Chère Leila,
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », nous apprenait René Char. Peut-être cette lucidité a-t-elle précipité le départ trop précoce de Leila Chahid. Celle de l’effondrement de promesses de justice, de droit, de liberté, dont Gaza et toute la Palestine auront été une fois encore l’épicentre dans le fracas des bombes et la banale réédition de l’indifférence ou de la complicité policée des puissances. Et en dépit de l’inimaginable capacité de résistance des femmes et des hommes de Palestine à l’anéantissement méthodique par les chars israéliens de leurs conditions de survivre sur leur terre comme à la volonté des colonisateurs d’y effacer leur présence, leur histoire, leur culture, leur mémoire. En dépit aussi de la persévérance des solidarités citoyennes dans le monde. Leila Chahid nous a quittés ce 18 février et notre peine est immense.
Pour toutes et tous, ici et là-bas, Leila Chahid restera la voix de la Palestine, ce pays, dont elle aura été arrachée avant même sa naissance au Liban, par l’exil forcé imposé par les armes à tout un peuple dès 1947. Déléguée générale ou ambassadrice de l’Organisation de libération de la Palestine et de l’État de Palestine occupé dans plusieurs pays européens et singulièrement en France, nourrie par une histoire familiale ancrée dans la lutte contre l’oppression et l’injustice coloniales que sa mère, Jérusalémite, a racontée dans ses mémoires, Leila Chahid aura su plaider auprès des chancelleries le respect des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, le droit du peuple palestinien à l’auto-détermination et à l’indépendance. « Il est rare, dans l’Histoire, que la victime de la colonisation propose à son agresseur de partager avec lui sa patrie d’origine. C’est exactement ce qu’a fait l’OLP, puisqu’elle revendique une partie de sa patrie, la bande de Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est et reconnaît Israël dans les frontières de l’accord d’armistice de 1949 » rappelait-elle alors que les fait accomplis unilatéraux de la colonisation israélienne visaient déjà à rendre caducs toute négociation fondée sur le droit et l’horizon d’un État palestinien indépendant. Leila Chahid aura su aussi faire résonner le sens même de l’acte d’Intifada dont elle rappelait qu’il s’agissait de se redresser et de relever la tête, et su accompagner avec générosité les militants et les militantes comme une boussole chaleureuse, celle du droit et de son universalité, de l’égalité des droits, du respect de la démocratie, du refus des enfermements prétendument identitaires.
Faisant visiter en 2015 au Mucem à Marseille l’exposition sur les « Lieux Saints partagés », elle disait l’histoire plurielle d’une terre. Et témoignait de la nécessaire solidarité avec Paolo Dall’Oglio, ce prêtre italien porté disparu en 2013 en Syrie sous le régime honni de Bachar al-Assad, et avec le peuple syrien. Car l’aspiration à la liberté ne se divise pas et se défend sans compromis. Dix ans plus tôt, c’est avec Michel Warschawski et Dominique Vidal, un militant anticolonialiste israélien et un journaliste français, qu’elle parcourait les banlieues françaises pour débattre avec les jeunes, dans le respect de leur propre histoire et de leurs interrogations. « Qu’un Israélien et une Palestinienne s’adressent à eux contribue à cette démarche humaine qui les rassure sur le fait que leur commune humanité triomphe sur leur appartenance à deux sociétés en guerre », soulignait-elle alors.
La destruction systématique de Gaza ces deux dernières années, l’explosion de ses maisons, de ses quartiers, de ses hôpitaux, de ses écoles, de ses universités, de son système d’eau potable, de ses églises et de ses mosquées, de ses cimetières, de l’enfance des enfants, condamnant tout un peuple à la répétition des tentes incendiées, de la boue, des inondations, de la famine, des corps sans linceuls prisonniers des décombres, de l’obscénité des projets de « riviera » lucrative sur les dépouilles sans sépultures des dizaines de milliers d’assassinés, les pogroms en Cisjordanie… auront été l’effroyable loupe grossissante de la Nakba, la réactualisation quotidienne du martyre des camps de réfugiés de Sabra et Chatila en septembre 1982 dont elle avait découvert toute l’horreur au côté de son ami Jean Genet.
« Il faut rêver longtemps pour agir avec grandeur, et le rêve se cultive dans les ténèbres », écrivait Jean Genet. Leila Chahid a cultivé le rêve comme Mahmoud Darwich a cultivé l’espoir. Dans les mots. Dans les actes. Dans l’amitié.
Le dernier acte de Leila Chahid nous oblige. Il nous oblige, malgré la peine qui nous envahit, à rester fidèles aux valeurs qui ont guidé son combat, pour le poursuivre.
Si réellement tu meurs, Leila, nous trouverons, comme le demandait le poète gazaoui Refaat Alareer assassiné en décembre 2023 « Une toile et des ficelles », ferons « en sorte qu’elle soit bien blanche/Avec une longue traîne/Afin qu’un enfant quelque part à Gaza/Fixant le paradis dans les yeux (…) Puisse voir ce cerf-volant (…) Et que l’enfant puisse un instant penser/Qu’il s’agit là d’un ange/Revenu lui apporter de l’amour »
Isabelle Avran, pour l’AFPS
Photo : Leila Shahid © Hala Abou-Hassira sur X




