Bisharat entretenait autrefois avec soin ses champs de melons, de gombos, de concombres et de courgettes. Mais après la coupure des conduites d’eau, ses cultures ont commencé à dépérir, l’irrigation étant devenue impossible, ce qui a entraîné des pertes importantes.
« En plus de la coupure d’eau, ils ont fermé la route que nous empruntions pour rejoindre la plaine. Désormais, nous devons parcourir deux fois la distance et payer deux fois le prix du carburant », a-t-il déclaré à MEE.
Muhammad Gharaibeh, un autre agriculteur, affirme qu’un colon a établi un avant-poste au sommet d’une colline surplombant la plaine de Buqe’aa et qu’il s’en est pris à plusieurs reprises à l’agriculture locale.
« Cette plaine est le grenier de la Palestine, et la plupart des fruits et légumes distribués en Cisjordanie proviennent d’ici », a-t-il déclaré.
« Mais aujourd’hui, ils ont un projet de grande envergure qui prévoit non seulement la construction d’une route, mais aussi l’expropriation de plus de 70 000 dunams. Nos pertes sont énormes, car les cultures ont besoin d’irrigation et d’entretien, et on les a laissées se dépérir », a-t-il ajouté.
Les agriculteurs tentent de sauver les cultures situées à proximité avec le peu d’eau dont ils disposent, mais les champs plus éloignés ont pour la plupart été laissés à l’abandon et se dessèchent.
« Plus de 40 000 dunams de cultures sont désormais privés d’eau. Mes cultures n’ont pas été arrosées depuis deux semaines, et ce n’est que le début de la saison estivale caniculaire, ce qui signifie que toute la récolte sera perdue », a-t-il déploré.
Selon les données préliminaires du conseil du village d’Atouf, 24 000 dunams appartenant à environ 300 agriculteurs sont menacés par la sécheresse et subissent des dégâts en raison des opérations de déblaiement en cours.
La zone touchée représente environ un quart de la plaine de Buqe’aa, qui s’étend sur 96 000 dunams.
« Il ne reste plus rien »
En novembre dernier, le journal israélien Haaretz a révélé les détails du projet « Crimson Thread », le décrivant comme une route militaire et un mur de séparation s’étendant à travers les terres palestiniennes, du village d’Ein Shibli, dans la vallée centrale du Jourdain, jusqu’au poste de contrôle militaire de Tayasir.
À la suite de cet article, les autorités israéliennes ont émis des ordres de saisie militaire portant sur 1 042 dunams de terres palestiniennes situées le long du tracé de la barrière prévue.
Depuis le début de cette année, des bulldozers travaillent sans relâche sur ce projet qui, selon les habitants et les experts, isolera de vastes étendues de terres et rendra des milliers de dunams supplémentaires inaccessibles aux Palestiniens.
L’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem a indiqué dans un rapport publié en avril que la vallée du Jourdain figurait parmi les zones où la présence palestinienne est la plus fortement restreinte, bien qu’elle représente environ 30 % de la Cisjordanie occupée.
Selon ce rapport, 62 communautés palestiniennes des zones B et C, où vivent plus de 4 100 Palestiniens, avaient été déplacées en avril en raison à la fois des violences commises par les colons et des restrictions imposées par Israël.
L’organisation de défense des droits humains a également indiqué que 53,4 % de la vallée du Jourdain ont été classés en « terres d’État », 45,7 % en zones militaires de tir et d’entraînement, et environ 20 % en réserves naturelles.
Mu’taz Bisharat, spécialiste des colonies, a déclaré à MEE que les développements dans la vallée du Jourdain s’apparentent à un renforcement du contrôle israélien sur de vastes zones et menacent la présence continue des communautés palestiniennes dans cette région.
Il a indiqué que de nombreuses familles avaient déjà été déplacées et a qualifié la destruction des infrastructures hydrauliques d’attaque contre les fondements mêmes de la vie dans la région.
« Il n’y a plus d’agriculture », a-t-il déclaré.
« Aujourd’hui, 70 % des terres de cette région ont été perdues en raison des crimes cumulés commis par l’occupation israélienne contre le peuple palestinien, la présence palestinienne et l’agriculture palestinienne. Il ne reste plus rien pour les citoyens palestiniens », a-t-il ajouté.
M. Bisharat estime que cette nouvelle route vise à établir de nouvelles frontières dans la vallée du Jourdain et à isoler davantage la région du reste de la Cisjordanie occupée.
« Aujourd’hui, le processus d’annexion se déroule sur le terrain sous les yeux du monde entier », a-t-il déclaré.
« Il a été suspendu dans les médias, mais il ne s’est pas arrêté sur le terrain. »
Traduction : AFPS





