Le 7 mai dernier la rabbine Delphine Horvilleur publiait un texte-manifeste. Après des explications alambiquées sur ses prises de position antérieures, elle exprimait sa « douleur de voir [Israël] s’égarer dans une déroute politique et une faillite morale [et par] la tragédie endurée par les Gazaouis ». Elle affirmait ensuite « Soutenir ceux qui refusent toute politique suprémaciste et raciste […] soutenir ceux qui savent que, sans avenir pour le peuple palestinien, il n’y en a aucun pour le peuple israélien, soutenir ceux qui savent qu’on n’apaise aucune douleur, et qu’on ne venge aucun mort, en affamant des innocents ou en condamnant des enfants. » Cette nouvelle prise de position déclencha l’approbation immédiate de Joann Sfar et d’Anne Sinclair. Rapidement, Rony Brauman qui, à l’opposé de ces 3 personnalités juives, a toujours dénoncé avec vigueur le colonialisme israélien, déclara ressentir « une certaine amertume par rapport à cette rupture de silence extrêmement tardive, ou plutôt par rapport à ce changement de position » […] « Maintenant, ces personnalités ouvrent les yeux, refusent d’être associées à ce carnage, ce n’est que salutaire ». Dans Télérama, le politiste franco-israélien Yoav Shemer-Kunz s’exprimait dans le même sens : « Je suis content qu’ils commencent à comprendre, mais un peu amer : on dit qu’ils brisent le silence, alors qu’ils ont participé à réduire au silence les voix comme les nôtres ». Arié Alimi, avocat juif engagé pour la cause palestinienne et contre l’antisémitisme complétait ces propos : « J’aurais préféré qu’elle s’exprime plus tôt et plus fort, mais la disqualifier va à rebours de l’impérieuse nécessité de former une coalition la plus large possible pour empêcher le génocide. » Comment ne pas partager leurs positions ?
Reste à comprendre comment des soutiens quasi inconditionnels d’Israël ont pu nier aussi longtemps l’évidence. Deux phrases résument ces raisons : « J’ai parfois bâillonné ma parole, pour éviter qu’elle ne nourrisse les immondices de ceux […] qui diabolisent et déshumanisent un peuple » (D. Horvilleur) ; « Nous nous sommes tus, car l’antisémitisme qui gagne du terrain […] nous a contraints à faire bloc » (A. Sinclair). Sur la réalité de l’antisémitisme et la nécessité de le dénoncer sans cesse, nous les rejoignons sans la moindre hésitation. Ce qui est insupportable par contre, c’est l’outrance des accusations et l’amalgame entre soutien aux Palestiniens et antisémitisme. Car même si cet amalgame est parfois réel, seule la mauvaise foi militante permet d’en faire une généralité. Mauvaise foi d’autant plus flagrante qu’elle ignore sciemment les nombreux juifs qui dénoncent la colonisation depuis des années . Pire, elle ignore les multiples alertes lancées pour dénoncer un autre amalgame qui associe Israël aux Juifs du monde entier. Netanyahou l’exploite à l’envi en se posant comme leur porte-parole. Et le grand-rabbin de France Haïm Korsia, conscient du poids de sa parole, consolide cet amalgame lorsqu’en août 2024 il ose déclarer sur BFMTV ne pas avoir à rougir de l’intervention à Gaza et précise « Tout le monde serait bien content qu’Israël finisse le boulot ». Propos immédiatement dénoncés par plusieurs organisations juives, sans pour autant émouvoir les soutiens d’Israël. Comment peut-on à ce point refuser de comprendre que la plus grande source de propagation de l’antisémitisme d’aujourd’hui vient de celles et ceux qui confondent condamnation de la politique criminelle d’Israël et antisémitisme ? Ils accréditent l’idée que tous les juifs sont solidaires d’un État raciste et fasciste. Sylvain Cypel, dans son livre « L’État d’Israël contre les Juifs », l’avait démontré il y a plus de cinq ans, et Rony Brauman le répète depuis des années : « Israël est non seulement l’endroit où les juifs sont le plus en danger au monde mais Israël met en danger les juifs du monde ».
Ceci dit, on reste pantois devant l’effet déclencheur de ces paroles inattendues : en quelques heures, tant les médias que les politiques se sont sentis autorisés à dénoncer l’horreur. Alors, merci Madame Horvilleur. Irez-vous maintenant jusqu’à leur expliquer que la meilleure façon d’aider Israël est de le sanctionner sévèrement pour sa barbarie et son refus suicidaire de reconnaître le droit des Palestiniens à l’autodétermination ?
Bernard Devin
S’abonner à Pal Sol
Photo : Conséquences d’une attaque de colons à Jaba’, près de Jérusalem, 23.02.2025 © Faiz Abu Rmeleh/Activestills




