En 2019, Donald Trump n’en faisait encore qu’une fiction. Faisant campagne pour un second mandat, il publiait sur son compte Twitter TrumpWarRoom un montage le présentant sous les traits de Thanos, le Titan de Marvel dans le film Avengers : Endgame qui anéantissait « la moitié de tous les êtres vivants de l’univers » d’un claquement de doigts, ajoutant : « I am inevitable » (Je suis inévitable). Trump visait alors ses opposants, lesquels avaient lancé une procédure d’impeachment. Sept ans plus tard, en ayant décidé le 28 février de suivre son ami Benyamin Netanyahou dans sa guerre contre l’Iran, il transforme sa fiction de propagande en tragique réalité pour les peuples de la région.
Quelque trois semaines après le début de ces nouveaux bombardements israélo-américains (au moment où sont écrites ces lignes), le bilan humain est déjà très lourd. L’ONG iranienne Human Rights Activists News Agency a recensé plus de 3 100 morts dans le pays dont près de la moitié de civils parmi lesquels plus de 200 enfants. Au Liban, d’où le Hezbollah a riposté dès le 2 mars contre Israël à l’assassinat de son parrain iranien l’ayatollah Ali Khamenei, plus de mille personnes ont été tuées, dont plus d’une centaine d’enfants et des personnels soignants. Plus de 2 500 sont blessées, mais les frappes israéliennes ont détruit une partie des hôpitaux. Plus d’un million de personnes ont dû fuir les bombardements dans tout le sud du pays et jusqu’à Beyrouth. Israël étend aussi ses frappes à la Syrie. Les États du Golfe, Koweït, Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Oman – qui ne comptent plus sur la protection de Washington, sont eux aussi touchés par les missiles iraniens censés viser les bases militaires américaines qui y sont installées. Plus de soixante personnes ont été tuées en Irak. La mort a frappé aussi une quinzaine de civils en Israël, et des militaires américains. Tandis qu’à la faveur de cette extension de la guerre, Israël poursuit les bombardements contre le territoire palestinien de Gaza en ruines et réduit de moitié, affame la population et intensifie violemment sa campagne d’annexion de la Cisjordanie et le transfert forcé des populations hors de leurs terres.
Une extension de la guerre à toute la région
Les États du Golfe, conscients des risques d’une telle guerre pour tout le Proche-Orient, ont alerté leur allié américain durant plusieurs mois pour tenter de l’empêcher. En jeu pour eux : leur sécurité, les infrastructures pétrolières, la stabilité nécessaire à leur développement économique. Mais aussi, et les conséquences dépassent la région, la nécessité de sécuriser le commerce dépendant du détroit d’Ormuz, par lequel transitent un quart du commerce mondial de pétrole transporté par voie maritime, une grande partie du gaz naturel liquéfié et près d’un tiers du commerce mondial d’engrais transporté par mer… Préférant écouter les sirènes de Tel-Aviv, Donald Trump a lancé l’offensive en énumérant successivement plusieurs motivations. D’une part mettre fin au programme nucléaire iranien, en dépit des négociations – et alors qu’il avait lui-même mis fin en 2018 à l’accord de Vienne de 2015 (qui prévoyait une limitation du programme nucléaire iranien pendant au moins une décennie, un renforcement des contrôles de l’AIEA et une levée des sanctions internationales contre l’Iran). Enjeu : qu’Israël demeure la seule puissance nucléaire régionale. Ensuite, se débarrasser des missiles balistiques iraniens. Enfin, il a appelé le peuple iranien sous les bombes américaines et israéliennes à se soulever contre le régime, dont les capacités répressives des Gardiens de la Révolution n’ont rien à envier à celles de l’ICE états-unien. De toute évidence, il n’a pas appris des leçons des guerres contre l’Irak et du chaos engendré alors par les centaines de milliers de morts et les destructions massives. Mais en outre, confirmant les conclusions de l’AIEA, Joe Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, a affirmé dans sa lettre de démission le 17 mars que « l’Iran ne représentait aucune menace imminente pour notre nation ». Et d’ajouter : « il est clair que nous avons commencé cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain ».
Redessiner la carte du Proche-Orient
Pour Benyamin Netanyahou, proche des néoconservateurs américains, le régime iranien est un ennemi à abattre. Et si cette obsession n’est pas nouvelle, le Premier ministre israélien a compris, après le ballon d’essai de juin interrompu après douze jours, qu’il devait se lancer dans cette nouvelle offensive en entraînant Donald Trump avant les midterms de novembre prochain.
Après trois semaines de guerre, de destructions, et d’assassinats ciblés de nombreux dirigeants de la République islamique, le Premier ministre israélien a affirmé le 18 mars que l’Iran était « en train d’être décimé ». Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a annoncé que « l’intensité des frappes » israélo-américaines sur l’Iran allait « augmenter considérablement ». Au-delà du régime, c’est tout le pays que Tel-Aviv veut affaiblir profondément et durablement. L’armée israélienne a franchi un nouveau seuil en bombardant des infrastructures gazières de l’Iran à South Pars, vitales pour l’économie, en riposte, Téhéran a bombardé plusieurs sites des pétromonarchies du Golfe, puis l’armée israélienne a frappé des navires iraniens en mer Caspienne…
Mais au-delà de l’Iran, Israël nourrit une ambition plus large : redessiner par les armes la carte du Moyen-Orient. Il en va notamment de ses propres frontières, de sa volonté d’élargir son territoire au Liban sinon en Syrie. Au Liban, l’armée israélienne a obligé plusieurs dizaines de villages du Sud et de la Békaa à évacuer. Elle n’hésite pas à user de la « doctrine Dahia » : bombarder massivement la population civile pour faire pression sur les combattants. Plus de vingt-cinq ans après son départ forcé du Sud-Liban, occupé de 1978 à 2000, Tel-Aviv rêve de s’y réinstaller. Et tandis que le champ de la guerre s’élargit, Tel-Aviv poursuit sa guerre contre les Palestiniens, à Gaza, en Cisjordanie, à Jérusalem-Est, par les bombes sur ce qui reste de Gaza territoire en cendres, la faim, la fermeture des points de passage des denrées et des personnes, les pogroms des colons protégés par l’armée en Cisjordanie, les arrestations massives accompagnées de tortures, les meurtres de familles entières restés impunis, les ordres d’évacuation à Jérusalem-Est… toujours et encore pour effacer la présence et l’histoire du peuple palestinien sur sa terre.
Le droit ou la loi du plus fort
Jusqu’où ira cette négation du droit international que permet l’impunité des criminels de guerres ? La France de 2026 n’est pas celle de 2003. En Espagne, Pedro Sanchez a affirmé le 6 mars « La position du gouvernement espagnol peut se résumer en quatre mots : non à la guerre » et refusé aux États-Unis l’utilisation des bases militaires communes. La France, elle, condamne l’Iran, refuse de condamner Tel-Aviv, s’inquiète pour le Liban sans protéger sa population, pas plus que la population palestinienne, et s’inquiète du commerce international. Le martyre du peuple palestinien, singulièrement à Gaza, aura-t-il été le laboratoire de la mise à mort du droit international ?
Isabelle Avran
Photo : © Fred Sochard




