Photo : Gaza, 5 avril 2024 © UNRWA
Le 30 juin, un soldat israélien a publié sur son compte Instagram personnel la photo d’un Palestinien qui semblait avoir une vingtaine d’années. Il était nu, à l’exception de ses sous-vêtements, les yeux bandés d’un tissu sombre, les mains liées derrière le dos avec une cravate résistante, et le corps attaché à un lit métallique à l’aide de cordes. Le soldat a légendé cette image divulguée par un seul mot en hébreu : « Bonjour ».
Pour le monde entier, et pour ceux qui suivaient la scène à distance sur les réseaux sociaux, cette image n’était qu’un document visuel choquant de plus venant s’ajouter au récit quotidien des arrestations, des mauvais traitements et des atteintes à la dignité humaine en temps de guerre. Mais dans la bande de Gaza assiégée, cette même image est devenue une « lueur d’espoir empoisonnée » qui a plongé quatre familles dans le désarroi, chacune affirmant que l’homme ligoté sur la photo divulguée était son mari, son fils ou son frère, porté disparu depuis des mois.
La dispute acharnée autour de cette photo met en lumière une bataille quotidienne et cachée visant à déterminer si les proches sont vivants et attendent d’être retrouvés, ou s’ils sont morts et ensevelis sous plus de 61 millions de tonnes de gravats et de béton.
Mais pour des milliers de femmes à Gaza, à savoir les épouses ou les veuves d’hommes toujours portés disparus, une réalité particulièrement cruelle s’est imposée. Non seulement elles vivent avec la douleur de ne pas savoir où se trouvent leurs maris, ou de ne pas pouvoir les enterrer, mais elles sont également confrontées à un vide juridique et administratif qui les laisse, elles et leurs enfants, prises au piège dans une situation d’incertitude. Dans une société traditionnellement patriarcale qui fonctionne entièrement sur la base de documents administratifs, les femmes qui se retrouvent sans soutien de famille masculin et sans preuve officielle du décès de leur mari sont bloquées, sans aucun moyen de gérer leur propre vie ni de protéger leurs enfants de la pauvreté et de l’instabilité.
L’une de ces femmes est Ghadeer al-Ghoul, l’épouse d’Amin al-Ghoul, porté disparu depuis novembre 2023. La famille al-Ghoul faisait partie des quatre familles qui ont affirmé que l’homme aux yeux bandés et ligoté sur la photo était leur fils après que l’image soit devenue virale à Gaza en juin.
Depuis la diffusion de cette photo, Ghadeer passe ses doigts tremblants sur l’écran agrandi des centaines de fois par jour, désignant de petites marques sombres sur le cou de l’homme, une courbe familière de son épaule et un angle particulier de ses pieds qu’elle a mémorisés au fil de leurs longues années de mariage.
« Je connais les traits d’Amin et les marques sur son corps — mes yeux ne se trompent jamais, et ma mémoire ne les oublie jamais, peu importe combien les jours s’étirent ou à quel point cette guerre devient cruelle », a déclaré Ghadeer à Mondoweiss.
« J’espère de tout mon cœur que c’est bien lui sur cette photo, même s’il s’agit d’un prisonnier torturé et humilié, car pour moi, la détention signifie qu’il respire encore, qu’il est toujours en vie sur cette terre. L’absence sans nouvelles, en revanche, est une mort lente qui ronge nos âmes. »
Une recherche désespérée de son mari
Le calvaire de Ghadeer al-Ghoul a commencé en novembre 2023, lorsque son mari Amin a fait une dépression nerveuse et subi un choc psychologique grave à la suite d’un massacre qui a coûté la vie à des dizaines de proches lors d’une frappe sur leur domicile. Il a été transporté d’urgence à l’hôpital des Martyrs d’al-Aqsa, à Deir al-Balah, pour y être soigné. Un jour de chaos, au milieu de la foule de morts et de blessés qui envahissaient les couloirs de l’hôpital, ceux qui l’accompagnaient se sont réveillés pour découvrir que son lit était complètement vide. Depuis, aucune nouvelle de lui n’a filtré ; rien qui permette d’expliquer quel chemin il a emprunté, ni qui l’a emmené.
Depuis lors, depuis près de trois ans, Ghadeer vit dans l’incertitude, ne sachant pas si son mari est mort ou s’il est détenu dans une prison israélienne quelque part. C’est alors que la photo divulguée est apparue.
Même si elle estimait que cet homme ressemblait à Amin, sa confusion n’a fait que s’aggraver lorsque les médias israéliens ont relayé l’information selon laquelle le détenu apparaissant sur la photo avait été capturé dans la région de Beit Hanoun, au nord de Gaza, alors qu’il s’avançait vers une position militaire quelques semaines auparavant — une chronologie qui contredit catégoriquement la date et le lieu de la disparition d’Amin en 2023 de l’hôpital Al-Aqsa, situé au centre de la bande de Gaza. Cette contradiction a laissé Ghadeer déchirée entre un esprit qui analyse les preuves et un cœur qui refuse de les accepter.
La tragédie de Ghadeer ne s’est pas limitée à un bouleversement émotionnel. Comme d’innombrables femmes dans sa situation, elle a dû faire face à des difficultés tant psychologiques que financières. Son mari Amin étant officiellement classé comme « disparu » sans certificat de décès officiel, elle s’est retrouvée dans l’impossibilité totale d’accéder à son compte bancaire pour retirer l’argent de la famille qui s’y trouve encore. Elle s’est également heurtée à des obstacles dans de nombreux points de distribution d’aide qui exigent la présence d’un « chef de famille » — en d’autres termes, un homme, ou une veuve capable de prouver que son mari est décédé. Ghadeer n’a ni l’un ni l’autre.
« La banque me demande une procuration légale ou un certificat de décès avant que je puisse effectuer un retrait sur le compte de mon mari, et les organisations humanitaires me traitent comme si mon mari était toujours là et capable d’aller chercher de la nourriture lui-même ! », s’est exclamée Ghadeer avec amertume. « Je n’ai ni l’argent ni les papiers qui me permettraient de recevoir un colis alimentaire pour nourrir mes enfants. »
La douleur la plus profonde réside dans le déclin psychologique et social de ses enfants. Son jeune fils souffre d’énurésie nocturne et de cauchemars au cours desquels il hurle le nom de son père.
« Mes enfants ne sont plus ce qu’ils étaient. Mon petit garçon se réveille terrifié la nuit en criant : “Où est Baba ?” Sur le plan social, ils se sont repliés sur eux-mêmes à l’intérieur de la tente, refusant de se mêler aux autres ou de jouer, comme s’ils avaient honte de l’absence de leur père », a déclaré Ghadeer. « Si je les laisse seuls ne serait-ce qu’une minute, ils paniquent, pensant que je vais disparaître comme leur père. Et le plus dur, c’est que je n’ai même pas d’argent pour leur acheter un bonbon afin de les calmer. »
Une identité volée, une vie au bord de la tombe : les histoires d’Um Yousef et d’Amina al-Bahtini
L’histoire de Ghadeer est celle de toutes les femmes de Gaza dont le mari a disparu. Chaque détail de leur vie quotidienne — recevoir de l’aide, gérer un compte bancaire, voire la garde des enfants et les formalités administratives — est lié à leur état civil tel qu’il figure dans les registres gouvernementaux. Mais lorsqu’il n’y a aucun moyen de vérifier le sort de leur conjoint, leurs droits légaux sont de fait gelés.
Sans la présence physique d’un corps (ou la confirmation médicale de la découverte d’un corps dans un rapport officiel), une femme mariée ne peut obtenir de certificat de décès légal. Et sans ce document, toutes les démarches bancaires et administratives sont paralysées : elle ne peut faire valoir ni son droit à l’héritage ni celui de ses enfants, elle ne peut liquider les biens de son mari pour subvenir aux besoins de la famille, et ne peut même pas percevoir de pension de veuvage ni les allocations prévues pour les familles des défunts — toutes ces démarches nécessitant une preuve officielle que le foyer a bel et bien perdu son soutien de famille.
Cette souffrance est particulièrement frappante dans l’histoire d’Um Yousef al-Far, qui a perdu son mari Raed en décembre 2023 après qu’il eut quitté la mosquée où la famille s’était réfugiée à Rafah, à la recherche de nourriture et d’eau pour sa fille malade, lorsqu’une frappe aérienne israélienne a touché la zone. Son nom est apparu par la suite sur les listes provisoires des victimes, mais les équipes n’ont jamais pu localiser ni récupérer son corps, compte tenu de l’ampleur des destructions et de la dangerosité des conditions sur place.
Um Yousef se retrouve désormais impuissante, prise entre une fille qui se meurt lentement d’un cancer et un problème à la jambe qui lui complique chaque pas, se traînant quotidiennement pour aller chercher un colis d’aide que les autorités refusent de lui remettre. Son mari est le « bénéficiaire principal », affirment-ils, et elle n’y a pas droit sans procuration ni acte de décès.
« Je vis désormais dans une tente délabrée installée sous le toit effondré de ma maison, dans le camp de réfugiés de Shati », a déclaré Um Yousef à Mondoweiss. « J’ai un caillot dans la jambe qui limite mes déplacements et ma capacité à travailler, et j’élève seule mes quatre enfants — dont l’un lutte contre le cancer et a besoin de traitements, de soins et de nourriture qui n’existent tout simplement pas sur les marchés — sans aucun document prouvant mon droit, ni le leur, à l’aide ou aux allocations réservées aux familles des défunts. »
« Le système traite mon mari comme s’il était encore en vie, comme s’il continuait à exercer ses fonctions, alors que la réalité nous prive, mes enfants et moi, des droits les plus élémentaires à une vie décente. Nous vivons de ce que nos voisins peuvent nous donner. »
Non loin de là, dans le quartier d’al-Yarmouk à Gaza, Amina al-Bahtini vit le même cauchemar de cette zone grise, prise entre la mort et la bureaucratie. Elle a installé une tente à quelques mètres seulement des décombres de son immeuble de six étages, qui a été rasé lors d’une frappe aérienne. Quelque part sous ces planchers de béton effondrés, à plusieurs mètres de profondeur, repose le corps de son mari Muhammad depuis le 24 décembre 2024. Après que la frappe israélienne l’a enseveli sous les décombres, aucun équipement ni aucune engin de chantier n’a jamais été mis à disposition pour le dégager.
Le combat d’Amina n’a jamais été seulement un deuil face aux décombres. Il s’est transformé en une bataille quotidienne contre des institutions qui lui demandent de prouver l’impossible. Elle fait la navette entre les tribunaux et les routes défoncées, les papiers de ses enfants à la main, se heurtant à des règles qui exigent des témoins capables de jurer avoir vu les cadavres sous les décombres, comme si mourir à Gaza se passait dans des conditions pouvant être documentées.
Elle refuse de quitter les lieux de sa maison bombardée, trouvant un réconfort amer dans le simple fait de rester près du corps de son mari. Mais cette proximité s’accompagne d’une paralysie administrative totale : elle se débat quotidiennement dans les méandres des procédures des tribunaux religieux, essayant d’obtenir le seul document qui pourrait sortir ses enfants de la pauvreté et de l’incertitude.
« Nous ne demandons pas de miracles »
Face à cette catastrophe humaine, les tribunaux religieux de Gaza sont confrontés à une épreuve sans précédent dans l’histoire judiciaire moderne. Selon la jurisprudence islamique habituelle et les règles régissant les personnes disparues et absentes, déclarer une personne disparue décédée implique normalement d’attendre quatre ans, voire plus, jusqu’à ce que le décès devienne une présomption raisonnable, avant qu’un tribunal puisse rendre une décision officielle, répartir la succession et régler le statut de l’épouse. Mais attendre quatre ans au milieu d’un génocide et d’une destruction totale revient à condamner des milliers de familles, comme celles de Ghadeer, d’Um Yousef et d’Amina, à la pauvreté et à la perte de leurs droits fondamentaux.
Pour sortir de cette impasse, les tribunaux ont commencé à s’appuyer sur des preuves circonstancielles et des indices solides pour rendre des décisions accélérées de présomption de décès, en s’appuyant sur les rapports officiels de la Défense civile concernant les bombardements et sur les témoignages de survivants, de voisins et de témoins crédibles capables de confirmer qu’une personne disparue se trouvait exactement sur le lieu d’une frappe au moment où celle-ci a eu lieu.
Cette procédure exceptionnelle a permis à certaines femmes d’obtenir une décision judiciaire déclarant leur mari disparu décédé, afin qu’elles puissent gérer leurs affaires, régler des créances financières ou demander une séparation de corps pour sortir de l’impasse juridique concernant l’héritage et la garde des enfants. Mais cette solution comporte des risques réels : si un mari est « présumé décédé » et qu’il revient soudainement (libéré de prison, par exemple, ou ayant survécu d’une autre manière), il peut découvrir que sa succession a déjà été partagée et que son épouse s’est remariée.
Amina al-Bahtini est assise dans sa tente alors que le soleil se couche, contemplant la charpente effondrée de sa maison et les énormes blocs de pierre qu’aucune équipe de secours n’a jamais réussi à soulever ni à dégager. Pour elle, la bataille juridique devant les tribunaux n’est pas une simple formalité administrative ni un débat jurisprudentiel se déroulant dans les couloirs d’un palais de justice. C’est un combat pour une reconnaissance digne, qui lui est imposé par la réalité à laquelle elle est confrontée chaque matin.
Amina résume la douleur de cette attente en essuyant le visage de son jeune enfant. « Je dors chaque nuit près de la tombe de mon mari, enseveli sous ces décombres », a-t-elle déclaré. « Pendant des semaines, j’ai senti le chagrin s’élever entre les pierres. Et pourtant, la paperasse exige que je présente deux témoins pour qu’ils jurent solennellement qu’ils l’ont vu mourir sous ce toit effondré. »
« Nous ne demandons pas de miracles », a-t-elle ajouté. « Nous ne demandons pas au monde de soulever des tonnes de béton pour dégager nos maris s’il n’est même pas capable de nous fournir des pelleteuses. Tout ce que nous voulons, c’est un simple document officiel qui sorte nos enfants vivants de la faim. Pour que nous ne soyons pas contraintes, jour après jour, de choisir entre préserver la dignité de nos morts disparus et maintenir nos enfants vivants en vie. »
Enas Abu Ghayad est une journaliste palestinienne indépendante, écrivaine et défenseuse des droits humains basée dans la bande de Gaza. Son travail consiste principalement à documenter les violations systémiques des droits de l’homme et à faire connaître les réalités vécues par sa communauté à un public international. Attachée à la narration de terrain, Enas consacre une grande partie de ses reportages aux expériences et à la résilience des femmes palestiniennes en situation de conflit. Ses reportages d’investigation et ses commentaires ont été publiés dans des médias régionaux et internationaux de premier plan, notamment Al Jazeera English, The Progressive, Kritica et Raseef22.
Traduction : AFPS




