Photo : Des soldats israéliens protègent des colons après qu’ils aient attaqué Al-Mughayyir et tiré sur 3 Palestiniens, 30 août 2026 © Ihab Hassan
On aurait pu croire que tout avait déjà été dit et écrit sur le rôle incroyable que jouent les Forces de défense israéliennes dans les pogroms perpétrés par les colons en Cisjordanie. Mais cette semaine, nous avons appris un incident qui pourrait bien les surpasser tous.
Un colon a signalé que 12 de ses chèvres avaient été volées par des habitants du village voisin d’Al-Mughayyir. L’armée a tout laissé tomber, a envahi le village et a exigé que le président du conseil local veille à la restitution immédiate du troupeau. Il était minuit passé. Lorsque le président du conseil a fourni la preuve que les chèvres appartenaient à un habitant du village, l’affaire a semblé réglée.
Mais le lendemain soir, un important contingent de l’armée israélienne arrive et vole 11 moutons à un berger bédouin. Quelques heures plus tard, les soldats reviennent et volent des dizaines de moutons et de chèvres dans d’autres enclos. Ils se dirigent ensuite vers le centre-ville où des tireurs d’élite prennent position sur les toits et ouvrent le feu sur des adolescents qui sortent dans les rues. Deux d’entre eux sont tués.
Pour rejoindre Al-Mughayyir, dans la partie centrale de la Cisjordanie, nous empruntons ce que Mohammad Romaneh, chercheur de terrain pour l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem, appelle « la route de la mort ». Y circuler est en effet dangereux. La route passe par la ville « américaine » de Turmus Ayya – où 80 à 90 % des habitants possèdent la nationalité américaine, et où l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, s’est rendu samedi dernier – et c’est actuellement le seul moyen d’accéder à Al-Mughayyir. Depuis environ un mois, un nouvel avant-poste illégal érigé par des colons surplombe la route et ses occupants s’en prennent aux voitures qui passent. Selon les Palestiniens, sept véhicules ont déjà été endommagés et les colons en ont également volé un, une Mercedes appartenant à un habitant de Naplouse, après avoir forcé ses occupants à prendre la fuite. L’un des passagers était un citoyen américain.
Dans son bureau délabré, Amin Abu Aaliya, président du conseil d’Al-Mughayyir, nous raconte ce qui s’est passé mercredi dernier. Même ce village, qui souffre depuis si longtemps et qui a perdu 13 de ses habitants ainsi que des milliers d’acres de terres depuis le 7 octobre, n’avait jamais connu une telle situation.
Nous nous y étions rendus en avril et avions constaté le vol de 170 moutons par des colons, ainsi que le meurtre d’un garçon de 12 ans et d’un homme de 32 ans par un colon en uniforme militaire. Or, M. Abu Aaliya rapporte que la situation s’est aggravée : depuis peu, des soldats et des policiers accompagnent les colons lorsqu’ils volent le bétail des villageois. Les événements de la semaine dernière en sont un exemple typique.
Avant minuit, le mardi 1er septembre, Abu Aaliya a reçu un appel d’un fonctionnaire de l’Administration civile. Ce dernier lui a expliqué qu’un colon affirmait qu’un villageois lui avait volé 12 de ses chèvres. Le président du conseil s’est montré sceptique dès le départ. Les habitants de la région n’osent pas s’approcher de ce qu’on appelle désormais des « fermes » – qui sont en réalité des avant-postes de colons – dans la région ; de toute façon, voler du bétail dans un pâturage, comme cela a été allégué, n’est pas une mince affaire. Même avec 20 jeeps, dit-il, les villageois n’auraient pas pu y parvenir.
Il a demandé à voir les photos que le colon avait prises des chèvres qui auraient été volées, puis a réveillé le propriétaire des animaux en question. Ce dernier lui a montré des photos de ces mêmes chèvres noires – datant du printemps précédent. Elles avaient des taches blanches sur les oreilles, explique Abu Aaliya, endossant le rôle d’enquêteur médico-légal. Il s’est avéré que la veille, des colons étaient venus à Al-Mughayyir, avaient pris des photos de ces mêmes chèvres et avaient prétendu qu’elles leur appartenaient.
« Vous avez déjà eu pas mal de blessés. Vous feriez mieux de rendre le bétail », a averti l’officier au président du conseil. « Nous sommes déjà à l’entrée de votre village. »
La nuit même, le président du conseil a envoyé à l’Administration civile les photos qu’il avait reçues des chèvres tachetées. Le fonctionnaire à qui il s’est adressé a répondu : « Inshallah khair (Tout ira bien). » Abu Aaliya était convaincu que l’affaire était close.
s’approchent des nouveaux avant-postes entourant le village. Crédit : Alex Levac
Mercredi soir, cependant, les villageois ont été pris par surprise par l’arrivée d’une importante force mixte composée de soldats, de policiers et de colons. Ceux-ci ont d’abord attaqué une famille bédouine à la périphérie du village et lui ont volé 11 moutons, avant de réapparaître quelques heures plus tard au centre du village. Ils ont évacué les rues à l’aide de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes, puis se sont mis à voler du bétail dans plusieurs enclos des environs : 48 moutons et 12 chèvres.
Les soldats ont protégé les colons tandis que ceux-ci faisaient sortir de force les animaux et les conduisaient vers l’avant-poste situé sur la colline.
Les propriétaires des animaux ont donné l’alerte sur les réseaux sociaux : « Ils volent notre bétail ! » Des habitants bouleversés, parmi lesquels des jeunes, se sont précipités dans les rues. Pendant ce temps, selon des témoins oculaires, des tireurs d’élite se sont postés sur le toit d’un bâtiment en construction et ont commencé à tirer à balles réelles. Khalil Shehadeh, 17 ans, a été le premier à être tué. Quelques minutes plus tard, son voisin, Omar al-Naasan, 19 ans, a été abattu.
D’après des témoins, tous deux ont été touchés par le même tireur d’élite posté sur le même toit, à une distance de quelques dizaines de mètres. Khalil est mort sur le coup. Omar est décédé dans l’ambulance qui le transportait d’urgence à l’hôpital. Le secouriste Mujahid Abu Alia nous a raconté cette semaine qu’il avait porté Omar jusqu’à l’ambulance, mais qu’il était déjà trop tard : le jeune homme, qui, selon ce qu’on nous a dit, espérait étudier à l’université de Birzeit cette année, avait été touché dans le dos.
Mercredi, à 21 h 30, deux heures après son début, l’opération « Vol de moutons » – ainsi baptisée par l’armée – était terminée. Les forces se sont retirées, laissant derrière elles deux corps et emportant avec elles des dizaines de moutons (et quelques chèvres).
Le président du conseil, Abu Aaliya, a déclaré : « J’ai de la peine pour les colons. Leurs enfants devraient être à l’école ou à l’université. Au lieu de cela, ils volent et tuent. Quand ils seront grands, ils retourneront leur violence contre vous, en Israël. Les mafias et les familles du crime les exploiteront, car la violence est tout ce qu’ils connaissent. Il est étrange qu’Israël, avec toute sa puissance, ne comprenne pas cela et ne fasse rien. »
Le président du conseil a également son mot à dire sur la visite de l’ambassadeur Huckabee à Turmus Ayya, localité voisine : « Il a dit qu’il n’y avait qu’une poignée de colons violents ? Il n’est pas des nôtres. Les Américains qu’il a rencontrés à Turmus Ayya sont différents des Américains de la colonie [juive] de Shiloh. Apparemment, un Américain de Shiloh a le droit de voler des terres à un Américain de Turmus Ayya, et d’attaquer sa maison aussi. »
Nous sommes sortis dans la rue, là où la vie de ces deux adolescents a été fauchée. Les tireurs d’élite auraient tiré dans les deux directions. L’une des victimes s’est effondrée et est morte à droite du bâtiment sur lequel ils se trouvaient, l’autre à gauche. Un partage égal. Les habitants ont planté un jeune arbre à chaque endroit où ils sont tombés, en leur mémoire.
Vêtu d’une casquette et d’un t-shirt gris, Ghasem, 38 ans, le père endeuillé de Khalil, est assis dans la chambre d’amis soigneusement entretenue de sa maison le jour de notre visite, submergé par le chagrin. Ouvrier agricole et agriculteur, il est père de quatre fils, dont Khalil, l’aîné, qui s’apprêtait à entrer en première.
La veille au soir du meurtre de son fils, Ghasem était chez lui avec lui lorsqu’il a entendu leur voisin, Abu Nabil, appeler à l’aide. Des soldats et des colons avaient envahi son enclos à moutons et avaient commencé à les chasser. Ghasem et Khalil se sont précipités dehors pour tenter de protéger Abu Nabil et son troupeau. Environ deux minutes plus tard, se souvient-il, les lampadaires se sont éteints et une pluie de balles s’est abattue sur eux. Khalil s’est effondré sous ses yeux. Son père l’a emmené à la hâte dans une voiture particulière pour l’évacuer, mais il savait déjà que Khalil était mort.
Au moment de la mise sous presse, le bureau du porte-parole de l’armée israélienne n’avait pas répondu.
Traduction : AFPS




