Photo : Le 8ème groupe de déplacés palestiniens retourne à Gaza par le passage de Rafah après plus de 2 ans de fermeture, 11 février 2026 © Quds News Network
La semaine dernière, Israël a « rouvert » le passage frontalier de Rafah. Douze Palestiniens ont été autorisés à rentrer chez eux. Douze personnes qui ont choisi de retourner à Gaza, tout en sachant qu’elles risquaient d’être à nouveau tuées, parce qu’elles préféraient mourir sur leur terre plutôt que de vivre comme des étrangers dans des pays qui ne seraient jamais les leurs. Cette décision faisait suite à un « plan directeur » pour Gaza présenté par Israël et les États-Unis, qui rejetait toute contribution palestinienne et omettait le retour généralisé des Palestiniens comme option. Puis, la nouvelle a éclaté : Omar Shakir, de Human Rights Watch, a démissionné après que son équipe ait rédigé un rapport sur le droit au retour des Palestiniens, rapport qui a été rejeté par sa propre organisation.
À un moment où le retour est essentiel à la survie des Palestiniens, le monde s’efforce de le rendre impossible et punit ceux qui le défendent. Tous les « plans de paix » offrent aux Palestiniens tout sauf la seule chose qui compte : le droit de rentrer chez eux. Toutes ces histoires récentes nous montrent que la question du retour des Palestiniens sur leurs terres continue d’être une question de savoir si les Palestiniens ont le droit d’exister en tant que peuple.
Le droit au retour est le droit des Palestiniens qui ont été expulsés ou contraints de fuir leurs foyers en 1948 et après, de retourner dans ces foyers, de récupérer leurs biens et d’y vivre dans la dignité. Il s’agit d’un droit individuel et collectif reconnu par le droit international qui ne s’éteint pas avec le temps, les négociations politiques ou les changements de souveraineté.
Mais le droit au retour est plus qu’un droit juridique obscur. Le droit au retour est indissociable de notre identité en tant que Palestiniens et est nécessaire à notre droit de déterminer notre avenir.
Là où je vis, dans le Michigan, il y a un enfant de Gaza qui reçoit un traitement pour une prothèse de jambe grâce à HEAL Palestine. Lorsque je lui ai parlé, il m’a raconté que toute sa famille élargie avait été martyrisée pendant le génocide, à l’exception d’un frère. Mais il veut quand même retourner à Gaza, pour reconstruire et mourir un jour là où sa famille est morte.
Pourquoi quelqu’un ferait-il ce choix ? Pourquoi quelqu’un qui a tout perdu retournerait-il dans un endroit qui semble avoir tout perdu lui aussi ? Pourquoi cette terre en particulier est-elle si importante que les gens préfèrent y mourir plutôt que de vivre en sécurité ailleurs ?
Pour les Palestiniens, la terre n’est pas un cadre passif pour la vie. Elle est le tissu même de l’existence palestinienne, tissée dans l’identité, la mémoire et la continuité à travers les générations. Je ne suis pas rentré chez moi depuis de nombreuses années, mais je me souviens encore de la sensation du soleil sur ma peau là-bas. Comment sa chaleur semble en quelque sorte plus intense. Comment le parfum des oliviers et du yansoon fait que chaque magasin de quartier et chaque marché en plein air me font me sentir chez moi. Être Palestinien, c’est porter son nom et son pays dans son sang, comme l’a écrit Mahmoud Darwish, c’est « souffrir d’une maladie incurable : l’espoir ».
Les Palestiniens de Gaza, qui ont survécu à deux ans de bombardements génocidaires, se réveillent encore chaque matin en tant que Palestiniens. Ils continuent d’enseigner l’arabe à leurs enfants. Ils leur racontent encore des histoires sur les villages que leurs arrière-grands-parents aimaient. Les Palestiniens de Cisjordanie plantent des oliviers, sachant qu’ils ne les récolteront peut-être jamais, car planter est un acte de foi en l’avenir. Ils reconstruisent les maisons qui ont été démolies parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Ils ont des enfants parce qu’élever des enfants palestiniens est en soi une révolution pour ceux qui prétendent que les Palestiniens n’existent pas.
Lorsque la Nakba a commencé en 1948, plus de 750 000 Palestiniens ont été expulsés, soit plus de 50 % de la population palestinienne totale à l’époque. Plus de 400 villages ont été détruits et plus de 70 % de la Palestine historique a été volée. Comme l’affirme Rabea Eghbariah, la Nakba est une violence quotidienne qui englobe le déplacement, l’occupation, l’apartheid et le génocide, de manière concomitante et simultanée.
La Nakba a fragmenté le peuple palestinien sur le plan démographique, l’a privé de son intégrité territoriale et a détruit les infrastructures sociales nécessaires à la gouvernance collective. Les familles ont été dispersées dans des camps de réfugiés au Liban, en Jordanie et en Syrie. Les communautés ont été brisées, certaines se retrouvant en Cisjordanie, d’autres à Gaza, d’autres encore dans ce qui est devenu Israël, et d’autres enfin fuyant vers la diaspora. Cette fragmentation a rendu impossible l’autodétermination palestinienne, car nous ne pouvions pas gouverner en tant que peuple unifié.
Le camp de réfugiés était censé être temporaire, mais il est devenu permanent. Les accords d’Oslo étaient censés mener à la création d’un État. Ils ont abouti à trente ans d’expansion des colonies et d’aggravation de l’apartheid. Chaque cadre proposé aux Palestiniens nous a obligés à accepter moins que ce qui nous avait été volé. Chaque négociation est partie du principe que 1948 appartient au passé, que ce qui s’est passé alors est trop lointain pour être corrigé, que les Palestiniens doivent accepter ce qui existe aujourd’hui et aller de l’avant. Mais il ne peut y avoir d’autodétermination palestinienne sans aborder la Nakba, car la Nakba est toujours en cours.
Il ne peut y avoir d’autodétermination palestinienne sans droit au retour.
L’autodétermination palestinienne ne peut exister sans retour, car il n’y a pas de peuple palestinien séparable de la Palestine. L’identité palestinienne est indissociable de cette terre spécifique : des oranges de Jaffa et de la mer de Haïfa, des oliveraies de Jénine et des collines de Jérusalem. Dire que les Palestiniens peuvent avoir leur autodétermination ailleurs, c’est dire qu’ils peuvent cesser d’être Palestiniens et devenir tout autre chose.
L’autodétermination est définie par le droit international comme le droit des peuples à déterminer librement leur statut politique et à poursuivre librement leur développement économique, social et culturel. Mais pour les Palestiniens, cela ne peut se faire en exil. Notre développement économique était lié à l’agriculture, avec des cultures et des saisons spécifiques sur des terres spécifiques. Notre développement social était structuré autour de la vie villageoise et des réseaux familiaux élargis enracinés dans le lieu. Notre développement culturel est né du paysage lui-même, de notre poésie sur les oliviers, de notre cuisine élaborée à partir de ce que la terre nous offrait, et toute notre façon d’être au monde a été façonnée par la géographie dont nous sommes issus.
Prétendre que les Palestiniens peuvent exercer leur autodétermination dans un État tronqué sur 22 % de la Palestine historique, ou dans des camps de réfugiés, ou dans la diaspora, revient à prétendre que les Palestiniens peuvent être séparés de ce qui fait d’eux des Palestiniens.
Pour les Palestiniens, le retour est synonyme d’autodétermination. C’est l’affirmation que nous restons un peuple lié à ce territoire spécifique, que notre exil n’a pas de fin. Près de huit décennies de déplacement nous ont fragmentés sur le plan démographique, mais elles n’ont pas détruit la vérité fondamentale selon laquelle nous appartenons à cette terre et qu’elle nous appartient.
C’est pourquoi le droit au retour reste le test ultime pour soutenir les Palestiniens. Le retour exige de reconnaître qu’Israël est une colonie de peuplement fondée sur le nettoyage ethnique. Que la « seule démocratie du Moyen-Orient » est en réalité un État d’apartheid. Ce qui s’est passé en 1948 est le crime fondateur qui structure tout ce qui s’est passé depuis.
Soutenir le retour signifie accepter que le vol de terres ne devient pas légal simplement parce que vous les détenez depuis assez longtemps et que vous avez tué suffisamment de personnes. Cela signifie accepter que les peuples autochtones ont des droits sur leurs terres qui survivent à l’occupation, qui persistent malgré le génocide, qui ne peuvent être éteints par le temps ou la violence. Et la paix exige la justice, la justice exige le retour, et le retour exige d’admettre que l’ensemble du projet sioniste a été construit sur un crime qui doit être corrigé.
Israël prétend que le retour est impossible. Mais au Rwanda, le « droit inaliénable » des réfugiés tutsis à retourner dans leur pays après trente-quatre ans d’exil a été reconnu, même si leur retour modifierait l’équilibre ethnique du pays. La Bosnie a fait du retour des réfugiés un élément central de son accord de paix, déclarant que « tous les réfugiés et les personnes déplacées ont le droit de retourner librement dans leur foyer d’origine ». Chypre a soutenu les demandes de retour des Chypriotes grecs pendant cinquante ans, malgré l’occupation turque. Le Kosovo a inclus dans sa constitution de 2008 une disposition reconnaissant le droit de retour de tous les citoyens qui y vivaient avant 1998, indépendamment de leur citoyenneté actuelle ou de leurs allégeances politiques.
Ces précédents prouvent que le retour est possible. Le retour n’est impossible que si l’on insiste pour maintenir le crime qui a provoqué le déplacement au départ.
Plus de 70 000 Palestiniens ont été tués à Gaza, soit une moyenne de 91 morts par jour pendant vingt-quatre mois. Des estimations indépendantes font état d’un bilan de 680 000 morts, principalement des femmes et des enfants. 70 % de toutes les structures à Gaza ont été détruites ou endommagées, dont 92 % des logements. Toutes les universités ont été bombardées. 95 % des écoles ont été endommagées ou détruites. Près de 1 600 travailleurs de la santé ont été assassinés. Plus de 1 000 Palestiniens qui cherchaient de l’aide ont été abattus par les forces israéliennes.
Nous reviendrons ici. Dans ces villes réduites en ruines. Dans ces champs empoisonnés par le phosphore blanc. Dans ces réseaux d’approvisionnement en eau détruits. Dans ces hôpitaux bombardés. Nous reviendrons vers ces tombes que nous devrons déterrer pour enterrer nos morts comme il se doit. Les Palestiniens reviendront vers l’absence de tous ceux qu’ils aimaient et qui n’ont pas survécu. Les Palestiniens reviendront vers cette terre imprégnée de notre sang depuis soixante-dix-huit ans.
Et nous reconstruirons. Parce que c’est ce que font les Palestiniens. Nous refusons de disparaître, et nous reviendrons parce que nous ne sommes jamais partis. Mais nous ne reviendrons pas en tant que réfugiés reconnaissants mendiant un abri dans notre propre patrie. Nous reviendrons en tant que peuple qui a survécu au génocide, qui a résisté au nettoyage ethnique, qui a refusé d’être effacé. Nous reviendrons avec notre dignité intacte et nos droits sans compromis, car tout autre choix perpétuerait la logique coloniale qui a créé cette catastrophe.
Traduction : AFPS




